Simon le chevrier

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Difficile de parler de soi, mais peut-être quelques mots suffiraient, ni humilité ni orgueil : j’aime raconter des histoires. Le reste est dans mon profil…  [+]

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« Avance mon joli, avance Ézéchiel, plus vite nous arriverons, plus tendre sera l'herbe. » Simon le chevrier marchait maintenant depuis plusieurs heures dans la chaleur de l'après-midi, son âne avançait péniblement, claquant ses sabots contre les pierres de la route. Il lui chantait des airs anciens pour lui donner du courage.

« Mon cœur, suc de mon âme, je reviens à toi,
si longtemps éloignés, me voici à nouveau.
Prépare le jardin et cueille les oranges... »

Le baudet écoutait la voix rassurante de son maître, et un sabot après l'autre continuait d'avancer. Simon gardait ses chèvres. Habile, il récupérait les noyaux d'argan que ses bêtes digéraient après avoir grimpé sur les arganiers. Il fallait les voir, les chèvres debout dans l'arbre, s'empiffrant de fruits ! Simon attendait patiemment leurs déjections. Puis, il vendait les noyaux récupérés à ceux qui savaient les transformer en huile, écrasant les amandons avec une meule de pierre.
Depuis longtemps le soleil avait atteint son zénith, et parfois un souffle de vent parvenait à rafraîchir un peu leur marche. Apercevant un figuier au loin, Simon prit la décision de s'arrêter quelques instants sous son ombre. Il stoppa l'âne qui n'en pouvait plus et l'abreuva à même son chapeau. Puis, à son tour, il but quelques gorgées à la gargoulette. Son couvre-chef refroidi grâce à l'eau qu'il avait contenue soulagea un peu Simon de la chaleur. Homme et bête reprirent leur marche solitaire et monotone, ne croisant rien d'autre que quelques mangoustes, le rat des pharaons, comme le nomme les légendes, et de rares hérissons se réfugiant en attendant le crépuscule. Des vautours tournoyaient dans les airs, mais cela n'inquiétait nullement Simon qui les chassait à coups de pierres. Ils traversèrent en silence un long défilé où nulle ombre ne pouvait les protéger et arrivèrent enfin à une oasis déserte mais réconfortante.
« Tiens, se dit Simon, il me semblait que cette oasis se situait plus à l'ouest, mes pas ont dû s'égarer un peu. Il faudra rectifier ma marche. »
Il s'allongea à l'ombre d'un palmier un moment pour reprendre son souffle et profiter d'un peu de la fraîcheur que lui procurait cette oasis inattendue. La tête posée sur son baluchon, Simon pensa à Zeina, sa fiancée, celle vers qui il allait. Zeina la tendre beauté aux yeux si noirs. Simon avait pris la route pour préparer sa noce. Il devait parler de la dot avec Joseph, le père de son aimée. Après tous ces mois d'absence, il craignait que Joseph ne le croit mort et la promette à un autre. Simon avait eu vent de rumeurs qui venaient de la tribu de Zeina, des rumeurs persistantes sur l'arrivée d'un étranger qui avait bouleversé la vie du clan. Ces bruits avaient fini par ronger le cœur du chevrier et avaient précipité son retour vers sa promise.
