Un dragon dans mon jardin

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En compétition

Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Automne 2021
Tous les matins, Sylvain ouvrait la fenêtre de sa chambre d'enfant, située au rez-de-chaussée d'un pavillon tranquille. Il prenait tout son temps ensuite pour regarder son jardin. Il avait de la chance, sa chambre donnait sur la plus grande partie du jardin qui entourait la maison. Il nommait ses arbres comme s'il s'attendait à ce qu'ils lui répondent « présent » comme à l'école quand l'institutrice vérifiait la présence des élèves dans sa classe du cours moyen. Sylvain inspectait ses sapins, son cerisier, son forsythia et les plants de fraisiers. Il y avait aussi un pied de vigne. Il avait appris à entourer tous ces êtres verdoyants, des lumières de sa jeune science acquise après des séjours en campagne grâce aux sorties éducatives que Magali, l'institutrice leur organisait quand il faisait beau. Avec Magali, c'était soit une ferme pédagogique à visiter et obtenir le diplôme du lait en trayant les vaches soit une promenade dans le bois communal pour un cours de botanique en plein air.
Il adorait Magali, elle n'avait peur de rien ni du rat-mulot ni du lièvre ni de la petite faune qui s'ébattait dans les massifs et les mares envahies de plantes aquatiques. En matière de plantes, Magali savait aussi reconnaître chacune d'elles, elle leur apprenait à en apprécier les vertus, leur livre d'herbes bienfaisantes faisait des envieux et excitait la perplexité des curieux. Sylvain était d'autant plus à l'aise dans ce domaine que sa mère s'occupait d'un carré de plantes qu'elle s'était aménagée au bout du jardin et s'en occupait sans jamais se lasser. C'était chez elle un sacerdoce, de l'arrosage à petites doses d'eau bénite dès potron-minet au frisson du tuyau assorti d'un bec à jets multiréglages qu'elle actionnait au crépuscule, c'était une pieuse activité quotidienne.
De ces moments, il en avait appris beaucoup, les arbres, il les saluait. Au cerisier, il lui disait : « Tiens, tu prends l'eau ce matin ! ».
Il apostrophait le sapin : « Tes aiguilles semblent s'être allongées un peu plus ! »
Les lauriers roses, les troènes, ces haies si bien taillées posées comme des soldats dans leurs guérites érigées pour éloigner les curieux, il les regardait en hochant la tête : « Que peut-on bien faire de vous ? »
Car dans sa tête, Sylvain avait beaucoup d'histoires qui trottaient, parsemées d'anecdotes et d'épisodes que le bruissement du vent relançait à tout moment quand il voyait qu'un léger bruit avait dérangé le bon ordonnancement de ce jardin. Bien sûr, il pouvait aussi en inventer beaucoup de contes rien qu'en regardant le potager de sa mère, mais il ne pouvait pas en dire grand-chose : sa mère veillait sur son basilic et sur son thym comme sur la prunelle de ses yeux.
Elle lui avait bien dit que le romarin et la sarriette faisaient bon voisinage, mais que la coriandre qui venait de loin était recherchée pour son arôme généreux et ses étoles de dentelle et que seul un délicat visiteur rompu aux étrangetés des senteurs rares pouvait venir la visiter. Pour l'heure, seule la menthe, affairée et hardie, l'entourait de ses prévenances, déployant sans fard ses feuilles émeraude et l'étourdissant de son puissant effluve. De ce potager, Sylvain ne pouvait que le contempler sans même pouvoir cueillir quelques brins des herbes aromatiques qui s'étaient rassemblées en une véritable forteresse où même les abeilles avaient peine à s'aventurer.
Et puis il y avait les fleurs. Ces demoiselles fleurissaient partout, il en connaissait les noms et les biographies, celle-ci venait de loin, avait pris de l'avance sur les saisons, mais de toutes les fleurs, la rose se levait chaque matin habillée d'une fraîcheur si pure que Sylvain avait pris l'habitude de lui parler :

— Dis-moi, cette robe ce matin, c'est pour une sortie ?
— Que nenni, mon petit page, c'est pour mieux me pavaner dans ton jardin !

