Terre inconnue

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

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Elle n'avait pas vu cette piste pierreuse, grêlée de bouses de vache. Elle s'étonna que les galettes de combustibles ne fussent pas encore collectées dans les ornières comme si les paysans avaient oublié de s'aventurer dans cet endroit. Elle sentit comme une crispation l'envahir. Elle s'était égarée. Elle en prenait conscience à mesure que la sente se rétrécissait pour n'être envahie que par des broussailles de fibres des noix de coco éventrées. On n'entendait plus ni les cris égrillards des paysans dans les champs de riz ni les rires de protestations des femmes habituées aux propos effrontés de leurs galants.
Elle repoussa les branches des poivriers qui accrochaient ses cheveux noirs et emmêlés par les assauts d'un vent surpris. Elle avait dérangé les habitudes d'une zone qu'elle franchissait pour la première fois. Elle ne pouvait plus retourner en arrière.
Elle venait d'apercevoir une cambuse de toit de chaume séché, bâtie avec des rondins de bois. Elle vit la bête sauvage couchée près d'une palissade, elle était à la lisière d'un bois de jacquiers qui cachait le ciel gorgé de lumière. L'ombrage des feuillus atténuait la chaleur qui montait inexorablement. Elle se demanda pour quelle raison cette place ne figurait pas dans son cahier d'adresses. Elle maîtrisait pourtant tout son espace, elle en connaissait la surface et les jalons, elle, la fille du gouverneur local. Son père, secrètement fier d'elle, la laissait se familiariser avec la gestion des terres familiales. Il prenait soin de ne pas l'ébruiter et attendait que son fils en prît les rênes.
Souveraine adulée d'un véritable joyau de verdure, elle régnait sur la faune et la flore, elle savait s'imprégner de leur régénérescence et les arbres, à son approche, libéraient quelques vibrations ténues. Les villageois parlaient d'elle comme d'une apsara, celle qui faisait carillonner le ciel par des notes mélodiques d'une plénitude intacte.
Elle connaissait chaque passage du roseau nain, le sol lui était fidèle, elle suivait les mouvements d'un récitatif rythmé par les deux uniques saisons, les fortes sécheresses et les implacables moussons. Elle laissait s'épancher cet amour inconditionnel qu'elle portait en elle sans jamais reculer même quand on la repoussait. Aucune bête ne la chargeait, elle prenait chaque élément dans ses mains comme si tout lui était consenti.
Il n'y avait pas d'autre rêve possible. Ceux qui lui parvenaient ne changeaient pas, elle les connaissait tous. Son cœur sembla se comprimer quand elle sentit que venait à elle un élément inconnu.
La bête sauvage se redressa et émit un grondement. La porte du chalet s'ouvrit et un homme se dégagea de la pénombre. Il tenait un cabas de plantes. Elle aperçut le basilic, les bâtons verts du mouroungue, les feuilles de cari, un festin d'odeurs et de fragrances.
L'homme et la femme se regardèrent comme se découvrant pour la première fois.

– Est-ce que vous cherchez quelque chose ?
– Je crois que je me suis perdue.
– Si vous cherchez le village, c'est au prochain carrefour qu'il faut tourner et redescendre le talus pour trouver le sentier qui mène à la rue principale.

Elle le regardait comme s'il était un nouvel occupant, une figure qu'elle ignorait.

– Je ne pense pas vous avoir jamais vu.
– J'ai toujours habité ici.

Le chien au pelage noir s'approchait d'elle. Elle ne réalisa pas qu'elle était examinée sous toutes les coutures. Il ne la quittait pas du regard. Elle s'en arracha pour revenir sur ses pas.

