Waldofilo Royal

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Étonnant, hilarant, surprenant, « Waldofilo Royal » est un récit délicieux ! Sens de l’absurde, tant dans les situations que dans les

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Suzy arriva tout sourire à la fripe en m'annonçant qu'elle avait matché avec un mec sur Tinder et que ses premiers rencards avec lui avaient été « incroyaux ».

— Hmm ? Dis m'en plus, rayon de soleil – le surnom que je lui avais donné.
— Ben, voilà... On s'est vu 3 fois, d'abord dans un parc puis ensuite au White Horse, et hier, ben il est venu chez moi... hihi.
— Vous avez joué au Monopoly ?
— Un Monopoly expérimental, disons... sans cartes ni argent, mais avec un gros paquet à se faire.
— Classe.
— Toujours !

Quand Suzy baisait, ce qui arrivait plus rarement qu'une pluie d'étoile filante, elle ne pouvait s'empêcher de raconter son expérience dans les moindres détails, et en en rajoutant des caisses. Ses nuits devenaient épiques, légendaires et semées d'embûches. Les mecs qu'elle ciblait étaient toujours beaucoup trop bien pour elle, des Apollons d'une planète bien éloignée de la nôtre qui normalement ne se reproduisaient qu'avec d'autres habitants de celle-ci. À force de persévérance, de chance et de charme, Suzy, la pauvre terrienne pleine d'imperfections parvenait finalement à...

— Scuse-moi.

Pour écrire ce brillant paragraphe sur la vie sexuelle de Suzy, je m'étais posé pendant ma pause-midi sur un des fauteuils du magasin. Le « Scuse-moi » qui me coupa dans ma superbe lancée était sorti de la bouche d'un type de forme cubique, je veux dire, parfaitement cubique.

— Hum, oui ?
— Tu travailles ici ?
— Qu'est-ce que je peux faire pour toi ?
— Voilà... Il m' faudrait une tenue un peu classe pour un entretien d'embauche, le genre costume qui présente bien, tu vois ?
— J'ai ça en stock.

Je n'avais pas ça en stock. Merde, on vient pas dans une fripe de banlieue quand on veut un truc classe qui présente bien, à croire que son cerveau était lui aussi cubique. Bref, je lui proposai quelques sapes qui selon mes critères passaient plutôt bien, à savoir un panel de baggys de différentes couleurs ainsi que quelques chemises à manches courtes en satin. Lorsqu'il vit ma sélection, le Cube devint tout rouge et fronça les sourcils.

— Tu te fous de ma gueule ? C'est pas du tout ce que j'ai demandé !
— Pour être honnête, on a pas grand-chose en costard. On est plus dans le surplus militaire que dans le délire Kingsman.
— Si j'avais de la thune pour un costard Kingsman, je viendrais pas ici.
— C'est logique, mais tu sais, le costard, si je peux me permettre, c'est pas forcément bien pour un entretien. Ça fait mec qui a pas les couilles d'avoir un style.
— C'est pas tes fringues de branleur qui vont me donner plus de chance.
Fringue de... ? Grave erreur, mon gars. Je claquai des doigts en lui indiquant la porte.
— Sors de mon magasin.
— Hein ?
— On fait pas dans le cube ici, renseigne-toi chez Lego, c'est les seuls qui pourront faire quelque chose pour toi.

Fracture mentale. Effondrement intérieur. Il regarda mes pompes, sa lèvre supérieure tremblotait. Il marmonna quelque chose dans un langage bleu nuit avant de laisser échapper quelques larmes qui vinrent toutes se rejoindre sur l'angle droit qui lui servait de menton. Ça m'étonnait qu'une armoire à glace comme lui chiale aussi facilement, devait y'avoir d'autres trucs derrière. Je m'excusai et lui proposai une clope, qu'il accepta. On alla s'en griller une à l'extérieur.
— Qu'est-ce qui va pas mec ?
— Je sais pas si j'ai envie d'en parler...
Il voulait en parler. Après quelques secondes d'hésitation, il se lança.

— Tu connais Waldofilo Royal ?
— Serait-ce un genre de beuh mexicaine ou portugaise ?
— Si c'est pour encore te foutre de ma gueule, j'préfère...
— C'était juste pour déconner, excuse-moi. Non, je ne connais pas Waldofilo Royal.
Il tira sur sa clope comme pour se donner la force de continuer.
— C'était mon boss quand je travaillais au Tesco de Northern Quarter.
— Pourquoi j'connaitrais le nom d'un gérant de supermarché à Northern Quarter ?


