Ton ombre est lumineuse

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Je ne connais rien au monde qui ait autant de pouvoir qu'un mot. Parfois, j'en écris un et je le regarde jusqu'à ce qu'il commence à resplendir. Emily Dickinson

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Le bus n'étant pas bondé, je prends place près de la vitre.

« Excusez-moi, cette place est-elle occupée ? » me demande une dame.

Je lui réponds que non tout en enlevant mon sac pour la laisser s'asseoir. Je pourrais lui dire qu'en réalité je ne suis jamais seule, que personne ne voit qui m'accompagne en permanence ne sait qui habite mon esprit jour et nuit, mais je reste murée dans mon silence. Depuis que je suis retranchée en moi-même, le psy est mon seul interlocuteur chaque semaine. Poussée dans mes retranchements. En toile de fond, la résilience est le maître-mot. Éclairer mon chemin obscur en fabriquant ma propre lumière pour apaiser ton absence et te retrouver comme avant. Tu es ma douleur fantôme.

Ta disparition brutale, sans adieu, m'a laissée exsangue en recouvrant de noir mes jours sans fin qui se confondent avec mes nuits hypnotiques. Je me débats dans le torrent de mes larmes où je ne cesse de lutter pour sortir de cette noyade, en gardant la tête hors de l'eau pour reprendre de temps en temps l'oxygène de la vie.

Dehors tout me semble étranger. Je divague à travers la ville avec l'impression de flotter dans les airs sans toucher le sol comme un fantoche en apesanteur. Mon ennemie... cette chanson qui entre dans ma tête sans parvenir à dompter son imposture. Elle surgit à l'improviste sans faire de bruit, se cache dans un coin jusqu'à me prendre en otage en occupant tout mon esprit. Envahissante, elle bouscule tout à l'intérieur, prend le pouvoir et m'impose de l'écouter en boucle. L'intruse résiste et s'installe. Je la hais alors que j'ai tant aimé l'entendre s'élever de ta voix caressante et envoûtante en exerçant sur moi une fascination particulière. C'est en l'interprétant que tu as remporté la finale au concours régional des Jeunes Espoirs. Maintenant, elle me retient entre ses griffes et hante mes sommeils artificiels. Comment la faire taire ?

Je suis devant la porte du psy. Je sonne...

Dans l'album de famille, les photos méthodiquement datées font émerger des souvenirs émus, des instants précieux, des moments éternels, comme un univers de magie qui recèle des trésors et se met en marche. Tirer le fil d'Ariane de la mémoire égarée et ressentir les premiers frissons du passé qui resurgit. Laquelle de nous deux au moment de la prise de vue ? Je m'en remets à maman pour apporter la précision tant nous nous ressemblons physiquement comme en témoigne le portrait de nous deux accroché dans le salon. Nous avons dix ans.

Notre différence, c'est ta nature bouillonnante qui contraste avec la mienne plus tranquille.

Comme l'eau et le feu.

Lors du passage de ce groupe dans la région, le concert annoncé a été un événement qui ne pouvait pas t'échapper. Depuis leur début, tu es une fan inconditionnelle de ce groupe rétrofuturiste qui réussit avec brio cette parfaite alchimie musicale électronique à connotation jazzy.

Étant moi-même une adepte de ce style de musique, nous assistons ensemble à ce concert.

Ambiance délirante. En l'espace d'une chanson, le groupe a convaincu le public et transformé la salle survoltée en trampoline géant. La température monte, le public en sueur se déchaîne, se piétine, se déhanche... Une tuerie pour survivre dans cette fosse aux lions où règne une énergie à couper le souffle ! Bienvenue dans une autre galaxie, celle où les lumières des portables éclairent la nuit comme des petites lucioles.

À l'issue du concert, c'est une ovation nourrie d'applaudissements que le public offre aux musiciens qui remontent sur scène pour rejouer quelques morceaux. Pour ton plus grand plaisir. Vibrante de musique.

Puis à la sortie, toujours galvanisée par cette soirée, tu es gratifiée d'un autre spectacle qui se joue dans le ciel. L'orage qui s'annonce et d'autres images surgissent de notre enfance.

Enfant, le nez collé à la fenêtre, tu regardais les éléments se déchaîner en bouillonnant de ne pas pouvoir sortir pour chanter et danser sous la pluie drue comme des hallebardes.

Pour toi, le spectacle est féerique : les flashs lumineux qui zèbrent le ciel noir de fils d'or électriques, chaque éclair qui dessine des motifs différents, les arbres qui ressemblent à des fantômes. Tout cela me terrifiait ! Alors que nous sommes sur la route du retour, c'est cette

Fantasmagorie que tu contemples au volant de ta voiture tout en chantant ton succès qui t'a fait parvenir sur la première marche du podium devant une salle comble, cinq ans plus tôt. J'étais au premier rang et tellement fière de toi, ma reine d'un soir !

