Une fausse idée du pouvoir

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En compétition

Mélisande Queïnnec - 25 ans, journaliste passionnée d'écriture. inscrite pour partager et faire de belles découvertes. Mes textes favoris : ♥ The Catcher in the Rye (J.D Salinger) ♥  [+]

Image de Hiver 2022
Je claque la lourde porte de mon immeuble du vingt-deuxième arrondissement de Paris – le dernier annexé à la capitale, jonction entre Charenton-le-Pont et Ivry – et file au tabac m'acheter des cigarettes. Il fait gris. Il fait froid. Un vent gelé, qui secoue mes entrailles en cette matinée de mai et me fait tanguer comme un patron de bar après la fermeture.

Quelle idiotie, cette histoire de réchauffement climatique, quand on y pense. Bien sûr, le temps avait changé. Beaucoup changé. On nous avait d'abord annoncé une augmentation monstrueuse des températures. On l'avait eue – un peu. Les canicules étaient devenues incontournables et les auréoles sous le t-shirt, inévitables. Chaque été, les Parisiens faisaient le pied de grue devant les kiosques de rue pour s'acheter de l'eau made in Antarctique « plus pure, tu meurs », vendue douze euros le demi-litre. Mais au fil du temps, la Terre s'était rebellée contre ses occupants. Aucun scientifique ne savait pourquoi. Reste que maintenant, ça caillait. Tout le temps. Et qu'on payait désormais au prix fort le libéralisme sauvage, doctrine occidentale jamais remise en question en un siècle et demi. Moins douze au printemps, vous y croyez ?

Je repense à l'avant avec mélancolie. Car avant, j'étais jeune et pleine d'espoir. En 2020, je terminais tout juste des études en journalisme. La politique, la science, l'écologie ? Je m'en fichais. Mon dada, c'était les expos, le patrimoine et le septième art. Luxe, calme et séances de ciné. J'aurais tué pour retrouver ce temps béni. J'aurais tout lâché. Même ma place, durement acquise, de présentatrice du Vingt heures semaine sur cette chaîne TV minable importée de l'Empire du Milieu et devenue, en quelques décennies, un monument de l'information à la française.

— Un paquet de Canicula, s'il vous plaît ! lancé-je au buraliste.

Cinq clopes menthol extra-fortes, conçues pour vous faire inhaler une fumée à plus de six-cents degrés – un record – et augmenter considérablement la température corporelle – et les métastases. C'est stupide, c'est une catastrophe pour la santé et l'environnement, sans compter le prix largement excessif, mais peu importe. Ça marche. Et la quasi-totalité des badauds a opté pour cette solution grotesque. Le commerçant me tend le paquet cartonné. Je règle les dix euros avec ma smart watch®, une montre connectée « qui fait tout » offerte par ma boîte. Et si vous vous demandez si elle fait le café, la réponse est – presque – oui. Elle calcule pour vous, selon votre rythme cardiaque et vos heures de sommeil à rattraper, la dose de caféine qu'il vous faut et la capsule sponsorisée Necpressé® pour laquelle vous devriez opter. Inutile, donc indispensable.

En trente ans – bon sang, seulement trente ans – je suis devenue cynique. J'ai perdu foi en tout. Gagné en maturité ? Pas vraiment. Je me lève à huit heures, boit mon café Necpressé® devant les infos du matin, je fais un peu de sport en visio et je pars travailler. Les nouvelles ne varient pas vraiment d'un jour à l'autre. Le Dirigeant se fait mousser et mes collègues font le boulot sans se plaindre. Je suis devenue experte en matière de lancements bidon, d'annonces de titres faussement enthousiastes et de sourires radieux, et je parviens à faire croire à nos quinze millions de téléspectateurs quotidiens – le visionnage du JT étant désormais fortement conseillé – que le gouvernement fait un travail formidable.

On a tous conscience que l'on ne sert plus à grand-chose. Tant pis. De toute façon, tout est nul. Nul, nul, nul. Si j'avais su que je me serais retrouvée là à plus de cinquante ans, divorcée, sans enfant pour égayer mon quotidien, dans un appartement d'une ancienne banlieue grise du Val-de-Marne reconvertie en mouroir pour les Parisiens les plus pauvres de la Ville lumière, et avec un boulot aux antipodes de la vision que j'en avais quelques années auparavant, je me serais tiré une balle bien plus tôt. Ma 30-30 Winchester, héritage d'un passé lointain, attend encore, bien planquée dans l'armoire. Je n'aurais qu'à la charger et... Je hausse les épaules. Il est encore un peu tôt pour finir au Père-Lachaise.