— Tu vas me laisser continuer, oui ?

Bah ! Il croqua allègrement sur mon temps de pause avec son histoire. Il avait envie de vider son sac, de noyer une paire d'oreilles sous ses informations, et je faisais ma bonne action de la journée en lui prêtant les miennes. Durant ces longues minutes, je lâchai quelques onomatopées à la con pour lui faire croire que j'étais dans le truc. Pour lui accorder mon attention, il aurait fallu un supplément éloquence-sympathie, supplément qu'il n'avait pas. C'était un zonzon dans tes tons graves et sans reliefs, programmé pour l'infini. J'étais entré dans une sorte de méditation, je le regardai dans le blanc des yeux, mais voyait à travers lui. Une Mercedes avait calé au feu rouge, une meuf au cul incroyable tournait à l'angle de Downhill Street et...

— Alors t'es partant ?
— Hein ?
— Super, c'est cool de ta part, vraiment.

Pourquoi ce con de Cube me souriait-il ? Après m'avoir pris dans ses bras, il sortit une carte de visite sur laquelle il nota un numéro de téléphone et une adresse. Il me la tendit, je l'inspectai. Y avait noté :

WALDOFILO ROYAL : 114.259.8635
12-24 CHURCH STREET

Quand je relevais les yeux pour lui demander ce que je devais foutre de ça, pfiou, plus personne. Finalement, je l'aperçus au loin, glissant sur le trottoir à une vitesse sûrement illégale. Quand il fut à une bonne distance, il freina, se retourna vers moi : « Je repasserais demain aprèm ! » Ma pause était finie, Judy sortit sa tête de la boutique pour me dire de me remettre au boulot. Je balançai la carte dans le caniveau et rentrai, consterné par la bizarrerie de notre monde et des gens qui s'y trouvent.


II

Le reste de la journée s'écoula à un rythme lent et continu. Les clients arrivaient quelques billets en poche et repartaient les poches vides, mais avec un nouveau vêtement dans lequel ils pourraient ranger les prochains, en espérant qu'ils arrivent. J'étais là, debout, les mains rangées derrière le dos, à attendre la venue de prochaines paires de poches, à qui je sourirais et à qui je donnerais des tissus contre quelques morceaux de papier. Ces morceaux de papier allaient être convertis en chiffres sur un ordinateur dans une banque et ensuite redistribués à toute l'équipe, permettant à celle-ci de vivre convenablement et d'ainsi pouvoir continuer à récolter les morceaux de papier efficacement. Pas besoin de prendre beaucoup de recul pour voir que tout ça n'a jamais vraiment eu beaucoup de sens, et je perdais un temps précieux en participant à cette absurdité, et à organiser ma vie autour d'elle. Voilà où j'en étais.

— Qu'est-ce qui t'arrives, Ratounet ? (le surnom que Suzy m'avait donné).
— Je sais pas trop, un peu fatigué, j'imagine...
— P'tit coup de mou ? Va t'reposer à la salle des lamentations.
— Y'a les cartons de jeans dégriffés qui viennent d'arriver, faut que j'les apporte au stock et que...
— T'inquiètes je m'en occupe, vas-y.

