Un si beau mariage

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J'ai toujours aimé lire. Il y a peu de temps, j'ai commencé à écrire et c'est devenu une nécessité pour moi. J'aime ce temps passé devant mon clavier, je ne vois pas filer les heures. Crée ... [+]

J’avais tout juste dix-huit ans quand j’ai rencontré Lucien Leroux. C’était en 1947, il avait vingt-cinq ans. Il était beau, séduisant, plein de charme. J’en suis tombée follement amoureuse ! Il me disait que j’étais jolie, il m’offrait des fleurs et des pâtisseries. J’habitais Lyon, il venait de Paris et devait travailler quelques mois dans une entreprise de notre ville pour se former.
Ma mère s’inquiétait :
– On ne connaît pas sa famille et on ne sait rien de ces gens, pas même s’ ils sont convenables! 
Je riais et lui disais que ces principes étaient dépassés ! Lucien m’avait expliqué que sa situation dans les Affaires était très correcte. Il avait de bonnes manières et ses parents possédaient, selon ses dires, beaucoup de biens.
Ma mère ajoutait :
–  Si vous vous mariez, tu vas partir loin, tu es notre seule enfant et nous allons nous sentir très seuls ! 
Mais j’avais la réponse à tout :
– Papa et toi, vous viendrez nous voir ! Avec le train ce n’est pas très loin ! 
Lucien a rencontré mon père pour lui demander officiellement ma main. Ce dernier, pris de court, répliqua simplement que cette décision était bien rapide et que l’organisation d’une telle cérémonie prenait du temps.
Lucien lui expliqua qu’il devait repartir pour Paris et voulait à tout prix emmener sa jeune épouse. Et en ce qui concernait l’organisation, il ne fallait pas s’inquiéter, nous ferions un si beau mariage qu’il resterait gravé à jamais dans nos mémoires !
Face à tous ces arguments, à mes supplications muettes et à mon regard implorant, mon père finit par céder . La date du mariage fut fixée à la fin du mois suivant.
Je ne me souviens que peu de cette journée sinon que seuls son père et sa mère se sont déplacés. Ils nous ont expliqué que le reste de la famille n’avait pas pu venir à cause du décès d’un cousin.
–   Il n’aurait pas été convenable de faire la fête dans de si tristes circonstances ! nous a dit Monsieur Leroux père.
Bien que très déçus, nous en avons convenu !
Les parents de mon fiancé avaient un air pincé et sinistre : ma belle-mère me regardait avec les yeux froids d’un crocodile tandis que mon beau-père semblait me jauger comme une jument à la foire au bétail !
Mais tout à mon bonheur, j’ai décidé de ne pas en tenir compte : j’allais épouser l’homme de ma vie, je n’allais pas me mettre martel en tête à cause de ses parents !
Nous aurions un « chez nous » comme me l’avait promis Lucien et je ne verrais que rarement mes beaux-parents.
Nous sommes partis deux jours plus tard. Mon mari m’avait expliqué que nous ferions notre voyage de noces l’été suivant pour profiter du beau temps. J’ai trouvé que c’était une bonne idée car j’avais hâte de faire connaissance avec mon « chez-moi » !
Lucien partait tôt le matin pour son travail et rentrait tard le soir. J’étais seule toute la journée mais occupée à découvrir mon nouveau lieu de vie, je ne m’ennuyais pas.
En fin de semaine, nous sortions avec les amis de Lucien ou ses collègues de bureau. Il était très fier de présenter sa jeune épouse! Il faut dire que j’étais plutôt mignonne avec mes yeux bleus et mes cheveux bruns bouclés rassemblés sur ma nuque par un ruban assorti à ma robe. J’avais les traits fins à cette époque, un petit nez droit et un menton volontaire! Et puis j’avais apporté quelques jolies robes de chez moi et j’étais contente de les porter.
L’appartement était assez vaste mais sombre et encombré de vieux meubles de famille. J’ai tout de suite imaginé la façon de le réorganiser pour en faire un lieu accueillant et chaleureux. Je pensais remplacer les rideaux fanés beige et marron par d’autres plus colorés et puis enlever le tapis râpé pour en mettre un plus vif. J’avais plein d’idées pour une décoration joyeuse et moderne .
Un matin, je me suis levée pleine d’enthousiasme avec l’idée de changer la disposition des meubles dans l’appartement. Toute la journée, j’ai poussé et tiré des buffets et des commodes. J’en ai descendu certains dans la cave. Le soir, j’étais fatiguée mais satisfaite de mon travail car je trouvais l’appartement bien plus clair et aéré. On y circulait plus facilement .