Dehors, le smog recouvre les immeubles de bureau. Les façades vert gazon ont été conçues par un architecte chinois pour rappeler les arbres de notre enfance. Au travers des fenêtres en triple vitrage avec filtre antipollution, je parviens à distinguer des gens qui travaillent. Tous vêtus de la même manière : costume-cravate, nœud papillon pour les plus dégourdis. Ils sont courbés au-dessus de leur PC portable et ne lâchent le clavier que pour remonter leurs lunettes à un rythme constant, très exactement toutes les quatre-vingt-dix secondes. Je lâche un vague sourire : aujourd'hui, l'individualité n'est plus. Chacun se ressemble. Idéal communiste dans un Enfer capitaliste. Ceux qui ne se fondent pas dans la masse se font vite recadrer par les aléas de la vie. J'étais comme ça. Pleine de convictions et de contradictions. C'est fou comme on abandonne vite ses rêves quand on se prend la réalité en pleine face.

J'ai oublié depuis longtemps à quoi ressemblait le village où j'ai grandi – même les photos sont devenues grises. Les vieux clichés imprimés sur papier glacé, vestiges d'un temps révolu, comme ceux, numériques, enregistrés sur d'antiques disques durs incompatibles avec les trois quarts des outils informatiques contemporains. Que j'aimerais les revoir, parfois. Revoir la moi enfant, innocente et inconsciente du monde noir et glacial qu'elle allait bientôt découvrir. Revoir les gens que j'aimais. Ceux qui sont partis et ceux qui, comme moi, contemplent désormais leur existence sans entrain. Revoir mes chats, tiens. Aujourd'hui, la possession d'animaux de compagnie est contrôlée par le gouvernement. Ils sont responsables de trop d'épidémies, paraît-il. Pour avoir un chat, il me faudrait passer des formations démentes et me plonger dans des décrets bizarroïdes qui semblent sortir des pires livres d'anticipation du siècle dernier. J'ai laissé tomber depuis longtemps.

Je m'engouffre dans la rame de métro. Station Roquette, en plein cœur de l'ancienne commune d'Ivry. Depuis l'agrandissement de Paris il y a une dizaine d'années avec l'ajout de deux nouveaux arrondissements, toutes les stations ont changé de nom – même si quelques vieux panneaux subsistent. J'ai parfois du mal à m'y faire. Quoique, de toute façon, les rues n'ont plus la même allure que lorsque je les arpentais en quête des pintes les moins chères de la capitale. Casque bluetooth sur les oreilles, je lance une musique sur ma smart watch® « inutile, donc indispensable » et somnole, bercée par les cahots rassurants du métro. Les wagons les plus récents ont vingt ans. Un petit reste de la France d'avant, dont je m'empare avec nostalgie.

Arrivée au purgatoire – ou devrais-je dire, au travail – c'est la même routine que j'applique chaque jour sans plus penser à protester. Redresser le menton. Ouvrir mon sac. Vider mes poches. Montrer mes papiers. Badger. Sourire bêtement. Marcher – droit. Et récupérer, à l'accueil, ma dose de soma pour la journée. Deux petits comprimés qui, à défaut de faire passer la bile, permettent de travailler sans songer aux lendemains qui déchantent. Je fais passer les petites granules avec une gorgée d'eau. J'ignore ce qu'elles contiennent ; je sais juste qu'elles n'en sont qu'à leur phase de test, un test dont nous sommes les premiers cobayes. Et qu'elles améliorent, en moins de deux heures de temps, les performances intellectuelles de ceux qui les consomment.

Alors évidemment, je pourrais choisir de les jeter à la poubelle et de conserver mon esprit critique le temps d'une journée. Mais aussi factice que soit cet éphémère sentiment de bonheur qu'elles procurent, j'y suis devenue accro.

Je monte au septième – les bureaux de la rédaction. Il est encore tôt, et tous les reporters s'affairent pour le journal télévisé du soir. L'avantage de vivre dans la France d'aujourd'hui, c'est que les sujets foisonnent rarement, passé dix-huit heures. Les manifestations sont réprimées, les forces de police contribuent activement à enterrer toute velléité de révolte, et lorsque le Dirigeant souhaite faire passer un message, il le fait par notre biais et a le civisme de s'y prendre à l'avance. Alors en attendant de rédiger mes lancements, je m'installe dans le fauteuil capitonné de mon bureau et vérifie mes e-mails. Pas grand-chose. Je reprends du café dans l'antique machine à l'angle du couloir. Puis, je lis la presse du jour. Pas grand-chose non plus, mais deux-trois titres qui ont survécu aux années noires et qui, étonnamment, jouent encore un peu leur rôle de contre-pouvoir.

Rapidement, les effets du soma se font sentir et je ne ressens plus aucun besoin de manger ou de boire ; la douce chaleur fait passer tous les maux et tracer tous les mots. Pendant quelques délicieuses heures, plus aucune pensée négative ne vient parasiter mon esprit. Plus aucune pensée du tout, d'ailleurs. J'ai l'impression d'être une machine à écrire. Je ne réfléchis plus et me contente de taper, taper, taper sur mon ordinateur, plus vite que la musique. Puis j'imprime. Je vais chercher ma feuille. Je la relis machinalement une fois ou deux. Le soma fait le reste : tout est dans ma tête.