Un ange. Bref, ce que Rayon de Soleil appelait « salle des lamentations » était en fait la réserve de l'annexe, encore après l'arrière-boutique, où on mettait les invendus et plus généralement tout ce dont on ne savait pas quoi foutre, des chaises pétées jusqu'aux 5 cercueils que l'on nous avait livrés par erreur et qui n'avaient jamais été récupérés. Le mec de Judy, un chômeur passif typique, passait la majorité de son temps à traîner dans la fripe, et il avait fait de la réserve SON spot. Il avait aménagé un petit coin détente en utilisant un cercueil pour faire une table et en réparant un mini-frigo et un baby-foot trouvés dans la rue. Ce mec-là, Wayne, à défaut d'être une personne drôle ou intéressante, donnait de très bons conseils et aimait écouter les gens parler de leurs problèmes. Il est donc rapidement devenu le « maître de la salle des lamentations », un rôle bien plus honorifique que s'il avait pointé tous les matins au Pôle emploi.
Malheureusement ce jour-là, le transat Quechua sur lequel il avait pris l'habitude de se poser était vide. Je passai tout de même quelques minutes à essayer de faire le point sur ma situation, mais tout était confus, je crois que j'étais devenu dépendant de Wayne. À force de constamment venir me plaindre dans son QG, j'avais maintenant toujours besoin de son bon sens pour m'aider à démêler les nœuds de mon esprit. Voyant que je tournai en rond, je descendis aux stocks pour donner un coup de main à Suzy. Quand l'horloge indiqua 19 h, je rentrai chez moi en traînant les pieds, transparent et bousculé par des épaules de passants. La soirée s'annonçait moyenne, odeur de couilles, de parmesan et de chaussettes sales, à regarder le premier téléfilm venu. Je n'avais franchement pas envie de ça, il fallait que je m'occupe pour blanchir mes idées noires. Une fois devant ma porte je décidai de ne pas l'ouvrir et d'aller à la rencontre de ce mystérieux Waldofilo Royal, même si je n'avais aucune idée de la mission que le Cube m'avait confiée. Je lançai le GPS, destination le Tesco de Northern Quarter, 35 minutes de trajet, sans parmesan ni téléfilm à la con.


III

Son vrai nom était Edgar Morris, c'est en tout cas ce qu'il y'avait marqué sur la porte de son bureau. Toc-Toc. Elle s'ouvrit en grand sans que je ne trouve personne derrière. En effectuant une vue en plongée, je tombai finalement sur l'individu que je recherchais. Un sang-mêlé, mi-nain mi-humain, un hu-nain, qui compensait sa petite taille par un style vestimentaire, disons-le, très extravagant. Le genre dandy avec des frous-frous partout, des bijoux en toc' plaqué or et une moustache en tortillons, on aurait dit un petit sapin de Noël, sans les épines. Il dut entrevoir un rictus sur mes lèvres.

— Je sais ce à quoi vous pensez. Faites-moi le plaisir de ne pas m'importuner à propos de ma taille.
— C'est vous Waldofilo Royal ?
— Entrez.

Il ferma la porte et alla se remettre derrière son bureau. Je remarquai deux petites marches au pied de son fauteuil, système qui lui permettait de s'y installer sans aucune difficulté. Futé.

— Je ne crois pas qu'on ait déjà été présenté... Comment connaissez-vous mon nom ?
— Hum, voilà je viens de la part d'un ami qui m'a parlé de vous... Un cube, et... Voilà, il m'a dit de venir ici pour... je sais pas vraiment, en fait...

Je me sentais très con. Il fronça les sourcils.

— Un... cube, dites-vous ?

Il soupira et croisa ses mains, tout en me transperçant la rétine de ses petites billes bleues. Même si je le taille, je dois reconnaître que ce nabot était assez intimidant. Derrière son langage soutenu et son calme apparent, on sentait qu'il pouvait démarrer au quart de tour, bondir de son fauteuil et passer par-dessus le bureau à tout moment et pour n'importe quelle raison. Je lui faisais perdre son temps, c'était une assez bonne raison, me dis-je, mais mini-dandy se racla seulement la gorge.

— Je vais être franc, je n'ai pas envie de parler du Cube avec vous... Mais si lui a envie de parler, alors qu'il vienne, je ne lui claquerai pas la porte au nez, je l'écouterai. Voilà ce que vous pouvez lui dire, si vous le voyez.

La probabilité pour qu'il voie de qui je voulais parler en employant simplement le mot « cube »... Après, il parlait peut-être d'un autre cube, pour m'en assurer j'approfondis sa description, et il me confirma que nous avions bien le même individu en tête. J'attendais qu'il développe, qu'il m'explique les tenants et aboutissants de cette histoire, mais rien. Dring-Dring, une sonnerie retentit. Waldofilo lâcha un petit rot puis s'étira de tout son long pour décrocher le combiné posé sur le bureau. Il était en haut-parleur, sa femme – oui, il en avait une – lui rappelait qu'il devait aller déposer un chèque à la banque et qu'il... Bref, c'était de ce registre-là. Puis leur conversation devint de plus en plus intime, je le voyais essayer d'enlever le haut-parleur, mais ses petits doigts boudinés n'étaient pas adaptés pour ce genre d'appareils.

