Sur les traces de «R»

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Jacky Tronel contemplait la lettre, une tasse de thé fumante à la main. Des cheveux blancs éclaircissant ses tempes, son visage était sérieux, comme toujours d'ailleurs.
– « R »... qui est-tu ?, murmura t-il tout en soufflant sur le liquide brûlant.
La semaine passée Madame Kelsch lui avait confié cette lettre-testament signée d'un simple « R » dans l'intention qu'il puisse en découvrir l'identité de l'auteur.
A force de la lire, il avait pu établir un profil psychologique assez complet de cet inconnu :
Sans nul doute une incroyable force de caractère se dégageait de lui. Attendre la mort ainsi sereinement demandait beaucoup de courage et surtout la croyance en une cause profonde, autre que religieuse, dont il était fait nul part mention dans la lettre.
La seconde caractéristique notable était son niveau d'instruction, sûrement un lettré, s'exprimant parfaitement bien, sans aucune faute d'orthographe.
Enfin les prénoms de Berthe, vraisemblablement son épouse, ainsi que de leurs deux enfants, Colette et Roland, y figuraient.
Jacky reposa la lettre sur le bureau.
Cet inconnu, fusillé un matin du 15 décembre 1941, ne l'était plus tout à fait à ses yeux.

*
**

« Nous nous dirigeons sur Compiègne. Nous ne savons pas au juste pourquoi, ni pour combien de temps. »

Alors qu'il écrivait ces lignes, « R » resta stoïque malgré l'angoisse qui le tenaillait. Qu'allait-il advenir de lui ainsi que ses amis Paul Feuvrier et René Bordy ?
Ce 7 juillet 1941, le convoi ferroviaire s'apprêtait à quitter la gare du Nord en direction de l'Oise, au camp allemand de Royallieu à Compiègne, comme lui avait indiqué l'un des officiers aux abords du quai.
– Schnell s'écria soudain une voix derrière lui.
« R » vit un soldat le foudroyer du regard tout en désignant l'un des wagons du train.
Il allait obtempéré mais fut arrêté net dans son élan:
– Nein ! les deux autres seulement ! aboya le soldat.
Aussitôt son manteau fut tiré en arrière par le col. Un autre soldat tenant en laisse un gros berger allemand le poussa alors vers la sortie de la gare sans ménagement.
Mais où l'emmenait t-on ?
Il se tourna un dernière fois vers ses deux camarades qui le regardaient s'éloigner, les visages sombres et fermés.

*
**

– Christophe Dupont ? Demanda Jacky dont la voix laissait transparaître une certaine excitation.
– Oui c'est lui-même, répondit une voix alerte.
– Vous êtes bien le webmaster du site Mémoire des Hommes géré par le ministère de la Défense ?
Jacky sourit légèrement, d'orgueil, ses nombreuses années dévouées à la cause patriotique lui avait permis d'étoffer un solide carnet d'adresse dont il était très fier.
– Oui en effet, que voulez-vous ? répondit un peu sèchement le webmaster.
Jacky lui expliqua alors brièvement la lettre qu'on lui avait confié ainsi que les motivations qui le poussaient à retrouver la trace de cet inconnu.
– Avez-vous un accès à la base de données du site ? Demanda Jacky.
– Oui bien sûr... mais il y a environ 10 000 victimes qui ont été fusillé au Mont Valérien au cours de la seconde guerre mondiale...
Un silence s'en suivit.
–... très bien... désolé je réfléchissais. Conservez-vous la date précise de chaque d'exécution ?
– Oui... à quand remonte l'exécution ? Demanda aussitôt le webmaster comme s'il avait été prise en faute de pas avoir pensé à cette évidence.
– Le 15 décembre 1941.
– Très bien, ne quittez pas.
Jacky entendit quelques pianotements sur les touches d'un clavier.
– Il y a eu 69 fusillés à cette date mais aucun d'eux ne porte de nom commençant par « R ». répondit d'une voix égale le webmaster. Désirez-vous autre chose ? Enchaîna t-il ayant visiblement hâte d'en finir.
Jacky fut pris de court.
– c'est-à-dire que...
– Je vais devoir vous laisser j'ai du travail.
– Et par le prénom ? Lança in extremis Jacky comprenant que le webmaster ne se montrait par très coopératif et n'avait probablement pas fait sa recherche dans ce sens.
Il y eu un court silence, suivi d'une expiration lourde de résignation puis de quelques nouveaux pianotements de clavier.
– Et bien on dirait que vous êtes chanceux ! Un seule personne a été fusillé ce jour là dont le prénom commence par R , un certain BERNE Roger Joseph Eugène, né le 21 août 1900, dans le Doubs.
Jacky crut bien failli crier de joie. Il se contenta d'une formule de politesse appuyée puis raccrocha.
Cependant la suite de l'enquête s'annonçait plus délicate: obtenir la preuve officielle que « R » et Roger Berne né dans le Doubs un 21 août 1900 était bien la seule et même personne.

