Sous la lune aveugle

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Pourquoi on a aimé ?

La finesse de l'écriture et la poésie qui s'en dégage rendent ce portrait aussi impactant que délicat, original. L'autrice égrène ses pensées

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De mon vrai nom Dorothée Coll. Si vous voulez en savoir plus : - un site à visiter : https://dorotheecoll.wordpress.com/ - une page à aimer : https://www.facebook.com/DorotheeColl

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Il y a dans le bois où les hêtres se mêlent aux pins une maison sise au bord des rails.
C'est une ancienne gare que l'on distingue à l'automne, quand les feuillus se déshabillent. Parmi les silhouettes nues des arbres, mal camouflée par leurs bras maigres, elle se dresse avec son crépi fatigué, lasse d'attendre les trains qui ont cessé de circuler.

Dans cette maison vit une vieille femme. D'aucuns disent que c'est une sorcière. D'autres, fiers de leur bon mot, s'amusent à la désigner comme « celle qui a déraillé et s'est entichée de la gare comme d'une bitte d'amarrage ».

Elle est petite, les cheveux gris pâle emmêlés, les mains tachées par des années de misère, mais ce qui impressionne surtout : c'est son œil gauche qui ne voit plus. L'iris en est blanc, laiteux, son contour un peu flou. Si on le regarde attentivement, on y voit des reflets bleus, mais personne ne le regarde. 
Sous cet œil pleine-lune, la vieille s'est fait tatouer un loup qui hurle. Il occupe toute la joue et depuis peu, ses pattes foulent la steppe d'un duvet léger, mais tenace. Elle a l'humour caustique, la vieille, la poésie du désespoir.

Les gens du village racontent qu'elle a cumulé les malheurs ; de ceux que la vie inflige au-delà de tout ce que les livres imaginent. Pour autant, nul ne la plaint. Éprouver pour elle une forme d'empathie, ce serait se jeter dans un gouffre sans l'espoir d'en ressortir. Mieux vaut qu'elle y croupisse seule.
On vient la voir, malgré tout, quand on est au plus bas et qu'elle est la seule à pouvoir trouver le remède. Et finalement, la simple décision d'y aller nécessite tant de courage, tellement la vieille impressionne, qu'elle constitue à elle seule un début de solution. 

Quand la religion est impuissante, quand la détresse nous saisit par les cheveux et nous traîne sur des kilomètres jusqu'à finir en chair tuméfiée et en lambeaux, la vieille sait que chacun d'entre nous se raccroche à la superstition comme si l'on acceptait, pour cette fois seulement, de supplier le diable.
Alors, elle nettoie la graisse des gonds à grand renfort d'eau chaude pour que sa porte grince. Elle accroche à l'auvent de l'entrée les mobiles de bois flotté, crâne de souris, plumes de corbeau, qu'elle fabrique les soirs d'épaisse solitude pour empêcher son esprit d'aller chatouiller les plaies de son âme. En somme, elle soigne sa mise en scène afin que l'homme ou la femme qui vient chercher de l'aide trouve chez elle le cadre idéal.

Elle n'a pas de pouvoir, la vieille, mais elle accepte de se prêter à la mascarade pour suturer les blessures. Elle n'a pas de pouvoir, mais elle sait combien les chaînes sont lourdes et elle fait ce qu'elle peut pour les alléger. Elle concocte des soupes d'herbes aux savantes épices dont elle renouvelle sans cesse les recettes pour personnaliser les potions. Elle demande toujours à celui qui lui rend visite d'apporter avec lui un objet improbable qu'elle couvre de poudre à étincelles puis jette au feu en psalmodiant. La vieille, finalement, c'est un peu le père Noël des grands, celle dont on implore la magie, celle au sujet de qui l'on se ment.

***

Voilà ce que l'on pense, ce que l'on dit de moi qui recueille les égarés sous ce toit où, un jour, il y a longtemps, je me suis réfugiée. J'étais meurtrie, hachée. À chaque pas que je faisais, on entendait un cliquetis de verre cassé. Dans mon regard, il n'y avait rien d'autre qu'une pupille sans fond cernée par l'iris-margelle d'un puits.
Avant d'entrer dans la maison, je me suis couchée sur les rails. J'ai attendu le train. Le train n'est pas venu. Alors, je suis entrée.

Assise auprès du feu, je me souviens encore de celle que j'étais à cette époque : cette jeune femme, seule, brisée, qui cherchait de l'aide et qui s'est dit : « Dans cette maison, je la trouverai... »  Alors, je m'y suis installée.

