Tranches de vie et darnes de saumon

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Ce matin-là, j'avais clairement la tête dans'l'sac. Des éternuements et de gros frissons me secouaient sans ménagement, sans prévenir et sans cesse. À tel point que je me méfiais des coins de meubles et des montants de porte, suite à une malencontreuse rencontre, au réveil, avec ma table de chevet, puis avec la porte des toilettes qui n'avait pas été très ouverte à mon égard et, surtout, qui s'était déplacée fortement pendant la nuit. Un beau choc facial qui me secoua quelque peu et qui confirma ma conviction que les objets sont fourbes, parfois... et même souvent !

Arrivé dans la salle de bain, le miroir me renvoya une piteuse image de moi : ma bouche grande ouverte cherchait, désespérément, à capter un petit peu d'air frais ; mon nez bavait d'envie de se soulager dans un mouchoir soyeux et cela à chaque minute que Dieu faisait ; mes yeux, habituellement pétillants, étaient d'un glauque affligeant. On aurait pu planquer une division blindée tout entière dans les poches situées sous mes mirettes. Ma chevelure avait subi une tempête tropicale qui s'était répandue de la tête aux pieds. J'étais moite à loisir, dégageant une odeur rivalisant avec les meilleurs vieux fromages de Beaufort. Même mon pantalon de pyjama était à l'envers, lui qui était, par nature, si sage et si bienveillant.

Bref, je ne pétais pas la forme. Contrairement au quotidien où je me la pétais plutôt grave, et même un peu plus.

Bizarrement, en y regardant mieux, je trouvais que mon visage avait une certaine ressemblance avec une tête de saumon. Sur le coup, ça m'amusa. Se balader avec une gueule de saumon, ça doit être cool et en jeter un max. Quand Mathieu, à la fête de fin d'année, s'est baladé avec sa tête d'âne grandeur nature très réaliste en silicone, il a fait forte impression. Mais, tu ne peux pas en profiter trop longtemps, car tu suffoques et transpires à mort dans ce genre de masque.
Moi, mon « masque » de saumon était très réaliste, mais pas très valorisant... Non, ma gueule de saumon était une gueule sur le retour, arrivé au terme du voyage, ayant livré son frai et commençant à rougir, à se desquamer et prêt à être bouffé par la famille Ours et la petite Boucle d'Or.
Franchement, cette journée commençait couci-couça voire couça-couci...

Je me passai de l'eau sur le visage afin de passer à autre chose, histoire de nettoyer ma mémoire de ce moment étrange et de cette face monstrueuse. Mais, en me relevant, dans le miroir, c'était du pareil au même, en plus net cette fois. J'avais vraiment une gueule de saumon !!! Flippant ! Archi-flippant !!!
Ça ne sentait pas bon tout ça, au sens propre comme au sens figuré...

Après un long moment de doute, de stupeur et de panique, il me fallut admettre que tout cela était bien réel. Je décidai donc, malgré tout, de m'habiller. Mais pour cela, je dus me mettre de profil afin de glisser ma tête dans l'encolure, vu que ma tête de saumon n'était pas attachée à mon cou, mais à mes épaules. Bonjour la position ! Bonjour les cervicales ! Bonjour les douleurs !
Maintenant, j'avais un œil qui regardait devant et un autre qui regardait derrière. Pratique, mais un peu compliqué à gérer... ça s'embrouillait légèrement dans mon cerveau.

Philosophe, je partis, tout de même au boulot en me disant que tout ça allait passer... ou, au moins, s'améliorer. Que pouvais-je faire d'autre ? J'avais déjà pris tous mes congés et même avoir débordé sur ceux de l'année prochaine en minaudant auprès de ma chef de service qui était incapable de me refuser quoique ce soit. C'est ça d'être un beau gosse avec du charme et du bagout !

