Saison rouge.

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Vieux, mais qui marche encore. Une balade à moto, d'une heure ou de 60 jours, et hop ! Je reviens avec une histoire, ou 60 histoires (je me limite à une par jour sur les longs voyages). Si tu me ... [+]

La péniche avançait doucement, comme tirée par un monstre invisible accroché devant la proue arrondie, soulevant de son dos une vague immobile et lisse.
Du milieu de la passerelle, la fille regarde la scène, fascinée.
— Charles, tu es comme cette péniche.
Le garçon se tourne vers elle.
— Quoi ?
— Tu es comme cette péniche. Lourd et lent, mais inexorable, tu n'as pas l'air d'avancer, mais tu es là en un rien de temps, impossible de t'arrêter...
— Tu exagères, Anneke.
Le bruit du moteur les entoure, un visage se lève vers eux, puis le chahut de l'eau, l'éclaboussement sonore et flou de l'hélice, le monstre expliqué, jusqu'au prochain bateau.
— Cesse de me donner ce diminutif ridicule, Charles. Je ne suis pas ta poupée !
— Dommage.
La fille se retourne, en s'adossant à la balustrade. De la péniche, elle ne distingue plus qu'un flocon d'écume poussant une masse noire, indistincte, déjà lointaine, presque oubliée. Aucun détail dans sa mémoire, rien de persistant, rien de précis. Le passage du bateau n'a laissé aucune trace. L'expression de son visage change, la colère disparaît aussi vite qu'elle était venue.
— Si tout pouvait être aussi simple...
— Dommage.
— Tu te répètes, Charles.
— C'est vrai Anneke, je pense à ces moments où tu aimes être ma poupée.
— Je m'appelle Anne, et je ne veux plus être ta poupée, même si j'ai aimé ça...
— Le passé. Tu parles au passé, Anne.
— Oui. Parce que...
Un soupir du vent la fait frissonner. Elle se surprend à penser à l'entropie, à l'équilibre de l'univers, comme si les paroles qu'elle avait retenues avaient été compensées par ce petit courant d'air frais.
— Parce que c'est du passé.
Pas de bouffée de vent chaud. L'univers devra s'équilibrer ailleurs. Le garçon reste muet, cette fois. Il traverse la passerelle, regarde dans l'eau, puis il revient près de la fille, pour scruter à nouveau la surface du canal, comme s'il cherchait quelque chose.
— Que fais-tu, Charles ?
— Regarde toi-même, Anneke.
Elle ne relève pas le retour au diminutif, elle regarde l'eau dix mètres plus bas, brune et sombre, mais curieusement brillante.
— Je ne vois rien.
— Tu ne vois pas la péniche, Anneke ?
— Non, bien sûr.
— Pourtant, elle est bien là, non ?
— Je ne comprends rien, Charles. Tu délires. Toi, tu vois la péniche ?
— Non, tout ce que je vois, c'est qu'il n'y a pas de passé. Tu comprends, Anneke, il n'y a pas de passé ! Tu ne dois pas parler de nous au passé, jamais, tu entends !
— Tu cries, maintenant ?
— Pour que tu entendes, pour que tu comprennes. Le passé n'existe pas :!
Elle regarde le garçon. Il est calme, mais il a cette expression étrange, qu'elle appelle le masque du nounours, et qu'elle voit par instants, quand elle s'oublie pendant le jeu de la poupée, quand elle oublie de garder ses paupières closes, parce qu'elle est couchée, poupée docile et immobile...
— Non !
Elle fuit vers la rive, vers la ville, à grands pas, laissant le vent de la course emporter ses larmes, sur ses joues, dans le creux du cou, sur la nuque, sur ses épaules. Il n'y a plus rien que ce chemin à suivre, loin du visage impassible, suivre le bord du canal, le passage entre les buissons, la rampe qui mène au grand pont...
Là-haut, le vent la saisit, l'encercle, retourne ses cheveux.
— Entropie !