*
**

L'officier d'état civil jeta un œil à l'extérieur de son bureau. Le centre ville de Suresnes était calme, seules quelques rares voitures y circulaient. Lorsque l'on frappa à la porte. Il ajusta sa chemise et alla ouvrir.
Monsieur Tronel se tenait devant lui, un appareil photo équipé d'un grand téléobjectif suspendu en bandoulière sur son épaule.
Il éprouvait une grande sympathie pour ce visiteur et les actions qu'il menait en faveur du devoir de mémoire.
C'était déjà leur deuxième rencontre. La première fois il n'avait trouvé aucun acte de décès datant du 15 décembre 1941 au nom de Roger Berne, ni des mois suivant d'ailleurs, ce qui rendait impossible toute identification officielle de « R ».
– J'ai une très bonne nouvelle Monsieur Tronel ! L'accueillit chaleureusement l'officier d'état civil.
Les traits de visages habituellement sévères de monsieur Tronel s'illuminèrent soudain.
– Figurez-vous qu'après quelques recherches j'ai finalement trouvé un jugement rendu par le tribunal civil de la Seine en date du 13 mars 1942, dont en voici le contenu :

« dit et déclare que le 15 décembre 1941, à 10h10, est décédé à Suresnes, Seine, Roger Joseph Eugène BERNE domicilié à Pont de Roide (Doubs) né à Pontarlier (Doubs) le 21 août 1900, fils de Just Emile BERNE et de Marie GARNICHET son épouse, menuisier, époux de Berthe Jeanne VIENOT. »

– Nous pouvons donc considérer que ce document tient lieu d'acte de décès officiel! Conclut-il par un large sourire bienveillant.
Jacky le remercia avec effusion. Les noms, les dates et les lieux concordaient entièrement avec le lettre-testament. Il venait d'obtenir la preuve irréfutable qu'il cherchait. Les descendants Berne allaient enfin pouvoir rendre hommage décemment à leur ancêtre disparu.

*
**

Roger Berne ne savait toujours pas pourquoi il allait mourir.
Il n'avait eu aucune nouvelle de ses amis non plus. Tout lui laissait penser qu'ils allaient subir le même sort que lui.
Une simple chandelle était posée sur le sol nu de sa cellule. Courbé en deux au dessus de la lueur, il relut une dernière fois la lettre qu'il venait d'écrire pour ses proches, l'ultime trace qu'il allait laisser sur cette terre :

«  Prison du Cherche-Midi, Paris le 14/12/41, 10 h.30 du soir.
Chères sœurs, Chère Femme et Enfants, chère Maman, Beaux-frères, Belles-sœurs, Neveux et nièces, Parents et amis, Tous bien-aimés.
Il m'est pénible et à la fois nécessaire de te charger de mes dernières volontés. La seule lettre que j'écris ce soir est pour vous tous. Prends courage pour supporter cette nouvelle épreuve. Mes recommandations sont courtes et vous sont demandées bien humblement. 1° de m'oublier, de penser à mes enfants qui ne sont pas responsables. 2° de prendre avec Henri la liquidation de l'atelier et de payer ce que je dois.
Quant à Berthe une épreuve s'impose et je lui demande de prendre courageusement sa tâche et de la mener à bien, ma petite Colette et Roland la seconderont, j'en suis certain.
Nous sommes prévenus depuis ½ heure que notre exécution aura lieu à l'aube. J'ignore les motifs de ces mesures, mais soyez persuadés que j'attends cette heure avec un courage que je m'ignorais, les yeux secs, la conscience saine, et demain je tomberai vaillamment. Je ne regretterai la vie que pour vous tous et ne pouvant vous serrer comme je vous aime, je te charge de le faire pour moi en ayant soin de ménager ma pauvre mère et mes enfants. Assez d'innocentes victimes qu'un simple hasard condamne.
Je vous quitte donc avec mes dernières pensées et mes plus tendres baisers. L'heure est là ; j'ai passé une bonne nuit. Adieu à tous. R.  »
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Hélène CUINIER · il y a
encore un récit historique qui mérite une lecture et une critique sur la forme, le fond étant toujours bien riche, documenté et intéressant, surtout pour une ancienne habitante de Compiègne comme moi ( lisez mon texte intitulé AVEUX ET POT AU FEU qui se passe dans cette jolie cité picarde, non loin de la gare justement); on en reparle en détails...
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Olivier Pélissier · il y a
De nouveau je vous remercie Hélène pour vos lectures attentives.
La lettre de ce mystérieux "R" m'a fortement ému lorsque je l'ai découverte par hasard sur internet en effectuant des recherches sur la seconde guerre mondiale, et le désir m'est ainsi venu de la porter à la connaissance d'un plus large publique.
Quel stoïcisme et heroïsme faut-il avoir pour affronter ainsi la mort alors même que la raison de cette condamnation à mort vous est inconnu...
Je vais de ce pas lire votre nouvelle qui j'en suis sûr éclairera ce passé sombre, que l'on malheureusement connu beaucoup d'autres collectivités françaises.
Merci encore.

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