Dans la rue, je baissais la tête pour dissimuler ma face poissonnière.
En jetant un œil, celui de devant, je m'aperçus que je n'étais pas le seul à avoir une drôle de bobine. Et même, à bien y regarder, je vis que je n'étais pas si mal loti que ça. Un grand type en costume-cravate avait une tête de vautour avec un bec impressionnant et un regard fixe qui était particulièrement angoissant. Un autre présentait une face de singe hurleur. Il ouvrait une bouche démesurée et poussait des cris qui vous défonçaient les portugaises... un singe hurleur dans toute sa splendeur !
D'autres avaient plus de chance avec leur tête de lapin blanc, de souris grise ou de biche joliment tachetée.
Imaginez le calvaire pour les pauvres qui avaient hérité de tête de grands cervidés mâles : caribou, élan, cerf... Majestueux, soit, mais pas très pratique ! À chaque pas, la lourde tête oscillait de droite à gauche, manquant d'emporter l'individu au sol.
Un malheureux, lui, avait écopé d'une tête de taupe, il s'orientait avec une canne, mais sûrement par manque d'expérience, se morflaient tout ce qui était sur son passage. Il allait de murs en poteaux et de bosses en saignements... Situation hilarante partagée par tous, ce qui nous consolait de nos désagréments faciaux et animaliers. Manifestement, il faut savoir rire de tout et, surtout, au détriment des plus malchanceux. C'est le monde d'aujourd'hui, cruel et impitoyable !

Je descendis donc les escaliers d'accès au métro quand je croisais une femme à tête de rascasse qui agitait les bras en tout sens en hurlant : «  N'y allez pas ! N'y allez pas ! N'y allez pas !!! »... Une folle, indubitablement ! Certains et certaines feraient vraiment n'importe quoi pour se faire remarquer...

Tout de même, en arrivant aux portes automatiques, je fus très étonné de voir que les indications de direction avaient été modifiées. Le numéro de la ligne était toujours là ; pour moi, la ligne 12, mais au lieu de l'habituelle : Aubervilliers – Mairie d'Ivry, il était inscrit : Poissons – Crustacés ! Les noms des stations avaient aussi changé. Elles étaient devenues : Requins, Anchois, Daurade, Cabillaud, Turbot, Saumon, Limande-Sole... et ainsi de suite, jusqu'au Homard, Langoustine et Crevette.
D'autres lignes indiquaient : Oiseaux, Primates, Insectes, Félins... Tout ça était bien surprenant !

Comme un seul homme, tous les poissons de devant et de derrière prirent la ligne 12. Je fis de même, peut-être par esprit communautaire, peut-être par instinct ou tout simplement pour faire comme tout le monde !
Nous nous entassâmes dans une rame composée de 5 voitures. En quelques minutes, toutes furent pleines. L'odeur n'était pas très agréable, et la promiscuité : gênante. Collée contre moi, une vieille murène décatie puait du bec à en vomir et me dévorait méchamment de ses yeux cannibales. Je me retournai pour ne plus la voir... Peine perdue, mon œil arrière me la fit apparaître de nouveau !! Je le fermai donc...
Un peu plus loin, dans la voiture, un groupe de requins faisaient grand bruit en claquant fortement des mâchoires et en s'agitant. Des daurades et des truites se mirent à se plaindre. Elles furent dévorées dans l'instant. Cela calma les velléités de contestations ou de plaintes.

Enfin, le métro démarra. Au premier arrêt, nous fûmes débarrassés des squales. Curieusement, les trains qui circulaient dans l'autre sens étaient totalement vides. Franchement, je les enviais. Ici, la situation olfactive ne s'arrangeait pas. Des centaines de crevettes frétillaient follement, créant des nuages de miasmes qui se déversaient dans toute la voiture. L'odeur était insoutenable. J'avais des envies de meurtre par ébullition.
Je fus soulagé quand je pus descendre à ma station. Enfin, un peu d'air frais !
Sur le quai, je suivis la masse de mes congénères saumons vers la sortie. Soudain, mes mains commencèrent à me gratter. J'ai une peau très sensible et l'eczéma était toujours là, à l'affût, à la moindre irritation ou contrariété. Et contrarié, je l'étais !!!
Mais qu'est-ce que je foutais là, au milieu d'un banc de saumons serrés comme des sardines, avec notre tête de côté à nous regarder dans le blanc des yeux tout en avançant dans ce couloir qui se resserrait, passant de sept rangs à six rangs, puis à cinq... Mais qu'est-ce que je foutais là ? Bordel de merde ! Société de consommation à la con ! Bouffe de Chiottes ! Poussé, serré, comprimé, confiné, repéré, désigné, examiné, analysé, noté, fliqué, manipulé, nettoyé, épluché, désossé, décortiqué, contraint, restreint, étreint pour finir vieux dans un mouroir avec des couches remplies d'excréments plus ou moins liquides... Merde ! Merde !! Et ReMerde !!!

