Séraphine

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Hiver 2022
Après avoir frappé le heurtoir contre la grande porte en bois, Jean s'autorisa un long bâillement. Il avait quitté Paris la veille au soir après avoir reçu une lettre le matin même, il était fatigué.
La route avait été longue, de multiples incidents avaient émaillé le trajet, mais surtout, il lui fallait bien le reconnaître, Jean n'avait pas envie de venir. À l'idée de retrouver les Tourelles, ce village empreint de tant de souvenirs, la bile lui montait déjà au palais.
C'est là qu'il avait passé une enfance rude, puis une jeunesse échevelée jusqu'au jour où, son baluchon jeté sur l'épaule, il avait pris la direction de la capitale. Il voulait « réussir », lui l'enfant pauvre, élevé par une nourrice illettrée, la vieille Séraphine qui l'avait recueilli au départ de sa mère. Sa génitrice, plutôt, une femme de peu, disait-on au village. Elle avait préféré suivre la roulotte des gitans qui emmenait Diego, le beau guitariste aux mains d'or, abandonnant le nourrisson avec une poignée de billets pour solde de tous comptes.
Séraphine ne racontait rien de ses origines à l'enfant impatient de connaître son histoire, elle hochait simplement la tête dès qu'il posait une question, et à force de trop de silences, Jean s'était tu lui aussi. Il fréquentait l'école quand il ne trouvait pas à s'employer aux champs ou à ramasser le bois dans les forêts avoisinantes. Le garçon emportait toujours avec lui un livre dérobé à l'église ou un morceau de papier sur lequel, la langue coincée entre les lèvres, il alignait des phrases chaotiques. Il avait appris à lire et à écrire de cette étrange façon, glanant des bribes au cours de ses rares heures passées à écouter l'instituteur, et les tricotant bout à bout, il s'était bâti une culture singulière.
Fort de ce savoir de bric et de broc, un beau matin, il avait quitté les Tourelles et la vieille Séraphine, et c'est quinze années plus tard qu'il allait franchir la grand-porte de l'étude de maître Chapalin, notaire installé dans l'ancien prieuré, une bâtisse longue et sombre qui abritait entre ses murs les secrets de toute la contrée.
Jean toqua une nouvelle fois et une jeune fille, on aurait dit un souriceau glissant ses pas sur des patins de feutre, ouvrit la petite porte de bois taillée au milieu du grand portail. Elle le mena auprès de maître Chapalin. Jean n'était impressionné ni par l'austérité du lieu ni par la stature du notaire, depuis longtemps il avait gravi les échelons d'un journal bien connu et son assurance se lisait sur son large visage carré. Il voulait faire vite, un train devait le ramener à ses tâches d'ici trois heures. On allait régler la succession de Séraphine, le mot le fit sourire, il se souvenait de la masure, un grabat, deux chaises dépareillées et quelques pots de terre où la vieille faisait mariner les simples.
Jean prit place sur le fauteuil de velours cramoisi que lui indiquait le notaire, il étouffa un nouveau bâillement et attendit. Maître Chapalin toussota avant d'ouvrir un dossier cartonné de couleur bleue.
— Je vous reçois dans le cadre de la succession de Séraphine B. décédée dans sa soixante-dix-septième année à l'hospice de Montségur.
L'homme de loi s'agitait sur son siège comme pris d'une violente crise hémorroïdaire. Il poursuivit, débitant moult articles de loi et les yeux baissés, indiqua à Jean qu'il était l'unique héritier de la vieille femme.
Jean émit alors un petit rire nerveux, il savait qu'il n'avait pas de fratrie – qui aurait voulu de Séraphine pour lui faire un enfant, un vrai, qui aurait pu aimer cette vieille toute tordue, qui parlait à peine dans un patois rugueux, inculte et dépourvue de charme ?
Le notaire lisait tout cela dans le regard de Jean. Il lui tendit une enveloppe froissée et jaunie par le temps et Jean fit mine de la ranger dans la poche de son manteau.
— Vous devriez l'ouvrir, déclara Maître Chapalin d'une voix qui ne laissait pas trop le choix.
Jean s'exécuta, il était redevenu le petit garçon aux genoux cagneux, cheveux d'étoupe et la peau griffée d'épines. Son visage blêmit quand il décacheta l'enveloppe. À l'intérieur se trouvaient ses dessins, bouts de papier déchirés à l'écriture malhabile, pages volées dans les missels, tout ce qui avait fait sa vie, sa curiosité d'enfant, ses efforts à apprendre, son ambition. Séraphine n'aurait pas employé ces mots savants, mais elle avait compris que Jean, le petit qu'elle avait recueilli et aimé comme le sien, que ce garçonnet, cet adolescent bientôt ferait son chemin, qu'un jour il la quitterait, que ce serait pour toujours parce jamais il ne reviendrait, jamais il ne la reverrait. Et c'était bien ainsi, il devait vivre sa vie, une vie qu'elle lui souhaitait belle et riche, droite et honnête, puisqu'elle lui avait fabriqué des racines, pauvres et torses bien sûr, mais solides de nature et de simplicité, fières valeurs de courage, un socle pour qu'il devienne un homme bien.
Jean découvrit alors au fond de l'enveloppe une liasse froissée de vieux billets poisseux de crasse. Séraphine n'avait jamais touché à l'argent laissé par sa mère, elle n'avait pas besoin de cette monnaie gagnée, on ne sait comment, qui lui brûlait les doigts. Elle nourrirait l'enfant du lait de sa vache et de tendresse, il ne lui en fallait pas davantage.
Tout cela, reprit le notaire, Séraphine le lui avait confié avec ses mots à elle, entrecoupés de longs et éloquents silences, juste avant de mourir, et dans ses yeux délavés par l'usure il avait pu lire tant d'amour que l'implacable notaire en avait été tout retourné. Jamais il n'avait eu à régler une telle succession. Séraphine avait voulu le payer pour ses services en lui offrant son lopin sur lequel s'écroulaient quatre murs de pierre, la bergerie où Jean avait grandi. Le notaire avait refusé le cadeau. Il sortit l'acte de propriété, quelques arpents d'une terre infertile sur laquelle la vieille avait sué sang et eau pour faire pousser son petit. Il lui tendit le papier et une clé rouillée qui ouvrait une porte de guingois toute branlante, une porte inutile qui n'abritait que du vent poussiéreux et des souvenirs enfouis.
Jean remercia, ses mains tremblaient et dans ses yeux roulaient de grosses larmes qu'il tentait de ravaler.
En sortant de l'étude de maître Chapalin, il emprunta la petite route qui menait au chemin creux, longea la rive du torrent, grimpa le mont des Arnaud, descendit le val aux peupliers, puis il remonta en suivant le grisollement des alouettes et les battements de son cœur. Il rentrait à la maison.
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Fred Panassac · il y a
Un retour touchant et bien écrit (un peu manichéen peut-être, la mauvaise mère, la bonne nourrice qui ne veut pas de l’argent indigne).
Style soigné sans faille.
Que Séraphine ait gardé tous les dessins de l’enfant est un détail émouvant.
J’ 💖

