Une bêtise ?

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Je me suis longtemps abreuvée aux mots des autres, bercée par leur musicalité, contemplant mes failles et mes rêves dans leur sinuosité. Aujourd’hui j’ose lâcher les mots, les mots qui ... [+]

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Elles me guettent. Tapies au fond de mon armoire, dans l'ombre de mes robes et de mes cauchemars. Leurs yeux blancs, innombrables, m'accusent de ce lien que je n'ai pas su faire mien, et qui gît, disloqué, dans le pot poussiéreux où je les ai reléguées après la bêtise.
On dit que les perles sont vivantes, qu'elles respirent encore sur nos colliers, rivées à nos cous et à nos poignets, nichées au creux de nos oreilles. Puisant leur énergie vitale à la chaleur de notre peau, elles murmurent. Cliquetis étincelant souvent, ou roulement sourd à chacun de nos mouvements. Quand nous sommes obligés de nous en défaire, la moiteur nacrée de nos salles de bains les préserve d'une agonie que le moindre coffret rendrait inévitable.
Je n'ai jamais su garder un bijou de ma mère. Perdu, cassé, rangé au point de ne plus être trouvé. Au nom de quoi ces perles auraient-elles fait exception ? Ces petites prétentieuses, irrégulières et toutes uniques, me narguaient depuis trop longtemps déjà. Des perles d'eau douce. Rien que cela. Plus hérissées qu'enfilées sur leur fil, elles s'empilaient en une corde heurtée, dont la rugosité accidentée, sans fluidité, était raide sous les doigts et lourde à mon cou. Un héritage compliqué et douloureux. Leur singularité ne les a pas sauvées. Et pour parfaire mon crime en toute lâcheté, je me suis offert le luxe d'une complicité.
Feignant l'inattention, j'ai laissé ma fille y toucher de ses petits doigts malhabiles. À trois ans, on maîtrise mal ses gestes. Tandis que je la lorgnais discrètement par la porte, volontairement laissée ouverte, le miracle s'est produit : le fil a cassé net. Quelques perles ont protesté sur le carrelage quand d'autres ont littéralement disparu dans le siphon glouton. Je suis rentrée, faussement fâchée, et devant sa petite mine désolée, je ne l'ai même pas grondée.
Depuis ce jour, leur présence aveugle et invisible me scrute du fond de l'ombre, ravivant chaque soir et chaque matin, ma culpabilité. Et ça aussi, ça ne peut plus durer. Je bouscule un vieux pull, renverse quelques écharpes et saisit le pot. Je retiens mon souffle et jette les rescapées qui éclaboussent mon lit en une gerbe sonore.
« Ma chérie ! Viens ! On va jouer ! J'ai trouvé des petits cailloux pour t'amuser. On en fera ce que tu voudras, des billes, un jardin japonais, des yeux pour tes poupées !
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