Ces facétieuses conversations avaient le don de le mettre de bonne humeur, mais il devait bien convenir que son jardin manquait cruellement de personnages, de petits êtres farceurs et dotés d'une vie trépidante pleine d'animation et de vivacité.
C'était le soir qu'il connaissait la lassitude et la tristesse. Quand il refermait les volets, il disait un mot à chacun, il trouvait qu'il n'y avait pas assez de mouvement, pas assez de chamailleries cocasses. À l'école, ses amis parlaient de leur cher animal de compagnie, de leur chien ou de leur chat. Pauline avait même un jour trimballé son hamster dans une cage et Clara avait présenté son perroquet à qui elle avait appris à répéter les noms des élèves. Ce fut très divertissant. Et le pli fut vite pris dans cette classe de venir parler de son animal favori, d'en faire un exposé et d'en vanter les mérites, un véritable « pet show » diraient les Anglais.
Mais chez lui, pas d'animaux, mais la peur de l'animal quel qu'il soit. C'étaient des hurlements dès qu'une malheureuse araignée osait montrer ses pattes. Et les fourmis, mouches et autres insectes étaient rageusement éliminés à coups de produits d'abord chimiques puis vite remplacés, la mode aidant, par une gamme de produits écologiques.
Sa mère eut l'idée de sortir ses clous de girofle, ses branches de cannelle, ses écorces de citron et ses poudres maléfiques garanties sans adjuvant ni conservateurs. Affronter l'ennemi avec des armes pacifiques fut le mot d'ordre de la maison.
Pas un oiseau n'osa venir siffler son petit air bourdonnant sous leurs fenêtres. Pas de gazouillis ni de pépiement. Le hérisson qui était venu montrer son nez pointu sur le rebord de la fenêtre de la cuisine avait décampé et n'était plus jamais revenu. Qui des deux, du hérisson ou de la mère, avait été effrayé par les cris hystériques qui s'en étaient suivis ? Et puis ce lapin, de quel voisinage s'était-il échappé ? Toujours est-il qu'il n'était pas près de revenir, épouvanté par la harpie qui l'avait poursuivi de son balai menaçant !
Sylvain relançait le sujet à intervalles réguliers, un jour sur deux, puis un mois sur deux et ensuite à toutes les occasions incontournables de se réunir quand la fête était à son comble et que demander : « Pourrais-je moi aussi avoir un chien ? » tombait dans la pièce comme un moucheron dans la confiture :
— Ce serait bien si on avait aussi un chien ou un chat, suppliait alors Sylvain, mais le mutisme de ses parents devant la demande était assez éloquent. Il n'aurait jamais d'animal de compagnie.
Les histoires qu'il écrivait le soir dans son journal racontaient sa tristesse, il en rajoutait des lignes sur sa peine de n'avoir pas un ami à qui se confier et les histoires de chiots et de chatons prenaient vie pour son plaisir.

Un matin qui n'avait rien de particulier sinon d'être comme tous les matins, Sylvain ouvrit sa fenêtre et comme à l'accoutumée, il se pencha pour saluer ses arbres et sa flore. Il n'en crut pas ses yeux quand il vit un dragon assis sur sa pelouse en train de mâchouiller des touffes de l'herbe arrachée de la jolie pelouse bien tondue de son jardin.
Un dragon de taille moyenne, si plein de bonhomie que le cri de frayeur que Sylvain allait pousser mourut dans sa gorge. Il resta sidéré et paralysé de stupeur.
Ce fut ainsi que son existence si quelconque changea du tout au tout.
Il y eut d'abord le fait lui-même : un dragon n'a rien à faire dans un jardin. Il alla s'en ouvrir à ses parents qui le rabrouèrent et refusèrent de croire en lui. « Boniments ! » dirent-ils pour clore la discussion. Il essaya de plaider la cause de ce dragon non sans se demander pour quelle raison il essayait de défendre la présence de la bête dans son jardin.
Il leur demanda de venir le constater par eux-mêmes.
Ce qu'ils firent. Son père fut irrité, car il ne voyait rien, sa mère par contre considéra le dragon d'un tout autre œil. Et ce qu'elle fit remplit Sylvain d'une onde rarissime de bonheur.
Sa mère traversa le jardin, s'approcha du dragon, lui tendit la main et lui dit :