— Choubidou, je viens de passer ma lingerie coquine là, tu sais, la bleue en dentelle, je t'attends pour...
— Je te rappelle !

Il raccrocha brusquement. Même un type aussi peu avantagé par la nature pouvait donc avoir une vie sexuelle épanouie. Le monde est bien fait, nous pouvons tous trouver chaussure à notre pied, même ceux qui font du 32. J'étais gêné et lui aussi, alors je pris un bonbon dans le pot à la droite du combiné pour me donner une contenance.

— Hé. Reposez ça.
Je le reposai. Il s'avança comme pour me confier un secret.
— Ne... ne dites pas au Cube que j'ai une femme, s'il vous plait...
— Pourquoi ?
— Ça ne vous regarde pas, mais, s'il vous plait, vraiment, ne dites rien.

Il commençait sérieusement à me casser les couilles à pas vouloir me raconter son histoire, mon rôle de messager candide ne me convenait pas, je voulais une place plus importante. Je décidai donc de lui faire du chantage en utilisant sa femme, même si je ne pense pas que faire du chantage à un nain soit bien vu par Dieu ou autre punisseur. Bah ! J'étais plus à ça près. En échange de ces informations, Waldofilo, tout de même agacé, m'a fait promettre de tenir ma langue. Pas sûr que les promesses d'un mec qui vous a fait du chantage 30 secondes plus tôt ont beaucoup de valeur, mais le marché fut conclu.
— Bon, Mr le Curieux, voilà... pour vous la faire courte, j'ai eu une relation avec ce Cube, environ pendant six mois.

— Que... Quoi ?
— Vous ne vous attendiez pas à ça, hein ?
— En fait, je ne m'attendais à rien de particulier en venant ici, mais c'est vrai que c'est assez... étonnant... Et comment ça s'est fini ?
— Mal, une relation ne peut que mal terminer...
— Ah ça... L'amour porte en lui les racines de sa propre destruction, pas vrai ?
— Arrêtez de montrer votre bite.

Silence. J'aimais bien comment il parlait. On se fixa un instant, puis nous laissâmes échapper nos rires en synchro. Sentant que nous avions créé un genre de complicité, je me permis d'allumer une clope. Il tripota le bout de sa moustache puis sortit un gros cigare d'un de ses tiroirs.

— Là, c'est vous qui montrez votre bite, Mr Royal.
— Je ne refuse jamais un duel, sourit-il
— Mhfm... Et pour en revenir au Cube, j'imagine que vous l'avez viré après votre rupture ?
— Je ne supportais plus de le voir tous les matins, c'était au-dessus de mes forces.
— C'est assez compréhensible.
— Pour être tout à fait honnête, ça me fait du bien de reparler de lui...
— Vous voulez dire qu'il vous manque ?

Il ne répondit pas, puis posa son petit menton dans la petite paume de sa main droite, pensif. Ce silence m'étonna.

— Et votre femme dans tout ça ?
— Ah ! Ma femme... je ne sais pas, disons que... c'est différent... Voilà.

Ce pauvre gars était totalement perdu, et je savais exactement qui pouvait l'aider à remettre ses idées en place.

— Vous savez Mr Royal, je ne suis pas vraiment réputé pour être une bonne oreille et encore moins pour avoir de bons conseils, mais je connais un type qui, lui, pourrait vous en donner à la pelle. On va dire qu'il... bosse avec moi dans une fripe à Old Trafford, mais c'est aussi un genre de psychologue, sans les 80 balles par séances ni les mocassins à glands. Passez un de ces 4.
— Mon ami, je vous crois sur parole. À vrai dire, je suis tellement déprimé que je pourrais passer demain à la première heure.
— L'aprèm, plutôt, si c'est possible pour vous.
— Pas de problème. C'est moi le patron ici, je peux me libérer.

Bizarre de rappeler sa position hiérarchique à ce moment-là. Bah ! Je lui donnai l'adresse et me dirigeai vers la sortie. Il ne me sembla pas essentiel de lui préciser qu'il croiserait peut-être le Cube. Si tel était le cas, c'était que le Destin en avait voulu ainsi, tout simplement. Je retombai sur l'écriteau « Edgar Morris » en ouvrant la porte de son bureau. Je me retournai vers lui.