Elle se surprend à crier le mot étrange, comme l'héroïne sans nom de Tadeka, dans « La saison rouge ». Mais il n'y a pas de jeune homme pour lui donner la réplique, juste un vieux tout courbé, sur l'autre trottoir, qui tire un cabas à roulette. Elle regarde en direction de la passerelle. Il n'a pas bougé. Tant mieux. Elle pense à ses affaires, ses vêtements, ses livres. Un sourire. Depuis plusieurs jours, elle a préparé inconsciemment ce qui est aujourd'hui devenu une fuite.

Dans l'appartement, tout est vite consommé. Un grand sac fatigué suffit, un résidu de l'époque des boutiques de luxe, un vestige qui n'a pas réussi à se transformer en souvenir.
Il ne reste qu'un livre, sur le coin du bureau. « La saison rouge ». Elle rit en retrouvant les mots d'Averroès, dont l'esprit imprègne le roman de Nobuyochi Tadeka.
« Que sont les livres si la pensée peut continuer à voler ? »
Elle laisse l'ouvrage sur le bureau.


La femme ajuste ses lunettes. Elle prend l'enveloppe de papier kraft que la fille a jeté sur le sous-main de son bureau. Elle la soupèse longuement, la palpe, la caresse, lève enfin les yeux sur sa visiteuse.
— Le journal de votre semaine parait très chargé, mademoiselle Tournier.
— Oui, cette fois il y a des photos. Celles de la fin, je les ai faites pour toi.
— Merci. Vous commencez ?
— Ouvre d'abord l'enveloppe.
La femme se sert d'un coupe-papier africain de bois brun. Un crocodile dogon, stylisé, dont la queue s'aplatit en lame émoussée. La fille scrute l'objet, fascinée. La lame cherche une ouverture, pénètre sans douceur et déchire le papier, en deux temps.
— Surprise et douleur.
— Pardon ?
— Recommence, ouvre l'autre côté.
— Pourquoi, mademoiselle Tournier ?
— Pour entendre encore ce bruit si agréable. Écoute bien.
La femme ouvre l'autre côté de l'enveloppe.
— Tu entends ? Un cri de surprise suivi d'un long gémissement de douleur. C'était mieux la première fois, plus... Spontané.
— Est-ce que votre journal interprète tous les événements de cette semaine comme cela, je veux dire, uniquement en termes de violence ?
— Interprète ? Pas toujours besoin, tu sais. Vie, viol, violence...
— Ce n'est qu'un hasard de langage, mademoiselle Tournier.
— Si tu veux... J'ai fait ce que tu m'as dit, j'ai rencontré quelqu'un.
— Bien...
— Un homme. Ou plutôt, non, j'ai retrouvé un homme que j'avais déjà connu, avant d'aller... Avant tout ça, il y a quelques années...
La fille se tient debout, attend un peu, comme gênée.
— En fait, non, ce n'est pas encore ça. Je peux fumer pour une fois ?
— Non, mademoiselle Tournier, c'est la règle ici, vous le savez.
— T'es chiante. Regarde les photos, alors.
Elle s'assied enfin, s'absorbe dans la contemplation de ses ongles. Ils ne sont pas vernis. Ceux des pouces et des index sont exagérément longs, de véritables griffes soigneusement entretenues. Les autres sont courts, inexistants. La femme ne touche pas à l'enveloppe.
— Vous ne voulez plus continuer à raconter ?
La fille se lève, va jusqu'à la porte, revient vers le fauteuil, en fait le tour pour se placer derrière, mettant ses mains sur le dossier, comme sur la barre des témoins, au tribunal. La femme la laisse faire, regardant l'enveloppe posée bien à plat, plus qu'ouverte mais au contenu toujours caché.
— Ça va. Ce type, j'ai voulu me persuader que je le connaissais déjà. C'était plus simple pour... mes projets !
Elle a quasiment hurlé les deux derniers mots.
— Mademoiselle Tournier, je vous entends parfaitement.