— J'attendais depuis longtemps votre arrivée.
Et le dragon répondit :
— De toute façon, j'avais décidé de camper dans votre jardin quelle que soit l'opinion que vous pouvez avoir de moi et comme je suis un dragon herbivore, vous n'avez rien à craindre. Je ne dévorerai personne.
Et la mère de renchérir :
— Vous savez bien que je vous ai toujours apprécié même si je reconnais que j'ai du mal à vous suivre.
Sylvain, étonné par le dialogue s'exclama :
— Mais enfin, c'est mon dragon ! Il est à moi. Je peux le garder mon animal ?
— Celui-là, oui, tu peux le garder.

Les jours suivants, les mois suivants, les saisons suivantes, aussi longtemps que le temps voulait se connecter aux étoiles, Sylvain et son dragon vécurent heureux.
Sylvain apprit à s'occuper de son dragon, son livre d'histoires accueillit un personnage qui devint son ami imaginaire. Il continua à écrire et à grandir sans se préoccuper de ce que ses amis possédaient ou pas. Le dragon installé dans le jardin attisa la curiosité des autres animaux qui vinrent le renifler. Les oiseaux chantèrent, les écureuils vinrent se loger dans les bras du dragon, le lapin des voisins osa faire une visite, la petite faune du jardin s'enhardit à présenter des petits spectacles nocturnes et l'on entendit craqueter dans les massifs.

Et ainsi Sylvain s'enrichit d'un trésor enfoui entre les pages de son cahier d'écolier.
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Jeanne en B · il y a
Jolie parenthèse pour ma pause déj ! Bonne journée.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Ah oui ! Le dragon vous a tenu compagnie . C'est bien , Il est herbivore . il ne s'en prendra qu'à votre salade !
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Magali Garnier · il y a
Jah-D'OR ce Dragon Image-In-Air et la finesse de la mère qui voit ainsi l'occasion de voir cesser les demandes de son fils d'avoir un chien... !!!
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Ginette Flora Amouma · il y a
J'en suis ravie !
Merci beaucoup pour votre visite , Magali.

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. LaNif · il y a
Sylvain, le bien nommé...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup pour votre fidélité, Lanif.
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Pierre Lieutaud · il y a
On a tous un petit dragon quelque part
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Ginette Flora Amouma · il y a
Trop joli ce que vous dites !
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Patricia Besson · il y a
Bravo Ginette. Très joli conte
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Patricia.
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Chan Jau · il y a
Bonne chance pour le grand prix!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oh Chan , merci beaucoup ; vous êtes si gentille !
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Isabelle M · il y a
Une description toute poétique de la faune et la flore. A donner envie de trouver un dragon dans son jardin 😉
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Ginette Flora Amouma · il y a
Trop gentil, Isabelle.
Merci beaucoup.

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M. Iraje · il y a
Un conte qui a la couleur et l'odeur du printemps. Rafraîchissant.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, M.Iraje
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Aurélie Masi · il y a
Merci pour cette agréable lecture. Ce joli conte, très poétique, constitue une véritable ode à la nature et à l'imagination des enfants (au demeurant souvent plus équilibrés que leurs parents).
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Ginette Flora Amouma · il y a
Voici un charmant commentaire et je vous en remercie.
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Dolotarasse · il y a
C'est vraiment charmant à tous points de vue. Ce conte souligne une fois de plus l'importance de la place des animaux auprès des enfants. Et puis, l'imaginaire, la poésie... bref, j'aime beaucoup.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci d’apprécier avec tant de joie, Dolotarasse.

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