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Atoutva · il y a
Beaucoup d'émotion pour ce retour aux sources. Un très beau récit.
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Armelle Fakirian · il y a
Une histoire très touchante qui parle d'un véritable amour inconditionnel. Beaucoup d'émotion en la lisant.
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Gérard Jacquemin · il y a
Qu'un lien aussi distendu puisse, par acte notarié, finir renoué sur cette émouvante chute nous réconforte sur la grandeur de l'âme humaine. Récit ensorcelant.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour ce chaleureux commentaire, Gérard !
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Paul Thery · il y a
On ne sait pas ce qu'est devenue la "géntitrice" qui s'est enfuie avec Diego, mais c'est Séraphine qui nous plait !
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_ azo · il y a
C’est une très belle histoire, émouvante, de Séraphine, le pharos resplendissant de l’amour guide l’arpenteur même après sa mort. Magnifique !
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Chantal Sourire · il y a
Un grand merci, azo !
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Joëlle Brethes · il y a
Snif... Tu vas encore être obligée d'envoyer un paquet de kleenex (voire plusieurs) à tes fidèles lecteurs ;)
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Fleur A. · il y a
Incroyablement émouvant, je finis l histoire en pleurant
Bravo !

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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Vous voulez nous faire pleurer, Chantal?
C'est réussi! ( dans tous les sens du terme) Bravo!

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A. Sgann · il y a
Émouvant et surprenant !

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