Le mariage de Sita et Rishi rassembla tous les notables de la région. Le village entier fut réquisitionné pour accompagner les festivités qui durèrent trois bonnes journées rouges d'épices et de fêtes fastueuses.
Après les séances de consultation auprès des flamines versés en astrologie, le couple Sita et Rishi fut reconnu comme conforme aux desideratas des dieux de la mythologie ambiante. Tout était ratifié pour que leur union durât longtemps, dans la prospérité et la fécondité. L'élu arriva sur un éléphant chamarré, comme le voulaient les étapes des épousailles, la femme eut son alliance à l'orteil après plusieurs rotations sur elle-même autour du feu sacré. Chaque geste avait sa signification, son implication, sa destination. Sita, comblée par les offrandes et les ornements se surprit à penser qu'elle obéissait sans crainte aux lois d'une appartenance à un cycle de vie comme l'eût fait une louve entourée de sa meute. Rishi apposa sur son front les marques du lien qui les unissait, passa à son cou les cordons dorés de la fusion nuptiale.
Tous les visages se relâchèrent enfin, soulagés d'avoir été bénis par les chakras d'une période favorable. Rien n'avait été négligé, tout avait été rigoureusement observé, conclu.

Le couple eut plusieurs enfants. Les regards plein de fierté et de hauteur se posaient sur Sita. Elle n'apportait que des satisfactions. Elle avait su résoudre avec intelligence les frictions qui n'avaient pas tardé à se produire avec les membres de sa nouvelle famille. Elle avait su museler les caquetages aigris des femmes qu'elle avait évincées, toutes, de la plus fidèle des servantes attachée à son maître aux plus excentriques des adulatrices que Rishi comptait dans son cénacle de fidèles adorateurs. Le riz germait, les années passaient, les enfants grandissaient, Sita veillait sur toutes les tâches du foyer, consignait toujours par écrit ce qui se passait sur chaque arpent des terres dans lesquelles elle était entrée. Il fallait continuer à se conformer aux idéaux de ses nouveaux maîtres. Elle était soucieuse de bien faire et d'accéder à toutes les demandes.
Lorsque le premier accès de rêve éveillé traversa son horizon, elle se demanda ce que pouvait bien faire un tel rêve dans sa vie. Il revint ensuite la mordiller chaque fois qu'elle le repoussait ou cherchait à s'en éloigner.

Quand Rishi lui dit qu'elle s'investissait un peu trop dans les affaires mondaines, elle sentit un déchirement lui fissurer les cloisons fermées de son cœur. Pourtant, le sentier tracé ne variait pas et elle était vouée à être la mère pour tous avant de prétendre récolter une moisson pour elle.
Quand Rishi préféra se rendre seul à des invitations tardives qu'il nommait pompeusement des soirées d'affaires, une brûlure vint la dévorer, la flamme dépitée de celle qui n'était reléguée qu'aux affaires du foyer et de rien d'autre.
Une partie de son âme souffrit en silence. Elle se demandait s'il existait un endroit où elle se sentirait entière. Et elle eut faim de cette aventure dès lors qu'elle en comprit la nécessité. Elle se mit à rechercher la part d'elle-même qu'elle sentait confusément partir en quête d'un ailleurs dans les inflexions d'un silence qui devint son langage.
Quand ses propres enfants s'éparpillèrent en brisant tous les usages au terme de conflits que Sita fut impuissante à gérer, les vagues de tristesse qui l'avaient envahie recommencèrent à l'interpeller. Des outres incomplètes en elle, lassées de rester vides, attendaient d'être remplies d'abondance. La morsure se mua en solitude qu'elle emporta lors de ses promenades. L'étincelle une fois allumée, devint une constante invitation à vivre la chaleur d'une présence qu'elle sentait s'insinuer en elle. Il n'y avait pas que les œillets que l'on cueillait, il n'y avait pas que les bouquets fauves de marigold, ces fleurs généreuses, opulentes et charnues, que l'on tressait. Il y avait celles qui étaient absentes, cachées par le charme tapageur de leurs consœurs.
Rishi, emporté par ses affaires, briguait d'autres occupations, relevait d'autres défis. Les réunions qu'il organisait pour former une ligue de fidèles admirateurs l'avait rendu aveugle à toute autre forme d'intérêt. De lui, elle n'avait connu que le factuel. Rien n'avait évolué, elle se retrouvait au même point qu'à ses débuts, la femme acceptée par tous, maîtresse d'un domaine qu'elle gérait avec rigueur mais qu'elle devait administrer sans jamais déroger aux devoirs édictés. Le bilan final qu'elle présentait, ne pouvait contenir que des suggestions d'ajustements que Rishi examinait avec son « staff » et qu'il n'entérinait jamais. Il ne voulait pas perdre la face devant ses collaborateurs, il voulait toujours marquer la suprématie d'une ligne de pensée acquise et si d'aventure, il lui arrivait de reconnaître le bien-fondé d'un modeste avis, il ne le faisait que dans les alcôves d'un tribunal intérieur. Il n'avait jamais eu un mot pour approuver ou accepter l'une ou l'autre des idées novatrices et hardies qu'elle lui avait proposées au cours des longues années où ils s'étaient tenus l'un près de l'autre sans se voir car Rishi ne voyait que les autres.