 J’attendais avec impatience le retour de Lucien pour lui montrer mon travail et lui demander si cela lui plaisait. Il a jeté un regard circulaire dans la pièce et est rentré dans une violente colère :
 – Qui t’a permis de faire ça ? Tu n’as pas à toucher aux meubles de cet appartement, ils sont à ma famille et tu ne m’as rien demandé ! Apprends d’abord à faire la cuisine et le ménage avant de vouloir tout chambouler! 
Comme je tentais de lui expliquer ce que j’avais voulu faire, il m’a donné une gifle magistrale ! Puis il a recommencé à hurler :
–  Remets tout en place immédiatement et demain matin tu iras chercher les autres meubles à la cave !
Puis il est allé dans la salle à manger pour prendre le repas que je lui avais préparé . En larmes et complètement perdue, j’ai commencé à remettre les meubles là où ils étaient auparavant et j’ai remonté ceux qui étaient à la cave. Il était deux heures du matin quand j’ai pu enfin me coucher.
Je n’ai pas vu Lucien se lever et quand il est rentré le soir, il s’est comporté comme si rien ne s’était passé.
Notre vie a repris son cours , il était à nouveau charmant, prévenant et très fier de la beauté de son épouse. Mais pour moi quelque chose s’était cassé ! Je n’étais pas prête à oublier la gifle monumentale que j’avais reçue !
Quelques mois plus tard, je me suis rendu compte que j’étais enceinte. Au début, Lucien était très fier et heureux. Il ne parlait que du beau petit garçon que nous allions accueillir. D’ailleurs, Monsieur et Madame Leroux seraient très contents de savoir que leur nom se transmettrait à la génération suivante, ainsi que toutes les valeurs dans lesquelles ils avaient élevé leur fils Lucien ! Lorsque j’essayais de lui rappeler que ce pourrait être une petite fille, il balayait de la main cette idée en disant qu’il « sentait » que c’était un garçon , que son « instinct de père » ne pouvait le tromper ! Il vivait dans son rêve !
Très vite, je me suis retrouvée en proie à des nausées violentes et à des vomissements qui me laissaient épuisée et sans force chaque matin. Je ne supportais plus les odeurs et la nourriture me répugnait. Je me suis mise à maigrir, j’étais très pâle. Mes belles boucles brunes s’étaient changées en mèches ternes qui pendaient mollement dans mon cou ! À ce moment-là, le regard de Lucien sur moi a changé. Il me toisait d’un air dégoûté, comme une chose répugnante ! Il ne disait rien mais rentrait de plus en plus tard le soir. Parfois, il ne rentrait pas de la nuit. Si au début, il se trouvait des excuses, par la suite, il ne cherchait même plus à se justifier. Lorsque je lui posais des questions, il me disait simplement :
– Si tu crois que c’est agréable de te voir comme ça tu te trompes ! Tu es grosse et lourde, tu fais sale et négligée ! Tu es tout le temps mal coiffée ! Tu ne prends pas soin de ton allure. Tiens, tu me fais honte ! Je préfère rester à mon bureau pour avancer mon travail ! 
J’essayais de lui dire que lorsqu’on est enceinte, le corps se modifie et que c’est normal, mais il tournait les talons et s’en allait.
Je repartais dans ma chambre pour pleurer sur mon lit pendant qu’il buvait sa liqueur.
Mes parents avaient proposé de me venir nous voir mais Lucien avait refusé sous le prétexte que j’étais fatiguée et qu’il valait mieux me laisser me reposer tranquille et que de toute façon, il était là, lui, pour prendre en charge tout ce que je ne pouvais pas faire ! En réalité, il ne prenait rien en charge !  Je n’avais encore pas osé dire à mes parents comment était ma vie, de peur de les inquiéter. Je pensais que, après l’arrivée du bébé, tout rentrerait dans l’ordre.
Une nuit, j’ai été prise de violentes contractions. Lucien n’était pas là ! J’ai appelé la voisine qui a appelé les pompiers. Deux heures plus tard, j’accouchais d’une jolie petite fille ! J’ai pensé que Lucien serait content malgré tout ! Averti par la voisine, il est arrivé en trombes! Mais lorsqu’il a su que ce n’était pas le garçon dont il rêvait, son visage s’est renfrogné. Il a jeté un regard sur la petite puis il est reparti aussitôt car il avait un travail urgent à terminer !
Après la naissance, tout est allé de mal en pis. Lucien ne supportait pas les pleurs du bébé. Il ne supportait pas non plus que ses amis ou sa famille lui disent que la petite me ressemblait comme deux gouttes d’eau ! Il me délaissait de plus en plus. Un soir, il m’a dit que lorsque j’allaitais la petite la nuit, ça le gênait pour dormir. Il valait mieux que je m’installe un lit dans la chambre du bébé, ce serait plus pratique pour moi.