— Oui, c'est vrai. Mes avant-projets étaient simples. Il me fallait du sexe, beaucoup, il me fallait un bon gros baiseur, un étalon, un centaure, un Chiron sans inhibition ! Celui-là, je le sentais bien, il avait les yeux baladeurs, je le sentais bien. Il ne fallait pas qu'il hésite, et il allait hésiter, c'était presque sûr. Les femmes ont souvent peur de ce genre de regard, le type obsédé, elles ont peur. Et lui, pareil, à force de sentir cette peur, il finit par la transférer sur lui-même, par craindre les femmes. De peur d'être refusé, il ne demande plus, sauf aux professionnelles, dont le métier est de dire « oui ». Mais il cherche encore, on ne sait jamais. Si je fonçais, il se défilerait, toujours la peur, la peur qui empêche de bander, la peur qui empêche de mouiller. Vite fait je devais le coincer, en lui rappelant le bon temps passé au lit, pour l'appâter, pour supprimer sa peur !
Elle se calme, ferme les yeux, respire un peu par la bouche, puis revient s'asseoir, bien droite, les bras sur les accoudoirs, les jambes un peu écartées, le long des pieds du siège, comme sur une chaise électrique.
— Tu comprends ? Je me persuade moi, je le persuade lui. Tu sais bien que les types baisent mal s'ils ont peur. Tu comprends ?
— Mademoiselle Tournier, cela n'annonce pas vraiment une relation sociale ordinaire...
— Désolée de sortir du cadre social, mais ça a marché. Dans le parking, il semblait avoir encore des doutes, mais il a suffit d'une petite... Oh, oui ! Restons encore un peu dans le cadre social, comme tu dis. Donc, une petite fellation l'a rassuré.
— Mademoiselle Tournier, je sais ce qu'est une pipe à la sauvette dans un parking souterrain, d'accord ? Ce genre de comportement est parfaitement cadré socialement. J'aimerai que nous fassions une pause, maintenant, et que vous preniez une minute pour réfléchir à la façon dont vous gérez cette rencontre, pour chercher ce qui la rend inutile sur le plan de votre socialisation. Qu'en dites-vous ?
— J'ai le choix ?
— Oui. Ici, dans cette pièce, vous avez le choix.
La femme ôte ses lunettes, se lève pour venir se placer derrière le fauteuil. Elle pose doucement les mains sur les épaules de la fille.
— Ne me touche pas.
Les mains reculent sur le dossier.
— C'est un geste purement amical, mademoiselle Tournier, il est sans arrière-pensées et ne demande pas de récompense en retour.
— Quelle connerie ! Bien sûr que si ! Ces gestes amicaux ne sont pas gratuits, ils suppriment un grand morceau d'avenir. Chaque geste fait ça. Et à force, ta putain de socialisation va supprimer l'avenir ! Je n'aurai plus d'avenir, t'entends, plus d'avenir !
— Il y a toujours un avenir.
— Non, non, non. Non, tout bien réfléchi, non. Il n'y a pas d'avenir. L'avenir n'existe pas.
No future ? C'est d'un conventionnel !
— Quoi ?
— Pardonnez-moi, mademoiselle Tournier, j'ai exprimé un jugement personnel, pardon.
— Ça va. J'ai compris. Je voudrais que tu regardes ces photos, j'en ai marre d'être ici. C'est toi qui veux un journal, c'est toi qui veux me socialiser, tu me guides, tu m'indiques les adresses à fréquenter, tu veux toujours tout savoir, tout contrôler, et j'aime ça. Oui, j'aime ça, j'aime ça ! Et aujourd'hui, au lieu d'éplucher tout ça, de vérifier, tu viens me faire ton touche-touche obscène de maternité refoulée ! J'en ai marre !
— Un peu de patience, mademoiselle Tournier. C'est vous qui avez eu l'idée des photos ?
— Non, c'est lui, il a commencé dans le parking. Et chez lui, il a continué. J'ai pris le relais, il a adoré.
— Quelle est la fonction de ces photos ?
— Arrêt du temps. C'est la preuve qu'il n'y a pas d'avenir, même si la photo essaye d'en créer un, en capturant un morceau de présent.