Je caresse le loup sur ma joue, la porte grince, je remise mon passé et j'accueille un jeune homme perdu. Dans ses yeux, je vois un écureuil effrayé... Je vais lui apprendre à l'apprivoiser.
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Pat Vermelho · il y a
Une sorcière peut-être dans l'esprit des autres, mais plutôt un être à part d'avoir été brisé par la vie. D'ailleurs, est-ce vraiment elle qui déraille, ou plutôt cette société, ces règles collectives qui broient ceux qui ne peuvent ou veulent pas suivre ? Admirable récit Volsi.
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Les Histoires de RAC · il y a
Une adorable sorcière (peut-être sortie de la rue Broca ?) & un texte plein de charme et de poésie ♫
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Volsi Maredda · il y a
C'est gentil !
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Les Histoires de RAC · il y a
Bel été Volsi ☺
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Blackmamba Delabas · il y a
Une seconde lecture, ça fait pas de mal, surtout lorsque le texte est brillant...
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Chateau briante · il y a
remarquable Volsi : "cela va sans dire mais ça va mieux en le disant"
j'aime beaucoup le "zoom" au début
le bois
la maison
elle
son œil
le loup sur sa joue
puis les autres nous racontent
on comprend le pourquoi, le comment elle est là
"Elle a l’humour caustique, la vieille, la poésie du désespoir."
loin de tomber dans l'amertume quand la mort a ignoré son appel, elle décide de se panser en aidant l'autre
d'emblée j'ai vu le "film", les images, les bruits (celui léger des mobiles dans le vent ; celui cassant de ses os déformés), l'espoir de ceux qui "franchissent le pas" pour venir la voir...
de la tendresse aussi pour cette "sorcière" malicieuse qui m'a fait craquer
merci Volsi
je reviendrai
MC

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Volsi Maredda · il y a
Merci, Marie-Christine. J'ai une écriture particulièrement visuelle, je crois. Cela tient simplement au fait que je regarde, je découvre et retranscris en même temps. Je ne construis pas, je me laisse guider, parfois sans savoir où je vais, je suis ma première lectrice/spectatrice et l'écriture est à chaque fois ou presque une surprise.
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Pepito Resk · il y a
Bonjour Volsi Maredda,
"une maison sise au bord des rails."… j’ai instantanément pensé à Hopper. ^^
"qui ne voit plus. L’iris en est blanc,"… j’aime beaucoup le « en »
"mais personne ne le regarde."… mhhh, me semble que "personne ne s’approche assez pour le voir" serait plus dans le ton. Une idée, juste. ^^
"Sous cet œil pleine-lune, la vieille s’est fait tatouer un loup qui hurle."… excellent !
"Mieux vaut qu’elle y croupisse seule."… oui, la classique peur de la contagion.
"supplier le diable"… cela est-il très différent de supplier un dieu ?
Conformité entre ce qui est et ce qui doit être, même irrationnel… très bien vu.
"La vieille, finalement, c’est un peu le père Noël des grands, celle dont on implore la magie, celle au sujet de qui l’on se ment."… oh que c’est bon, ça. ^^
"Assise auprès du feu… suis installée."… un poil redite du paragraphe précèdent.
Excellent texte, mélange de pessimisme et d’espoir, de ceux qui ont touché le fond et que la remontée a rendu plus forts. Le tout servit par une écriture aux petits oignons. Un vrai plaisir de lecture, merci pour le partage.
Pepito

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Volsi Maredda · il y a
Et merci pour ce commentaire :)
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Long John Loodmer · il y a
Cette sorcière du rail est attachante comme notre psy quotidien. C'est écrit de main de maître, mais venant de Volsi, comment pourrait-il en être autrement ?
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Volsi Maredda · il y a
C'est gentil, Loodmer. Tant mieux si ma sorcière t'a plu.
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Bizarre, bizarre. Pas vu passer ce texte. Je devais être en prison :)
C'est bien écrit, et banal de le dire.

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Volsi Maredda · il y a
Peut-être l'as-tu juste oublié ? :)
Merci

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Jean-Yves Duchemin · il y a
Oui, probablement, parce que le titre me dit quelque chose :)
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Léonore Feignon · il y a
Un style d'écriture et une histoire comme j'aime ! Merci !
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Carl Pax · il y a
Beaucoup de poésie, une douceur et une amertume qui m'ont fait plonger dans l'ambiance mystérieuse de ton texte, avec bonheur parce que je suis un adepte quasi-fanatique des lieux abandonnés ou anciens (j'ai vu plus bas que toi aussi). Ici, une petite gare désaffectée mais encore habitée par une présence presque occulte, où passé et présent se mêlent. J'ai beaucoup aimé le portrait de cette gardienne dans l'ombre qui se préoccupe des âmes errantes. Et d'ailleurs, j'ai visualisé à travers elle le personnage d'une série que je regarde actuellement : https://www.imdb.com/title/tt5639976/mediaviewer/rm785657344/
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Volsi Maredda · il y a
Merci beaucoup Carl pour ce commentaire détaillé et pour l'image de "ma" sorcière. C'est toujours assez magique de voir ses textes avec les yeux d'un autre.
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Carl Pax · il y a
Ô combien ! 🤩 Merci à toi pour cette magie !

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