Sur le chemin des plateaux, maquillée et coiffée, je salue mes collègues avec une ferveur nouvelle, parvenant même à m'intéresser aux têtes blondes de l'un et à la grossesse de l'autre. Délectable sensation que de lâcher prise. Que de rentrer dans le moule. Je m'assieds. M'éclaircis la gorge. Tout à coup, j'ai l'esprit léger et une irrépressible envie de sourire. Je sais ce qu'il me reste à faire ; le Dirigeant le sait, lui aussi. Bientôt, on m'envoie le signal : c'est à moi.

« Mesdames et messieurs, bonsoir, voici les titres de l'actualité. »

Mon esprit et mon corps sont désormais dissociés. Les mots sortent seuls de ma bouche et je les laisse s'évanouir dans l'air avec un merveilleux sentiment de satisfaction. Tout me paraît limpide. Au-delà de la caméra braquée sur moi et de ce spot aveuglant, au-delà du prompteur et des régisseurs, des câbles qui s'emmêlent et des équipes qui se démènent, il y a le monde. Un monde amoché, déglingué même. Un monde terne et glacial, un monde où l'écologie n'a plus de sens, où le libre-échange a remplacé le libre arbitre, où les arbres et les fleurs sont un concept, une définition dans les vieux dictionnaires de la bibliothèque municipale plutôt qu'une tangible réalité.

Mais un monde qui, chaque jour, allume son téléviseur pour me regarder religieusement. Un monde pour qui je suis le visage de l'information. Le lien entre tous les foyers, toutes les cultures, de cette capitale monstrueusement vaste aux nouvelles régions industrialisées de l'Hexagone. Grâce au soma, je me sens forte. Confiante. Puissante.

Et brusquement, immédiatement, sans crier gare,

Tout va bien.
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François B. · il y a
Une description intéressante d'un avenir possible
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Michel Dréan · il y a
Anticipation ? Ou ce monde est-il déjà à notre porte. Telle est la question Mélisande !
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J.A. TROYA · il y a
Votre texte m'a fait penser à une présentatrice tv qui annonce toutes sortes de nouvelles avec le même sourire. Je reprendrai bien un ou deux soma :-)
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Annabel Seynave- · il y a
Une dystopie bien noire, à la chute élégamment amenée. Bravo !
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Maëline · il y a
J'ai beaucoup aimé votre œuvre et bravo, vous avais une plume formidable, je sens que je vais beaucoup réfléchir grâce à vous.
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Mélisande Queïnnec · il y a
ça me touche beaucoup, merci ! ♥
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
C'est malin, je vais mal dormir maintenant, à cause de vous. Mais demain, un petit Necpressé et ça repartira.
Vous finissez par "tout va bien", j'ai eu envie de commencer par "non mais ça va pas ???"
Riche et bousculant ce texte.

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Mélisande Queïnnec · il y a
Mille mercis, ça me touche beaucoup !
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Sylvain Dauvissat · il y a
Inutile, donc indispensable ! Votre récit est flippant mais il détient déjà une part de vérité...
Le journalisme que vous décrivez n'est-il pas déjà aussi celui qu'on vous a appris dans l'école de journalisme que vous avez suivie ? En tout cas, resistez s'il vous plaît ! Dans votre carrière, proposez-nous un vrai traitement de l'information avant que notre monde ne ressemble définitivement à celui de votre fiction !

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Mélisande Queïnnec · il y a
Merci beaucoup pour vos encouragements! J'ai eu la chance d'étudier dans une école qui nous a justement incités à "résister", à soigner l'info et à travailler de la manière la plus éthique possible. Je pense que la plupart des jeunes diplômés s'appliquent à faire de même. Tous les espoirs sont possibles !
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Roll Sisyphus · il y a
En ce temps ou l'odeur de poudre semble vouloir poindre, un peu de soma pour les clones présentateurs chargés de faire avaler un peu de Crystal à une populace qui faute de bonnes grosses charcutailles n'a cessé de croitre.
Il faut mettre un terme à cela !

Quelques bribes, quelques mots, quelques sensations m'ont renvoyé à Métroplis.
Inutile de dire que suis retourné m'en imprégner. Merci !

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Mélisande Queïnnec · il y a
Une comparaison très flatteuse! merci beaucoup !!
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Ginette Flora Amouma · il y a
L'emprise de l'esprit de masse par le biais de quelques substances chimiques est narré avec cynisme .
Une écriture sobre et juste pour analyser ce sentiment de perte d'individualité .

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JAC B · il y a
Je prends votre texte pour une démonstration qui conduit l'humain manipulé à somatiser pour garder quelque équilibre ou raison. Quelques longueurs (ce n'est que mon avis) dans cette dystopie qui projette des situations assez probables surtout cette place octroyée aux médias . Un scénario intéressant et original . L'évolution de cette speakrine qui finit par se couler dans le moule serait-elle le sésame de l'adaptation ? Je like Mélisande, bonne continuation.
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Mélisande Queïnnec · il y a
Merci pour ces encouragements!

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