Un mur se dressait, obstruait son champ d'action et ce mur, elle voulait l'enfoncer. Passer au-delà de ce mur, voir ce qu'il y avait de l'autre côté, elle l'aspirait de plus en plus. L'appel était devenu irrésistible, c'était une singulière plante qu'elle transportait dans son panier le matin quand elle sortait de son domaine et de ses dépendances. Elle se figeait à l'appel des trilles d'oiseaux empressés. Un sentiment de capture l'aiguillonnait. On la prenait, elle écoutait s'avancer une nouvelle raison de vivre. Elle se laissa ensorceler par le réveil de son propre enchantement.
Et un jour, elle entendit résonner les feuilles du neem, le grand arbre qui faisait la fierté de son jardin. Les notes filaient dans les sous-bois, sautaient les racines du curcuma, bondissaient sur les branches des lilas, remuaient les coques des noix de cajou tombées des anacardiers. Le jasmin libérait son parfum avec tant de fougue qu'elle s'enhardit à écarter les feuillages denses des arbustes ramassées en lianes enchevêtrées. Elle s'engouffra dans une sente qui serpentait et l'emmenait vers la seule terre qui pouvait la contenter. Elle savait qu'elle commençait à reconnaître l'endroit. Elle enjamba les derniers rochers. Il y avait des bananiers à franchir, leurs larges feuilles jonchaient un sol prêt à recevoir un nouveau terreau. Un aboiement lui indiqua qu'elle avait atteint sa destination.

Elle découvrit le chalet, rien n'avait changé ni la palissade ni le jardin clos ni les sous-bois aux bougainvilliers étourdissants de senteurs. Le chien s'était dressé, « comme la dernière fois », se dit-elle car tout lui revenait. La porte du chalet s'ouvrit devant le même homme, les cheveux blanchis par les ans mais avec le même regard droit. Leurs pas montrèrent plus d'agitation en s'approchant que n'auraient pu le faire les mots. Les gestes étaient superflus. Il l'invita à entrer dans les bois peuplés de murmures furtifs.

– Le village dit que vous êtes l'amazone de leur vie !
– Je leur apporte ce qu'on me demande. Et vous ?
– Je fais partie d'une ligue qui traite des écosystèmes de notre environnement. Je suis un militant mais un militant de l'âme. On ne change pas les individus. On peut juste leur apporter un peu de rêves.
– Je ne vous parle pas de nos convictions, du moins celles que Rishi et son parti proclament. Je me contente de veiller sur le bien-être de mes villageois.
– Je me ressource souvent par ici pour oublier que je vis de discours, de batailles et de vains projets souvent voués à la perte. Ici, je me rappelle que j'ai rencontré jadis une âme égarée.