— Au fait, pourquoi Waldofilo Royal ?
— Mon nom de scène.

Dieu seul sait de quelle scène il voulait parler. Pas mon problème. Je rentrai chez moi, toujours en trainant les pieds, mais les passants s'appliquèrent cette fois-ci à ne pas venir en travers de mon chemin, une sorte de haie d'honneur inconsciente pour mes services rendus et mon légendaire altruisme.


IIII

Suzy était en larmes, son Apollon l'avait lâchée. Comme quoi il ne voulait pas s'attacher, qu'il ne supporterait pas une nouvelle rupture blablabla... Une zoulette. Si j'avais été à sa place, la première pensée qui me serait venue à l'esprit aurait été : « C'est tous les mêmes. »

— C'est tous les mêmes !
— Roh Suzy, tu peux pas dire ça, y a des mecs très bien dans le monde.
— Pas à Manchester.
— Là, j'suis d'accord.

Cette petite pointe d'humour avait pour but de la faire sourire, mais ne fit que déclencher un nouveau sanglot. Wayne, qui écoutait attentivement depuis son transat, se leva, soupira et me confia que mon absence ne serait pas un trop gros problème, ni pour Suzy ni pour lui. Compris. Je retournai taffer en me disant que le maître de la salle des lamentations commençait à se la raconter un peu trop. En sortant, je tombai nez à nez avec Waldofilo, qui avait cette fois-ci opté pour un ensemble en velours dans des tons violets, avec pour accessoires une canne et un monocle, les deux parfaitement à sa taille. Ah ! Si seulement il avait su faire quelques tours... je l'aurais mis sur mon épaule direction la première foire venue pour y monter un stand. Bref ! Je fis mon come-back dans la réserve et expliquai la situation à Wayne, qui n'avait pas l'air trop chaud à l'idée d'enchaîner deux « séances » à la suite. Mais ce type-là ne savait pas dire non, alors il invita finalement Waldofilo à s'asseoir un peu plus loin en attendant qu'il en ait fini avec Suzy.

— Venez avec moi, Mr.Royal, je vais vous montrer des chapeaux qui pourraient vous plaire, proposai-je.
— Hum... je crois les avoir déjà vus en passant, merci.

Décidément... je descendis au stock pour étiqueter des faux Stone Island que Judy avait achetés 10 balles pièce sur Aliexpress et qu'elle revendait 80 balles plus cher, la couille du siècle. Suzy ne tarda pas à me rejoindre, les yeux lessivés et les joues humides. Elle voulait faire un câlin. Comment refuser quelque chose à un soleil inondé de larmes ? J'allais sortir un « ça va aller championne » ou un truc dans le genre, mais lorsque je la pris dans mes bras elle me murmura : « Par contre, tu te tais. » Pas d'objection. Ses mains étaient glacées et son cœur brisé me lacérait le plexus.

Waldofilo sortit de la réserve une bonne heure plus tard, souriant et frétillant comme un japonais devant Big Ben. Il avait apparemment eu un déclic et savait ce qui lui restait à faire. Il me remercia, salua tout le monde et s'en alla vers le Sud au volant de sa Fiat, empruntant le chemin que le Destin lui avait tracé. Le Cube ne vint finalement pas à la fripe cette après-midi-là, et je dus attendre la semaine suivante pour enfin avoir de ses nouvelles. Waldofilo avait quitté sa femme et était venu toquer à sa porte pour lui proposer de tout redémarrer à zéro. Ça me faisait plaisir pour eux, c'était vraiment une belle histoire, mais je ne pus m'empêcher de penser à cette femme qui payait les pots cassés.

