Sans parole

il y a
2 min
180
lectures
38
Qualifié
— Hier soir, sa femme a téléphoné. C'est elle qui m'a prévenu. 
La voix de mon père trembla légèrement en disant ses mots. Il m'appelait pour m'annoncer la mort de son meilleur ami et cette manifestation émotive me surprit.
Jamais, je ne l'avais vu se départir de son contrôle, de son masque impassible.
Il avait été élevé ainsi, jamais une plainte, jamais une faille.
Par la force des choses et la dureté des temps, il avait appris à se tenir, quoiqu'il arrive. Le monde militaire l'avait reçu à bras ouverts, des profils comme le sien se faisant rares.
Maman était la seule personne qui n'avait pas peur de lui.
Et il l'avait aimée pour cela.
Quant à mon frère et moi, il nous terrorisait. Notre père était un dieu tout puissant qui, à nos yeux, avait sur nous un droit de vie et de mort.
Il me fallut bien des années pour me libérer de cette représentation.
Et pourtant, quand il me parla de la mort de son ami Georges, la petite fille toujours en moi s'étonna de cette fêlure.
Je pris soin de garder une tonalité neutre en l'interrogeant sur les circonstances, le lieu et les horaires des obsèques. Il s'était repris et me fournit les renseignements de son ton sec et précis.
Je raccrochai et l'imaginai, assis bien droit, seul près du téléphone, sur le canapé vieux rose choisi par maman au moment de leur mariage, dans le salon que les ombres du soir commençaient à envahir.
Maman était morte un an auparavant et il n'avait pas versé une larme.
Mais je savais qu'il était dévasté. Ses gestes se suspendaient parfois, l'espace d'une fraction de seconde et ce minuscule accroc me parlait de son désarroi.
Ses paroles s'étaient faites encore plus rares.
Son regard dur et impérieux se floutait parfois.
Nous ne nous étions rien dit. Je lui en voulais d'avoir été le père qu'il avait été.

Avec la perte de George, il accusait un nouveau coup dur.
Ils avaient effectué leur carrière militaire ensemble, passé leur retraite à chasser et jouer aux échecs, sans échanger autre chose que les mots indispensables.
Quand ils étaient ensemble, leurs traits étaient moins contractés, un bref sourire les éclairait parfois, l'air était plus léger que d'habitude.

Je décidai d'appeler la femme de Georges.
En sanglotant, elle m'apprit qu'il était mort d'une crise cardiaque dans le jardin, tombé debout, cela lui ressemblait bien.
Après les consolations d'usage, je raccrochai, mis mon manteau et me rendis chez mon père. Il n'habitait pas loin de chez moi et pourtant, je ne le voyais que rarement.
Mais il me téléphonait tous les lundis, à dix-huit heures, que je sois là ou pas.
Nous échangions des banalités, très brièvement.
Est-ce que c'était son sens du devoir ou bien son attachement aux habitudes qui dictait ses appels ? Parfois, j'avais envie d'y voir une marque d'amour.

Il m'ouvrit la porte sans marquer de surprise, comme si je venais tous les jours.
Je m'assis en face de lui, sur le fauteuil en velours fané.
On entendait la grosse horloge rythmer le temps.
Il n'avait pas allumé la lumière.
— Je me suis dit que nous pourrions dîner ensemble.
— Pourquoi pas.
Je le regardai. Un très léger affaissement des épaules, un clignement des paupières.

Dans une fulgurance, je sus que jamais nous ne nous parlerions comme je le souhaitais.
Que jamais, je ne saurais vraiment qui il était.
Et que cela n'avait pas d'importance.
Je me levai et allai préparer le repas.
38

Un petit mot pour l'auteur ? 39 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Paul Royaux
Paul Royaux · il y a
Beaucoup de raccourcis, mais pas de message ? est-ce voulu? Si c'est le cas en réalité, il est possible que ces relations soient nocives. Gros manque de communication en tous point!
Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Comment communiquer par l'émotion malgré une façade de marbre, malgré des défenses qui paraissent inexpugnables. Ce récit, très riche bien que très allusif (c'est que vous savez remplir le vide d'autre chose que simplement des mots).
Image de Isabelle Levy
Isabelle Levy · il y a
Merci Guy, pour votre commentaire délicat qui me fait plaisir.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Cette quête de la faille donne au texte toute sa dimension énigmatique.
Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
Le récit porte avec pudeur l'absence d'échange et le besoin de communication entre les êtres. Un constat presque chirurgical. Merci pour ce beau texte Isabelle.
Image de Isabelle Levy
Isabelle Levy · il y a
Merci à vous Pat!
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Quelque chose d'essentiel passe dans ce texte.
Image de Isabelle Levy
Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Lyne, cela me touche
Image de Michel Dréan
Michel Dréan · il y a
Comme l'on peut regretter tous ces non-dits et ces actes manqués quand il est bien trop tard Isabelle !
Image de A. Sgann
A. Sgann · il y a
Des papas de cette trempe...
Beau texte !

Image de Ralph Nouger
Ralph Nouger · il y a
J'aime votre récit aspirant à l'émotion. La face cachée des sentiments. La larme qui perle au coin de l'œil n'est pas toujours le témoin de la sensibilité.
Image de Isabelle Levy
Isabelle Levy · il y a
Merci beaucoup Vincent, pour votre message qui me touche et le choix de cette phrase.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Voilà, il est mouru

Robert Pastor

Voilà, il est mouru.
Écrasé par un camion, quel champion ! Un livreur trop pressé, le pied au plancher. L'autre traversait la rue, en courant, il poursuivait un ballon comme un couillon. Le ... [+]