Tu roules trop vite sur cette petite route devenue glissante avec une visibilité réduite. Pourtant, je te signale la courbe dangereuse qui s'annonce, mais tu ne m'entends pas. Tu es ailleurs. Sous les applaudissements du public et les flashs qui crépitent. Sur la scène de ton premier concours. D'autres ont suivi, mais aucun ne te marquera autant que celui-là. Nous avons seize ans.

Dans l'habitacle, je te hurle de ralentir. Puis très vite le virage et le noir...

 

Dans une sensation de plénitude, nous flottons au-dessus de nos corps, puis entrons dans un tunnel noir au fond duquel une lumière éblouissante et accueillante nous appelle. En lévitation sans ressentir la moindre douleur. Pendant cette traversée, je revois tous ces instants de bonheur avec toi, nos jeux, nos vacances, les Noëls en famille, l'école, les copains, les premiers flirts...

Ce très court état de conscience vivante durant lequel notre vie défile comme un film en accéléré.

Par crainte que cet autre monde ne soit pas aussi bienveillant, je résiste à son appel en préférant celui-ci tout aussi imparfait qu'il soit.

Curieuse de tout, tu choisis de découvrir ce qui se trouve derrière cette limite ouatée où tout s'évapore. Malgré mes tentatives désespérées, je ne parviens pas à te retenir...

 

Dans ce lit d'hôpital, je me trouve dans un état de grande confusion, même si je commence à percevoir les bruits et les voix, ne sachant pas si je suis morte ou vivante. En proie à des séquences délirantes et hallucinatoires dans lesquelles je me sens persécutée. L'éveil du coma par touches progressives. Le réveil de ma conscience qui retrouve sa matière et reprend sa forme.

Maman est près de moi et me tient la main. Elle me parle comme tant de fois pendant ce cauchemar. J'ai entendu ses sanglots sans pouvoir lui répondre et la rassurer. Nos regards se croisent et je sais ce qu'elle va me dire :

— Ma chérie, je dois te dire pour Mathilde...

— Je sais maman, je sais tout.

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Pat Vermelho · il y a
L'eau et la feu faisant bon ménage, c'était si incroyable. La main du destin a-t-elle voulue faire cesser cette union improbable ? L'aurait elle fait, sachant la douleur prégnante qui allait accabler la survivante ?
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Daisy Reuse · il y a
La littérature a souvent abordé la spécificité de la relation fusionnelle géméllaire. Quand le malheur frappe dans ce couple si paticulier, l'autre s'en trouve amputé d'une partie de lui-même. Mais...Avec le temps ?
Merci de votre lecture.

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Éric Comines · il y a
Douleur adoucie de mots. Suffisent ils ? Parfois sans doute, ils libèrent. Les votres sont très doux
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Daisy Reuse · il y a
Merci Eric de votre doux commentaire.
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Kolgard Sino · il y a
Texte très triste et douloureux. Bien écris. Votre style est très doux et captivant. L'absence est une forme de présence...
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Daisy Reuse · il y a
Merci de votre commentaire qui me touche.
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Long John Loodmer · il y a
Unies dans la vie, mais désunies dans la mort. Un choix en rapport avec leur caractère ?
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Daisy Reuse · il y a
Oui en fonction de leur caractère opposé et plus maîtrisé pour Mathilde.
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JL DRANEM · il y a
Nous sommes toujours habités par ceux qui sont absents...
Certaines vies sont des météores ... je découvre ce texte lumineux et musical !

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Daisy Reuse · il y a
Merci JL pour votre très beau commentaire qui me touche.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Je te retrouve suite au haking en suivant un titre au hasard des suggestions de short édition "Le deuil blanc" puis, ce texte tout aussi juste. merci
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Daisy Reuse · il y a
C'est très gentil Lyncée de passer me lire et d'apprécier ces textes.
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Georges Saquet · il y a
Un texte fort et poignant ! Très touché par cette histoire car je suis le père de jumeaux ... Je peux donc mesurer la force de ce lien particulier ! Mon vote.
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Daisy Reuse · il y a
Merci Georges d'avoir apprécié ce texte. La gémellité est un lien très fort en effet.
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Romane Claren · il y a
L'écriture, sincère, sensible, tisse le lien entre un présent douloureux et un passé demeuré intact. Beau texte.
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Daisy Reuse · il y a
Merci Romane.
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Frédéric Faurite · il y a
Une nouvelle intéressante qui, en partant d'un état de deuil chez le personnage, nous plonge dans cette relation si particulière qui unit les jumeaux. La connexion de ces deux sœurs était forte malgré leurs différences de caractère, c'est bien vu de les avoir comparées au feu et à l'eau et, surtout, de leur avoir fait vivre une expérience de mort approchée commune débouchant sur deux décisions différentes.
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Daisy Reuse · il y a
Je vous remercie Frédéric. Vous avez exactement analysé ce texte tel que je souhaitais le restituer.

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