Un renard sous la pluie

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Imaginez-vous.

Au-dessus d'une petite forêt tranquille où le calme prenait vie, un épais brouillard s'approchait. Il encercla bientôt le joli sous-bois offrant ainsi un étrange mélange de couleurs brumeuses. Et entre ce vert satiné et ce gris nuageux, on distinguait alors un petit point roux.

Car dans cette forêt, un renard bien serein, droit comme une statue, contemplait l'opaque rideau de brume qui se rapprochait de plus en plus. Pourtant, devant ce spectacle, l'animal ne ressentait aucune crainte. À part cette brume continuelle, une tranquillité ambiante régnait sur la forêt. Le goupil huma cette sensation de vie paisible.

« Solitude délicieuse, sois à jamais mienne. Si tu devais me quitter, je ne serais plus jamais moi-même. » Pensait-il alors.

Il sauta de la souche où il s'était posé, et partit à travers le bois pour rentrer dans son terrier. L'animal trottait paisiblement lorsqu'une petite goutte atterrit sur son nez. Le renard s'arrêta net et observa les alentours. D'autres gouttes d'eau dégringolaient autour de lui. Une joyeuse mélodie de clapotements retentit dans toute la forêt, et l'odeur de terre fraîchement mouillée s'éleva dans l'air.

« C'est encore le ciel qui verse ses larmes, grogna le renard, il ferait bien d'apprendre à se consoler tout seul. »

Il trottina de plus belle, le pelage maintenant mouillé. Les animaux de la forêt étaient déjà rentrés dans leurs refuges pour se mettre à l'abri. Seul le renard n'avait pas encore atteint son terrier.

Le brouillard surplombait maintenant la forêt et laissait éclater sa colère. C'était les prémices d'un orage violent.

Le goupil était le seul animal au tempérament solitaire de tout le sous-bois. Il ne désirait aucune compagnie et n'acceptait jamais les invitations que les autres animaux lui soumettaient. Il glapit de rire à cette pensée. Cependant, les gouttes devenaient de plus en plus fortes. Plic, ploc. Le renard accéléra son pas. Le peuple de la forêt le considérait comme un énergumène, comme un petit loup au pelage roux et donc fou. Il le savait bien.

« C'est vrai, pensa le renard, le roux est bien la couleur de la folie ».

L'eau qui tombait du ciel se déversait maintenant comme un simple déluge. Le petit fauve éternua et se mit à trotter avec rapidité. Ses pensées s'accélèrent. Et qui voudrait se promener avec un compagnon au pelage si voyant comme le sien ? Le renard avait conscience de l'inquiétude des autres animaux à son égard. Mais il avait l'habitude de ne pas s'en soucier, préférant passer son temps à flâner.

Soudain, les poils de l'animal se dressèrent de tout son long. Il était arrivé à l'endroit où son terrier était creusé, juste au pied de l'immense chêne. Mais à la place, il n'y avait pas de terrier. Le trou si soigneusement habité avait disparu. Pourtant l'arbre était toujours présent. Mais au lieu du terrier habituel, il se trouvait un grand monceau de terre qui ne recouvrait que le sol déjà en place depuis des générations.

Le renard secoua son museau comme pour revenir à la raison. Où était passé son terrier ? Pourquoi avait-il disparu ?

La musique mouillée prit brusquement une sonorité imposante, presque sinistre et le renard se sentit complètement trempé. Un vent glacial se leva. La forêt n'offrait pas de refuge supplémentaire pour se maintenir au sec, il en était sûr. Il avait vécu toute sa vie sur ce coin de terre.

Une forte lassitude le gagna, une peur s'installa. Il se sentait abandonné ce qu'il ne comprenait pas, car il n'avait jamais été entouré. Le tonnerre éclata et l'animal bondit de surprise et de terreur. Il se mit à fuir dans une direction quelconque.

Le bruit ambiant des gouttes d'eau frappait de plus en plus la terre, recouvrant les songes du renard. Celui-ci accourait dans tous les sens, tout en cherchant un sens à cette situation ubuesque. Une pensée prenait le pas sur les autres.