Mais en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il s'endormit. C'est une voix qui l'éveilla. Pourtant, en ouvrant les yeux, il ne vit que son âne et une libellule gracile voletant dans les airs. « Voilà qu'Ézéchiel se met à parler », se dit-il l'esprit encore un peu embrouillé par le sommeil. Il s'assit en s'adossant au dattier et pesta contre lui-même de s'être assoupi. Le soleil commençait à décliner à l'horizon, et il eut été dangereux de reprendre la route de nuit, le désert grouillait de dangers de toutes sortes. Il fallait à présent s'installer ici jusqu'au lendemain et perdre ainsi une bonne après-midi de route. Tandis qu'Ézéchiel broutait et se désaltérait au point d'eau, Simon sortit quelques dattes de son baluchon et en grignota quelques-unes.
Alors qu'il préparait sa couche pour la nuit, la petite libellule fit à nouveau son apparition, frôlant de ses ailes translucides les cheveux de Simon. Puis la voix se fit entendre à nouveau, une voix fluette et mélodieuse, mais qui ne disait rien de compréhensible, elle psalmodiait plutôt. Simon tourna la tête dans tous les sens, mais ne vit personne, seule la demoiselle transparente qui s'était posée sur son épaule, il la chassa gentiment d'un revers de sa main. « Le soleil a trop tapé sur ma tête aujourd'hui », dit-il tout haut à l'attention de son âne, ou de lui-même.
Il s'allongea, gardant les yeux ouverts, la nuit allait être courte, pensait-il, si la voix appartenait à un quelconque être malfaisant, peut-être cherchera-t-il à le voler, ou pire à lui couper la gorge. Il fit semblant de dormir, attendant dans le noir. Au bout de quelques minutes, la voix s'éleva à nouveau dans l'obscurité. Simon qui avait lutté contre le sommeil ouvrit les yeux et s'assit brutalement. Deux billes minuscules brillaient dans la pénombre, mais il avait reconnu un fennec intrigué par sa présence et qui se sauva rapidement.
« Maudit couard que je suis, se dit Simon, je m'effraie du moindre bruit ! C'est le vent léger entre les branches du dattier qui semble parler, je ne suis qu'un pauvre sot ! » Puis il dit tout haut, comme pour chasser définitivement toutes ses mauvaises idées : « Je vais dormir à présent, et que la nuit chasse tous les djinns comme le simoun chasse tous les nuages ! »
Il ferma les yeux et la lune mutilée mais brillante le rassura un peu. Il s'endormit, d'un sommeil léger et agité où des monstres s'entretuaient dans les flammes de l'enfer.
Mais, vers minuit, il s'éveilla en sursaut, la voix, toujours cette même voix, chuchotait à son oreille :
« Mon cœur, suc de mon âme, je reviens à toi,
si longtemps éloignés, me voici à nouveau.
Prépare le jardin et cueille les oranges... »

