Un petit drapeau d'amour

il y a
4 min
546
lectures
83
Qualifié
Image de Grand Prix - Hiver 2019
Image de Nouvelles

L'apparition

Cet après-midi-là, Louis s'était décidé à parler : « Toi, ce qu'il te faudrait, c'est une histoire... » La remarque, formulée sur un ton rêveur, un peu hésitant, s'était perdue quelque part entre la nappe en carreaux rouges et blancs de coton tissé et le vernis rutilant mais déjà écaillé du comptoir. Paul n'avait pas paru entendre. La serveuse traînait ses fesses fatiguées et ses cheveux gras entre la vitrine où les mouches, emprisonnées dans l'air poisseux du café, venaient tourbillonner puis s'échouer sur le dos vers le peu de lumière disponible et l'arrière-salle d'où sortaient, avec régularité, les litres de vin, les bouteilles de bière et, depuis ces derniers mois, Bernard, l'air plus ou moins aviné, suivant ce qu'il avait déjà descendu en déchargeant les caisses. Le cafetier pleurnichait, chaque fois que quelqu'un du village lui payait un coup, geignait sur le départ de sa Mathilde : « Elle a disparu comme ça, un matin ! Évanouie, comme un fantôme... »
Fantôme ? Pas pour tout le monde ! Quelques villageois savaient parfaitement avec qui elle était partie mais... motus ! Et celle-là, de Mathilde, elle aurait du mal à revenir, même si le jukebox passait Brel en boucle jusqu'à la fin des temps parce que Bernard avait toujours la main lourde quand il buvait et on ne l'avait jamais vu sobre.
« Paul, tu entends ce que je te dis ? » Paul cligna des yeux, sortit un peu de sa torpeur. L'horloge numérique suspendue en face de lui, derrière le comptoir, marquait 14h14. C'était trop tard pour l'apéritif ou bien trop tôt. Toujours décalé, songea-t-il avec ironie... J'entends. Une histoire ? Mais oui, une histoire, une histoire d'amour quoi ! Éberlué, il dévisagea Louis et eut comme un éternuement dans la gorge. Une histoire d'amour, à son âge ! « Elle est bonne ! » Il finit par la blague habituelle : « Elle est bien bonne... mais elle fait pas le ménage ! » Et il eut une vision d'horreur : les moutons galopant dans son corridor, la vaisselle sale exhalant son doux fumet. Certains jours, il n'avait même plus envie de se laver, de sortir dans la rue. Alors une histoire d'amour ! « Viens voir ma salle d'eau ! Y a un champignon qui pousse dans le lavabo ! » Ça faisait beau temps qu'il ne mettait plus de parfum, même pas de déodorant. Ça ne dérangeait pas la chienne, un vieux machin arthritique qu'il avait récupéré gratuitement à la SPA. Les jeunes, jusqu'à sept ou huit ans, ça se casait vite mais dix-huit ans, c'était cadeau. Il s'en fichait. Entre vieux, on se comprend. Quand il était passé au milieu des cages, il l'avait voulue tout de suite parce qu'elle lui avait tourné le dos, indifférente, au contraire des autres qui se pressaient sur les grilles, lui faisant les yeux doux, gémissant. Il avait décidé puisque ce jour-là, oui, pour une fois, c'est lui qui avait la main : « Ah, tu ne veux pas de moi, eh bien tant pis ! C'est toi que je vais prendre ! » Avec les animaux, c'était possible ça. Il se rappelait son coup de foudre. Un dalmatien croisé avec un pointer ; blanche, à taches noires. Il était justement entrain de relire un vieux texte du lycée, un Flaubert : « Ce fut comme une apparition. » Il n'était pas sentimental mais oui, lui aussi, il l'avait eue, son apparition : « Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux » Les plis, c'est vrai qu'elle en avait partout : sur les pattes, au cou, à la gorge et des excroissances, des bouts de peau, fous d'avoir été abandonnés, d'être trop vieux et qui poussaient juste pour dire qu'ils existaient, que, même s'il y avait plus désirable, plus jeune, plus beau, non, décidément, on ne pouvait pas compter sans eux ! Depuis, la vieille chienne durait et s'était collée à lui, mieux que n'importe quelle amante. Lorsqu'il était dans son fauteuil, à la télévision, un œil immobile sous l'oreille noire, au-dessus de la patte blanche repliée, le fixait. Même quand il allait, à toutes les pauses pub du film, soulager sa vessie, même s'il avait précisé, comme à chaque fois : « Reste tranquille, je reviens ! » La fourrure blanche et noire se secouait, trottinait derrière lui, faisant claquer ses griffes sur le carrelage du corridor où il n'avait pas pris le temps d'allumer, et restait à l'attendre, inquiète, respectueuse. Tandis qu'il prenait soin de sa prostate, il distinguait, sur le seuil, son apparition à lui, son fantôme à pois qui, les dimanches où il ne se levait pas assez tôt, à 8h08 (c'est marrant ce qu'affichent parfois les réveils), comme ce matin, venait trépigner pour qu'on lui ouvre. Elle aussi à son âge, avait des fuites et plus d'une fois, il avait dû nettoyer le liquide et le moins liquide aussi, surtout quand elle avait été opérée à la patte pour un « je ne sais quoi » avait dit le vétérinaire, un je ne sais quoi qui lui déformait la chair tendre entre deux griffes. « Ça s'est niché là, je ne sais même pas ce que c'est : épine, bout de branche, ça pourrait ressembler à des cheveux, je n'ai jamais vu ça. Il ne faut pas trop la sortir dans la boue du dehors. Pendant un moment en tout cas ! »
Eh, oui, la boue du dehors ! Ne pas trop y sortir, il avait fini par savoir le faire pour lui. Il l'avait fait pour elle. Cette boue du dedans, parfois cette merde s'il fallait l'appeler par son nom, ce n'était rien du tout, juste une extension un peu curieuse de l'amour. Ce soir, il retrouverait son fauteuil et, à ses pieds, Mila à pois. Et, le jour où elle partirait, où son œil noir, son manteau blanc tacheté et ses petits soupirs d'aise quand elle dormait ne seraient plus que la danse fantasmagorique du vent avec les pommiers, les poiriers, dans le brouillard épais des petits matins solitaires, quand il n'aurait plus d'autre apparition que les taches noires et avides des corbeaux sur la neige glacée de février, ce serait encore de l'amour, oui, encore. Par dessus celle du café, lui arriva l'odeur très nette d'un pet. Il sourit, baissa les yeux : sur le sol carrelé du café, adoratrice couchée sur le flanc, pattes tendues, innocente, elle le contemplait lui ou les jambes de son pantalon. En face, Louis avait senti et fit la grimace.
— Elle pue ta chienne !
— Oui, dit-il, tous les tuyaux fonctionnent, rien n'est bouché, hein ma belle ?
Il regarda Louis avec amusement, d'un coup vida son café un peu refroidi et se leva.
— Mais qu'est-ce que j'en ai à foutre de tes histoires d'amour ? A quoi ça sert de rêver ? Allez, occupe-toi de ta femme puisque tu en as une. Tu viens, Mila ?
Il salua à la cantonade, sortit et, s'éloignant, disparut petit à petit, avec, sur ses talons, trottinant comme une esseulée, un petit drapeau d'amour blanc, taché de noir.

83

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Airbag

Alice Dumontier Loiseau

Un airbag m'a sauvé la vie. Mais ce n'est pas ce que vous croyez. Je n'ai pas de voiture, et je n'ai même pas les moyens de me payer un taxi. Je ne me déplace que rarement et toujours en métro ... [+]