« Voyons, voyons, se disait-il malgré lui, comment puis-je ressentir cette crainte de solitude alors que j'ai toujours vécu isolé ? »

Il n'entendait plus que le son du clapotement et son cœur qui battait trop rapidement pour son petit corps. Il ne savait pas vraiment pourquoi, mais une terrible angoisse commençait à l'étreindre. Sa maison n'était plus, et personne ne pouvait l'accueillir sous son toit.

Le renard arrêta sa course perdue. Il lui sembla que ses inquiétudes cherchaient un moyen de se faire entendre, et ses oreilles remuaient comme pour reconnaître celui ou celle qui pourrait l'écouter.

C'est alors qu'à travers le bruit incessant des gouttes, il entendit une voix. Elle était grave, mais claire. Elle se distinguait du reste de l'environnement et murmurait aux oreilles de l'animal comme pour le réconforter :

« Tu es un renard bien curieux et bien seul. Solitude délicieuse, disais-tu ? Elle n'est délicieuse que lorsqu'elle est partagée avec moi. Si tu t'éloignes de la meute, du troupeau et de la horde ; si tu te perds en des lieux sans abris, alors n'oublie pas de lever les yeux et de flairer le ciel. Car cette belle impression de solitude partagée, cette sensation réconfortante d'être protégé en tout temps n'existe, et ne subsistera qu'au travers de ma protection. »

Les oreilles du renard étaient tendues et il écoutait intensément. Il ne voulait pas perdre une miette de cette voix rassurante et sévère à la fois.

« Éloigne-toi de ton terrier et sors de cette forêt. Ne t'inquiète pas, je ne te laisserai pas seul. »

N'ayant jamais obéi que par sa propre loi, l'animal eut un moment d'hésitation. Il secoua la tête, ses pattes se croisaient et se décroisaient, ne voulant pas emprunter le chemin du départ. À l'idée de délaisser son terrier, le renard toussa en signe mécontentement. Comme une réponse à sa rébellion, un violent éclair éclata dans son dos et l'animal décampa la queue entre les pattes, décidant d'obéir.

Arrivé à la lisière de la forêt, il renifla autour de lui avec beaucoup de précautions. Personne n'avait franchi cette frontière. Il laissa son museau dépasser entre deux branches de sapin, et observa cet ailleurs qu'il avait toujours craint. Une vaste clairière s'offrait à sa vue. Elle était lisse, plate et encerclait le sous-bois. N'importe quelle bête de la forêt serait à découvert dans cet espace.

Un nouveau refus d'obtempérer naquit dans l'esprit du renard. Il pesta devant le danger. Avec son pelage voyant et en l'absence de refuges proposés, il avait toutes les chances d'être repéré.

« Regarde mieux. » Entendit-il.

La voix ne l'avait pas quittée. Le renard plissa ses yeux noirs. En effet, une vieille souche toute rabougrie traînait avec prestance au centre de cette plaine désertique. Avec un air moqueur, elle semblait indiquer son rôle de protectrice. Alors, cette pauvre souche serait son nouvel habitat ? Son nid douillet ? Ce choix de terrier ne plaisait guère au petit rouquin. Il glapit de colère et secoua la tête.

« Renard rebelle, sors de cette forêt. » Tonitrua la voix.

Et le renard de sursauter et de filer doux.

Au moment où il franchit la clairière, la sonorité des perles d'eau venues du ciel prit une teinte si musicale qu'il s'arrêta pour écouter. Il se laissa bercer par cette mélodie et cessa de trottiner comme un être apeuré par le monde. Il reprit son chemin vers la vieille souche en prenant son temps et en observant doucement le paysage qu'il découvrait. Il voyait enfin des collines au loin et des montagnes splendides au-delà. La musique continuait à se former autour de lui. Ces gouttes lui faisaient ressentir un temps passé qui l'amenait à vivre l'instant présent. Il savourait la vie.