J'eus bien l'envie de faire demi-tour, mais c'était totalement impossible... Les rangs avançaient, poussés par ceux de derrière. D'ailleurs, nous ne marchions plus, nous sautions sur nos nageoires caudales entonnant, tout d'abord doucement, des hop, hop, hop. Puis, les hurlant à tue-tête, plus nous nous rapprochions des trois portes terminales, une pour chaque colonne.
Ces portes s'ouvraient et se refermaient trop rapidement, ne laissant passer qu'un rang à la fois. J'essayais bien de voir en me redressant le plus possible. Mais, nous faisions tous la même chose. Inexorablement, les rangs progressaient vers les ouvertures à une vitesse folle. Encore trois rangs, encore deux rangs, puis ce fut mon tour. La porte s'ouvrit. Je fus projeté sur un tapis roulant à plat ventre, déshabillé...
Et ce fut une boucherie... enfin, façon de parler...


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Mijo Nouméa · il y a
Un peu déboussolée au début, je me suis laissée emporter par le flot de tous ces hommes à tête de poissons ( j'ai pensé à Rhinocéros de Ionesco) puis la fin surprenante me fait dire que nous avons là un bon réquisitoire contre l'agroalimentaire :)
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Roll Sisyphus · il y a
A la sortie, la plie à la peau lisse avait lancé un bon coup de filet.
Pour cause de délit de faciès nombre des chalands chalutés furent rejetés à la mer plus morts que vifs. Les autres fruits des pèches minotières se retrouvèrent quant à eux la gueule enfarinés.
Délits de sale gueule, cancers, tumeurs, parasitoses n'avaient pas à s'étaler sur les bancs des poissonniers…
Ah oui j'oubliais pour les pêches artisanales et locales, il leur faut ramer plus loin encore.
Pour la suite je sèche.
Merci cela m'a fait tristement marrer !

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je me suis bien amusé ! Et vous aussi je pense ! Merci :-)
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Fred Panassac · il y a
Dubitative au début, j’ai été entraînée par le courant dans la rame de la ligne 12 (moment exquis) avec les saumons, j’ai adoré les descriptions frénétiques et odorantes, et surtout la chute horrifique en forme d’usine de conservation de poissons, à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Seule faute de goût (pour moi) : cette histoire de « finir vieux dans un mouroir avec des couches remplies d'excréments plus ou moins liquides » : cette comparaison n’a rien à voir avec l’intrigue mettant en scène des hommes à tête de poisson, que j’ai beaucoup appréciée.
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Sylvain Dauvissat · il y a
Votre texte est une bonne satyre contre l'industrie agroalimentaire !
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JAC B · il y a
Kafkaïen mais côté marée. Le début ne m'a pas trop emballée (quelques longueurs et complaisances sur le personnage qui se regarde dans la glace) et puis je me suis laissée prendre à l'hameçon. Il y a de l'humour dans votre texte mais aussi de l’audace avec des allusions entre deux eaux qui se dédouanent de l'absurde, alors je like, bonne continuation Bruno.
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Ginette Flora Amouma · il y a
La cohue du matin .... et celle du soir !
Une personnification très visuelle, alerte et ... pas si foldingue que cela ! !

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Christiane Tuffery · il y a
déjanté à souhait, drôle
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