Son caractère aussi avait changé. Il était devenu plus sombre, susceptible, coléreux. Un rien le faisait entrer dans de véritables fureurs et un matin qu’il ne trouvait pas sa cravate à l’endroit habituel, les gifles ont commencé à pleuvoir.Il s’est mis à m’insulter et à me rudoyer pour un oui ou pour un non ! Une soupe trop chaude, un pli sur une chemise ou une petite tache oubliée sur un pantalon, tout était prétexte à des cris, des insultes et des coups !
Moi, je me recroquevillais de plus en plus. Dans l’appartement, j’étais devenue une ombre qui se déplaçait le plus silencieusement possible. Je ne sortais plus, je ne rencontrais plus personne car il me l’interdisait. Mon seul souci était de bien m’occuper de ma fille et de tout faire pour qu’elle ne pleure pas en présence de son père ! 
Un soir, il m’a dit :
 – De toute façon, ta fille sera comme toi, elle te ressemble trop !
J’ai compris alors qu’il fallait que je protège mon bébé et nous mette toutes les deux à l’abri. J’ai commencé à mettre de l’argent de côté en économisant sur le peu qu’il me donnait pour acheter la nourriture. Et puis, j’ai préparé une petite valise pour être prête au départ avec la petite. Enfin, il fallait que je trouve un moyen de nous défendre.
Je me suis souvenu d’un objet que j’avais vu dans la cave. C’était une batte de base-ball en bois sombre. Lucien avait pratiqué ce sport pendant quelque temps, plus par snobisme que par goût réel puis il avait abandonné. Je suis tout de suite allée la chercher, je l’ai prise dans mes deux mains, elle y tenait bien ! Je l’ai cachée dans un endroit où il ne mettait jamais les pieds : la buanderie, derrière la bassine de linge sale. Chaque jour, dès qu’il était parti, je la sortais et m’entraînais à l’utiliser. Petit à petit, je devenais plus habile dans le maniement de cet objet.
Un jour, j’ai cassé un vase que sa très chère mère nous avait offert. Il était laid et je n’ai eu aucun regret mais Lucien est devenu fou de rage ! Il m’a empoignée par les cheveux, m’a traînée par terre en me donnant des coups de pieds, tout en hurlant comme un possédé. J’ai pensé alors que le dernier jour de ma vie était arrivé et que je n’aurais même pas réussi à mettre ma fille à l’abri de ce démon ! Puis il s’est arrêté d’un coup et est allé se servir un verre de whisky. Je me suis levée péniblement et me suis dirigée vers la buanderie. Je n’avais plus peur ! J’ai saisi le gourdin et je suis revenue sur la pointe des pieds jusqu’au salon. J’étais dans un état second, je ne contrôlais plus ni mes pensées ni mes gestes. J’ai vu qu’il me tournait le dos en sirotant son whisky. Je me suis alors approchée de lui par-derrière, j’ai levé ma batte et lui ai donné un coup de toutes mes forces juste derrière les genoux. Il a été si surpris qu’il a eu un hoquet, il a lâché son verre puis il s’est affalé lourdement sur le tapis. Il m’a regardée, ahuri. Il a cherché à se relever mais la douleur était trop intense et il n’a pas réussi. J’étais suffisamment loin de lui pour qu’il ne puisse pas m’attraper par la cheville et me faire tomber mais suffisamment proche pour pouvoir lui taper dessus s’il cherchait à se relever ! 
À ce moment-là, il s’est mis à pleurnicher . Il gémissait que je n’étais pas gentille avec lui après tout ce qu’il avait fait pour moi !
J’étais tellement en colère que les mots sont sortis de ma bouche sans que je puisse les contrôler :
– Lucien Leroux, tu es un sale type, un homme méprisable ! Tu es méchant et vaniteux, tu es lâche et peureux ! Alors écoute-moi bien, tu vas partir d’ici et surtout tu ne vas jamais chercher à nous revoir, la petite et moi sinon, ce n’est pas derrière les genoux que je taperai mais milieu de ta figure ! Une valise est prête dans la chambre, tu la prends et tu pars tout de suite. 
Lucien s’est levé péniblement, il s’est traîné jusqu’à la chambre. Je lui ai montré la valise. Il l’a prise, il a mis son manteau et il est parti.
J’ai habillé la petite, j’ai pris la valise que j’avais préparée, l’enveloppe avec les billets de banque et je suis partie à la gare en taxi. J’ai demandé un ticket de train pour Lyon. Le lendemain, j’étais chez moi ! Je n’ai jamais revu Lucien Leroux !

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Irene · il y a
Si tous les Lucien Leroux pouvaient rencontrer quelques battes de base-ball, peut-être qu'il y aurait moins de Lucien Leroux.😏
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Line Chatau · il y a
Il y a tant à faire pour parvenir à ce que plus une seule femme ne meurt sous les coups de son conjoint!
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Sylvanas Windrunner · il y a
Un beau texte et une femme de courage, ce qui n'est malheureusement pas toujours le cas dans la réalité.