Arrivé près du tronc coupé, il laissa un instinct dissimulé en lui, prendre le dessus. Il voulait entendre à nouveau cette voix salvatrice à travers ces gouttes, cette puissante tonalité qui lui avait indiqué de partir. Il posa ses pattes-avants contre la souche, se dressa sur ses pattes-arrières et leva son museau aussi haut qu'il le pouvait. Il flaira l'air humide et planta son regard dans le ciel. Il sentait qu'il avait toujours été accompagné. Il s'aperçut qu'il se dressait de tout son long. Il n'avait jamais été aussi voyant dans ce décor. Mais il souhaitait tellement ressentir ces larmes célestes couler sur son pelage qu'il se grandissant tant qu'il le pouvait. De cette manière, il goûtait au mieux à la délicieuse odeur de la nature.

***

Au même moment, au milieu de la forêt, un monstrueux éclair tomba sur un grand arbre, le déchirant presque en deux. C'était le chêne que connaissait bien le renard, puisqu'il était le lieu de son ancien refuge. La force de l'arbre qui se déracina terrifia les petits êtres aux alentours. Le géant de bois emporta tout sur son passage. Le sol se retourna sous ses racines, son tronc se fracassa contre le sol, réduisant en miettes les buissons et arbrisseaux qui se trouvaient sur son chemin. Un grand chaos terrestre s'installa, mais le peuple de la forêt soupirait d'aise. Heureusement, se dirent-ils, que l'énergumène fou et roux n'était pas rentré dans son terrier aujourd'hui...

***

Ce dernier somnolait paisiblement près de la souche dans la clairière. Allongé sur le sol, les pattes avant repliées devant lui, le museau posé dessus, les coussinets caressant la terre humide, il ne voulait plus rentrer sous terre. Il désirait prendre le temps de vivre au-dehors.

« Je comprends un peu mieux, murmura le renard, c'est pour me consoler que le ciel envoyait ses larmes. »

Il s'endormit alors. Sous l'orage, à la découverte de tous, un petit renard dormait. Apaisé et en sécurité.
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Guido DEROM · il y a
Merci pour cette belle histoire inspirante en terme de résilience !
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Marie Dubreuil · il y a
Je vous remercie ! :)
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Christine Quinquis · il y a
Merci, c'est vivant. On le voit ce petit renard. On sent ce qu'il sent, on voit ce qu'il voit.
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Marie Dubreuil · il y a
Merci beaucoup !
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Maha Lox · il y a
#vraiment_excellent👏👏👏😁
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Marie Dubreuil · il y a
Merci beaucoup !
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JAC B · il y a
une histoire de renard sympathique c'est joliment écrit. Je like Marie.
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Marie Dubreuil · il y a
C'est très gentil, merci !
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Chantal Sourire · il y a
Un conte de fées pour petits et grands !
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Marie Dubreuil · il y a
Merci beaucoup Chantal !
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Les Histoires de RAC · il y a
Bucolique à souhaits ♫ Et même pas besoin de Petit Prince ♪
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Marie Dubreuil · il y a
Merci ! Souhaitons que ce renard devienne aussi sage que celui du Petit Prince.
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'aime bien les contes philosophiques .
Ils ont un certain charme , celui de faire croire qu'ils vous sont adressés à vous et à vous seul .

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Marie Dubreuil · il y a
Un grand merci, j'ai beaucoup aimé votre texte 'Les perce-neige'.
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Mireille Bosq · il y a
Serait-ce une allusion à la caverne de Platon? Si tel est le cas, cela ne manquerait pas d'ambition. Le charme de la nature s'en dégage et beaucoup de lecteurs pourront se contenter d'une balade forestière qui permet au renard de découvrir le vrai monde.
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Marie Dubreuil · il y a
L'allusion est belle, je n'avais pas fait le lien. Je découvre une autre facette du texte grâce à votre retour :)
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Valérie Foulquier · il y a
Une réflexion autour de la solitude chez un tendre renard qui me charme
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Marie Dubreuil · il y a
Il est ravi de pouvoir vous charmer
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Fred Panassac · il y a
Une poésie certaine dans cette histoire de renard qui semble plutôt destinée aux enfants car l’ambiance est douce et pleine d’empathie pour les animaux.
J’aime et je pose un 💖 sur la page de votre renard de poète.

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Marie Dubreuil · il y a
Le renard de poète vous remercie !

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