Ils surent qu'ils avaient atteint tous deux un point de jonction entre ce qu'ils avaient entrevu et ce qui réapparaissait. Sita s'aperçut que les banians formaient des racines aériennes pour mieux dévoiler les choses inaccessibles. Le lilas jouait sa langoureuse plainte chaque fois que le vent s'agitait. Le sol avait bien reçu toute la fumure dont il avait besoin mais le ciel parfois regardait ses sujets pour mieux chercher à comprendre ce qui manquait aux êtres qu'il avait créés. Il leur envoyait la pluie mais Indra, le dieu en colère frappait sans abreuver en ne laissant qu'un éclair foudroyant de bave irisée. Il leur envoyait le soleil mais le dieu Mithra réchauffait sans les rassasier. Il leur envoyait les nuages farouches avec Shiva en tête pour les ramener aux dévotions rituelles. Il ne savait plus quoi leur envoyer lui le Brahma, le ciel immuable, il se lamentait de voir l'ordre sacré bien déréglé avec les deux êtres qu'il voyait se débattre au milieu d'un marécage où les certitudes acquises se décomposaient.

« Ces deux-là vont me donner du fil à retordre », se dit-il.

Il resta un moment perplexe, se couvrit de tous ses voiles vaporeux et décida que pour une fois, il n'avait pas à intervenir dans les affaires des humains et que ceux-ci pouvaient trouver eux-mêmes la force de résoudre l'énigme de leur connexion astrale.
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Duje · il y a
Un monde particulier si riche en descriptions de la Nature,mais bien moins édénique pour la femme . Cette épouse est trop raisonnable , s'il fallait s'en remettre aux Dieux ( phallocrates) pour vivre ses rêves ......Une belle lecture .
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup pour votre visite , Duje.
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Fabienne Dulac · il y a
Un beau texte poétique et très fort. Je suis rentrée dedans et je me suis laissé emporter
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Ginette Flora Amouma · il y a
Cela me fait plaisir , Fabienne . Merci.
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CATHERINE NUGNES · il y a
J'aime me balader dans vos récits, ils me font rêver . Merci.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis contente si j'ai pu vous faire voyager.
C'est un beau commentaire que vous me faites.

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Paul Thery · il y a
Sita est intelligente et rabaissée par un Rishi qui ne la mérite pas. Les fleurs sont magnifiques, mais Sita est triste. La fin aurait pu bifurquer en Lady Chatterley, mais les dieux viennent s'immiscer ! Ils veulent tout gâcher pour que rien ne bouge ?
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Ginette Flora Amouma · il y a
Méfiez-vous de l'incrédulité des dieux ! Quand ils ne comprennent pas, ils rouvrent leurs livres ,fouillent tout , renversent même les valeurs pour parvenir à leurs fins !! .. et sont même capables de réécrire l'histoire !
Et la fin ne bifurque pas , elle est immuable même si elle paraît bifurquer ! Nuance !
Vous avez retrouvé toute votre verve , Paul . Je suis contente de vous voir remis de vos terribles émotions .

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Gérard Jacquemin · il y a
Terre inconnue et charmante, pleine de vie d’humanité et d’histoires , celle ci est attachante et bien contée
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je vous remercie pour ce beau commentaire .
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Sar M · il y a
Ces odeurs, ces descriptions... On s'y croirait.
Un très beau texte porté par une héroïne qui ne se laisse pas enfermer dans des devoirs dits "féminins".

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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci Sar M d’avoir apprécié.
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Merci pour cette découverte, vous nous promenez agréablement dans votre monde enchanteur!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci d'avoir apprécié.
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Fredo la douleur · il y a
Un nouveau voyage initiatique vers une Inde empreinte de mysticisme et que vous révélez au profane par votre plume illuminée, Ginette ! ^^
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Ginette Flora Amouma · il y a
Bienvenue sur mes terres , Fred !
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Lola LM · il y a
Merci pour ce très beau voyage vers les Indes mystiques.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci d'avoir apprécié. J'en suis bien contente .
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AAG fredericam · il y a
Si les mots ont un sens, je pense que votre plume les ratifie, amicalement
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