Instantanément il la reconnut : « Zeina, Zeina, où es-tu ? » demanda-t-il comme la nuit était plus noire à présent. « Zeina, que fais-tu dans cette oasis, si loin de ta tente ? »
Simon cherchait désespérément d'où venait la voix de Zeina, elle se faisait plus persistante, plus présente : « Simon, Simon, disait-elle, je suis là. »
— Zeina, Zeina, où es-tu, je ne te vois pas. Zeina, que fais-tu ici dans cette oasis perdue ? répéta-t-il.
— Tu ne peux pas me voir, répondit la voix.
— Je veux te toucher...
— Tu ne peux pas me toucher, dit la voix en écho.
— Pourquoi ? demanda Simon, pressentant un malheur.
— Je suis morte, mon pauvre amour, mon prince, mon roi. Mon esprit vient te visiter par cette libellule avant de rejoindre le monde des ombres éternelles. 
Des larmes roulaient comme des pierres du haut d'une falaise sur les joues de Simon.
— Je suis venue t'expliquer..., reprit la voix.
— M'expliquer ? demanda Simon entre deux sanglots.
— Écoute cette histoire sans m'interrompre, je n'ai que peu de temps.

« Il y a une lunaison tout au plus que tout a chaviré. Je gardais les brebis de mon père près du puits en rêvant à notre doux avenir lorsqu'un étranger est apparu de nulle part et m'a demandé d'étancher sa soif. Ce que j'ai immédiatement fait en plongeant ma jarre dans le puits. Puis il s'est enquis de la tribu à laquelle j'appartenais et a exigé que je l'accompagne pour rencontrer le chef. Je ne l'ai pas trouvé agréable, il était repoussant de saleté et sa tunique était déchirée, mais son regard avait quelque chose d'inquiétant lorsqu'il le posait sur moi. Je l'ai conduit à mon père qui est un homme bon et sans malice. Il l'a accueilli selon les règles de l'hospitalité. Je lui ai lavé les pieds et lui ai servi un bon dîner. Il n'a cessé de m'observer avec concupiscence. Même propre, il avait l'air d'un loqueteux. Mon père a partagé son repas et je ne sais pas vraiment ce qu'ils se sont raconté, mais le lendemain, ils sont partis ensemble à l'intérieur des remparts de la ville. Ils sont revenus au bout de trois jours, à l'heure où le muezzin a chanté du haut de son minaret, mon père n'avait pas dessoûlé. On l'a vu rentrer au camp couché en travers de son âne. L'étranger avait un sourire mauvais sur les lèvres. Deux jours plus tard, mon père m'a demandée auprès de lui.
— Ma fille, m'a-t-il dit d'un ton grave, j'ai une très mauvaise nouvelle à t'annoncer.
J'ai pâli. Depuis que cet homme était arrivé à la tribu, j'augurais de mauvais présages.
— Ton promis, Simon le chevrier, est mort.
Un coup de poignard en plein cœur ne m'aurait pas fait un autre effet. J'allais défaillir et tomber à la renverse, mais l'étranger m'attrapa à la taille et m'empêcha de rejoindre le sol de la tente paternelle.
— Comment est-il mort ? demandais-je en tremblant.
— Il est tombé de la falaise avec ses chèvres.
Ma voix était blanche :
— Qui te l'a dit ? Comment le sais-tu ?
— C'est notre ami Amalek qui me l'a appris, il a traversé plusieurs cités et dans chacune d'elles on parle de la chute de Simon le chevrier, m'a-t-il dit.
Mon père se tourna vers Amalek pour chercher sa confirmation :
— Oui, c'est ce que j'ai entendu belle Zeina, Simon le chevrier est mort, a-t-il certifié de sa voix rauque.
Je me mis à me rouler dans la poussière du sol en criant comme une damnée, je ne pouvais pas y croire. Puis mon père m'a relevée et mes sœurs m'ont emmenée dans la tente des femmes. Durant plusieurs jours je ne suis pas sortie, les yeux bouffis, le ventre creux, j'étais sale et j'avais l'air d'une folle. Au bout d'une semaine, mon père exigea qu'on m'amène à lui. Je sortis de mon refuge à contrecœur.
— Zeina, me dit-il, il est temps que tu reprennes une vie normale, toi et Simon le chevrier n'étiez pas mariés, tu n'as pas le droit de porter son deuil. J'exige de toi que tu épouses Amalek qui a eu la bonté de te demander, il passe sur le fait que tu aies déjà été fiancée et, de plus, tu serais sa femme principale puisque les autres sont restées dans sa tribu.
Je me mis à pleurer, mais mon père haussa le ton et fixa la date de la noce à la prochaine lunaison.
Je vécus cette période préparatoire à mes épousailles comme une ombre. Mes sœurs firent de leur mieux pour me cajoler et me rendre les heures moins amères.
Le jour dit, on m'amena à mon époux comme un bélier au sacrifice. Sous mon voile opaque, il ne voyait pas que je pleurais. On avait mis autour de mon cou de lourds colliers d'argent et un plastron orné de pierres bleues de belle taille, mes chevilles tintaient à chaque pas. Je me sentais aussi lourde que mon cœur était triste. Il y eut un festin agrémenté de bière et de vin à foison. Mon père et mon époux riaient en se tapant sur les cuisses. Seules mes sœurs, sentaient mon désespoir, elles ne me quittaient pas des yeux.
Enfin vint le moment où, trop souls pour marcher, les hommes furent conduits dans leur tente. Mon époux comme les autres. Je l'y attendais. On l'accompagna jusqu'à sa couche, mais ivre comme il l'était, il s'endormit en ronflant. Cette nuit-là, il ne me toucha pas. Et jamais il ne me touchera, me dis-je alors.
La nuit était profonde, tout le monde dormait. Je sortis de la tente furtivement, encore chargée de mes lourds bijoux. Hors du camp, j'ai marché longtemps, jusqu'à arriver à un précipice. Je m'y suis jetée... »