— Si je décide de ne pas regarder ces photos, que ferez-vous, mademoiselle Tournier ?
— Rien.
— Sans doute, mais qu'auriez-vous envie de faire ? A quoi penseriez-vous, face à ce refus ?
— Le coupe-papier, le crocodile...
— Cet objet ?
— Oui, je m'en servirai pour repousser tes paupières derrière tes yeux. C'est facile, très douloureux aussi, mais très facile. Les paupières bloquent les attaches des muscles sur la sclérotique. Ils sont coincés, un peu distendus, mais très peu si tu restes sage. Je te montrerai toutes ces putains de photos, tu serais obligée de les regarder, avec tes yeux fixes, tout brillants, tout ronds, tes yeux sans la moindre expression, tes yeux d'ours en peluche...
— Ce n'est pas votre propre envie, mademoiselle Tournier, vous l'avez empruntée, non ?
La fille se lève, va vers le bureau et se retourne, le coupe-papier à la main. Du bout des doigts, elle caresse la lame adoucie, en souriant.
— Assieds-toi dans ce fauteuil.
La femme vient s'installer dans le siège, cale sa tête contre le dossier.
— Et maintenant ?
La fille se penche, passe la lame de bois le long du nez, glisse sous l'arcade sourcilière, descend sur le pli de la paupière, s'arrête.
— Tu n'as pas peur ?
— Si, un peu. Je n'aime pas la douleur, vous savez, mademoiselle Tournier, mais ma confiance est plus forte que ma peur...
La lame appuie un peu plus.
— Comment savoir si tu as raison ?
— Vous avez emprunté le rêve du libraire de la rue Hisegawa. J'ai mal maintenant.
L'ongle du pouce vient appuyer à son tour, sur la paupière inférieure. La femme lève les bras puis arrête son geste, comme un pianiste préparant son ritorno al concerto.
— Tu connais ce livre ?
— J'ai très mal, voulez-vous cesser, mademoiselle Tournier ? Je crains de laisser échapper un cri.
La fille s'écarte, se redresse.
— C'est ta punition pour avoir contrevenu à l'éthique. Tu n'avais pas le droit de provoquer cette interaction entre nous deux. Maintenant, il faut tout reprendre à zéro.
— C'est inutile, vous n'êtes pas en analyse, mademoiselle Tournier, mais simplement en liberté conditionnelle.
— Plus maintenant, j'imagine...
— Si. Je paye le prix de mon implication. Je vous laisse une semaine pour normaliser votre relation avec l'homme aux photos. Ou pour rompre. Au revoir, mademoiselle Tournier.

La femme met ses lunettes et se dirige vers la bibliothèque. Tout est bien rangé, à une exception près. Entre Talbott et Yudofsky, il y a le petit livre de Tadeka, « La saison rouge ». Elle cherche un instant, c'est bien ça, le libraire de la rue Hisegawa échange ses livres à couverture rouge contre la réalisation de son rêve expiatoire. La jeune fille sans nom le transforme en ours en peluche, énucléation des yeux, extirpation de la langue, amputation des avant-bras et des jambes, castration, émasculation, puis l'hémorragie finale lorsqu'elle relâche les garrots, donnant toute sa plénitude à la saison rouge.

Le coupe-papier n'est plus à sa place. Les photos de la semaine prochaine seront certainement très intéressantes.
Elle compose le numéro qu'elle connaît par cœur. Elle attend patiemment pendant que la voix de l'homme pose les habituelles questions. Le minutage est parfait, elle entend la porte d'entrée et la voix de la fille.
— Ourson ? A qui parles-tu ?
— À personne, ma poupée, c'est une erreur...
La femme ne raccroche pas, elle écoute la tonalité d'occupation. Avant de raccrocher, elle ne peut résister à l'envie de parler, de livrer son message au passé.
— Après toutes ces années, je pourrai enfin jouir. La semaine prochaine, quand j'aurai vu les photos de ta saison rouge... mon cher Charles.
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