En fait, j'ai l'impression que le bonheur se comporte comme l'eau, il se déplace d'un endroit à un autre, d'un corps à un autre, mais sa quantité, elle, reste sensiblement la même. Le bonheur des uns fait le malheur des autres parce qu'il n'y en a pas assez pour tout le monde. Si on suit ce raisonnement, pour être heureux et profiter de l'eau magique le plus longtemps possible, on a le choix entre aspirer celle des gens qui nous entourent, ce qui fait que l'on est en guerre permanente, ou bien se placer dans les circuits préférentiels de celle-ci, cascades, rivières, et mers, en essayant d'en choisir un qui n'est pas trop fréquenté. Suzy était dans une zone assez sèche, l'ex de Waldofilo en plein milieu d'un désert, et le chemin serait long avant qu'elle ne trouve un nouvel oasis. Après avoir développé cette réflexion, je me rendis compte que le Cube me parlait, et pas moyen de savoir depuis quand il était là à me bourdonner dans l'oreille. Longtemps, assurément. Lorsque je sentis qu'il baissait un peu en rythme, je lui tapai sur l'épaule et laissai échapper un : « Bon... »

— Attends avant que t'y retournes, fallait que j'te parle d'un truc.
— Désolé, mais là faut vraiment...
— La première fois que je suis venu, t'étais en train d'écrire, pas vrai ? C'est quoi ? De la poésie ?
— Hum, je sais pas, juste des petites histoires comme ça...
— T'as trouvé un endroit où te faire publier ?
— Pas pour le moment, ils me disent que je suis trop « chaotique » et pas assez mûr.
— Tu connais Brandon Barker ?

Comment ne pas le connaître ? Brandon Barker, c'était le créateur d'« Aah Magazine », LE type important que tout jeune écrivain devait rencontrer à un moment ou un autre s'il voulait avoir une chance de percer dans le monde de la littérature underground.

— Ben, j'peux te mettre en contact avec lui.
— De... quelle façon... ?
— Comment ça ? J'ai son numéro, son mail, j'le connais, quoi. Envoie-lui quelques textes, et si c'est bien, qui sait ?

Le Cube devint soudain un être rare, passionnant à écouter. Bah ! Quel être humain n'est pas, au fond de lui, opportuniste et hypocrite ? Le cher monsieur me tendit une carte de visite – décidément, c'était son truc – avec, marqué dessus, les coordonnées de Barker. Celle-ci je n'allais pas la balancer par-dessus bord, elle resterait dans ma poche jusqu'à ce que je voie mon nom en gros sur la couverture d'« Aah Magazine ».

— Merci beaucoup, c'est vraiment super sympa. Si tu veux, on peut aller prendre un...
— Tututut ! Si j'te donne ce coup de main, c'est parce que tu le mérites et que t'écris bien. Me sors pas ton numéro de faux-cul.
— T'as pas lu une ligne de mes textes, comment tu peux savoir ça ?
— Instinct... Bon, faut que j'y aille, à plus !
— Attends ! Comment tu connais Brandon Barker ?
— Une... ancienne relation de travail.
— Et... tu t'appelles comment ? J'veux dire, en vrai...

Il marqua un temps, hésita, me donna finalement son nom puis disparut entre les carrosseries des bagnoles. « Charles Fante ». Ça me disait rien du tout. Plus jamais je ne le revis, et je compris que l'absurdité de la vie prend tout son sens quand elle nous sourit.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Une scène bien vivante ; parfois drôle et très ironique "mi humain... Mi hu-nain😁😀. Bravo !
Si vous avez 2 minutes à perdre sur mon texte,
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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Lorent Godorak · il y a
C’est léger, ironique, un tantinet pédant on est captivé par l’hypothétique sens de tout ça est au final il n’y en a pas !
J’apprécie beaucoup

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Fred Panassac · il y a
Une histoire originale, pleine d’ironie et d’autodérision avec des personnages surprenants qui accrochent bien l’attention.
Bravo pour cette finale, et mon soutien !

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suzanne cardin · il y a
Très bon rythme, notre intérêt et notre curiosité sont maintenus.
Phrases imagées et avec vocabulaire varié.
Chute courte et au moment opportun par contre je ne la comprends pas…
Bravo, œuvre intéressante !

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Lyne Fontana · il y a
Drôle, original, des personnages qui le sont vraiment, une écriture qui nous entraîne hors de l'ennui et le clin d'œil final. Bravo !
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Alice Merveille · il y a
Je découvre ce texte original et un brin loufoque... mon soutien et bonne finale !
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Felix Culpa · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture ! Je vote mes 5 voix et je m'abonne à votre page. Bonne finale, Virgile.
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Camille Berry · il y a
Tout un univers et un style...! " Le bonheur se comporte comme l'eau..." Mon soutien!
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Mireille Bosq · il y a
Je suis ravie de voir en finale ce texte qui sort du ronron.

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