Simon pleurait à chaudes larmes au récit de son aimée.
— Que me sert-il de vivre à présent que tu ne fais plus partie de ce monde, dit-il entre deux sanglots, il ne me reste plus qu'à te rejoindre !
— Non, reprit la voix spectrale, tu ne dois pas mourir, tu dois venger mon sang, tu dois venger ton honneur et aussi sauver ma sœur...
— Que dois-je faire ? demanda Simon, circonspect.
— Amalek a demandé réparation à mon père pour mon suicide, et son prix est ma sœur la plus jeune. Te rends-tu compte, Zilpa va épouser cet odieux menteur ! Il faut que tu l'empêches.
— Que dois-je faire ? demanda encore Simon.
— Va dans ma tribu, montre que tu n'es pas mort et que l'étranger n'est qu'un mauvais homme, épouse ma sœur à sa place et fais vivre mon sang à travers elle. Il faut que tu fasses vite, le temps est compté.
— Je ferai selon ta volonté Zeina, mon amour, mais parle-moi encore.
Zeina ne répondit pas, elle avait disparu dans la brume du petit matin, laissant à sa place des gouttes de rosée sur les lèvres de Simon.

Ainsi fut fait. Simon confondit le menteur et épousa Zilpa. On dressa une tente pour eux au nord du camp et ils y vécurent longtemps après la mort de Joseph, le père de ses femmes. Simon, patriarche à son tour, était devenu le père d'une grande descendance, cinq fils et deux filles que lui donna Zilpa et huit enfants de ses autres épouses. Zilpa et lui s'aimaient profondément et aux dernières heures de son existence, Simon le chevrier – qui s'était enrichi grâce à ses chèvres et à l'huile précieuse – demanda à son dieu une dernière faveur : parler une dernière fois avec Zeina. Mais cela lui fut impossible car, lui expliqua un ange venu pour sa dernière bénédiction, Zeina s'était depuis longtemps fondue à l'éternité, heureuse et satisfaite de voir ses desseins accomplis : lui et sa sœur en parfaite harmonie. Aussi, Simon expira, apaisé et comblé et rejoignit son amour à jamais.
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Camille Berry · il y a
Un bien joli conte d'amour venu du désert... On se laisse prendre à cette histoire bien écrite. Merci!
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Michèle Menesclou · il y a
Merci de votre lecture !
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Patricia HAGEN · il y a
On sent le désert, le vent, la peine... Joli conte d'amour et d'ailleurs...
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Lamamandeloulou · il y a
un conte dépaysant qui fait du bien…
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Estelle Mouchy Sentucq · il y a
Joli conte. Bravo Michèle
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JAC B · il y a
Un conte exotique charmant, bonne continuation Michèle.
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Marie Guzman · il y a
comme j'aime ce genre de lecture
un conte oriental qui fait du bien à lire et qui met un sourire pour le reste de la journée
merci pour ce conte peuplé de djinns et d'une libellule bienveillants qui ont su prévenir Simon à temps pour exhausser sa belle

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Ginette Flora Amouma · il y a
Des accents bibliques et une écriture qui rejoint les carillons de l'amour éternel .
Un conte dépaysant qui rappelle les murmures des dunes .

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Michèle Menesclou · il y a
Merci de votre lecture !
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Annabel Seynave- · il y a
Un petit conte oriental bien amené, qui se lit avec plaisir. Merci pour ce voyage !
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Michèle Menesclou · il y a
Merci pour Simon !

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