Rose-May suit les oiseaux

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Je ne sais pas parler de moi ..juste envie de poser des mots çà et là ...je suis née le 15 mars 57 ,je suis prof de français dans un collège à Lyon , je suis mariée , deux enfants, deux ... [+]

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À Rose-May dont le sourire est un cadeau…


La vie de Rose-May Roxanne allait de l’ordinaire au désordinaire.

Elle aimait le désordinaire, le pas rangé, le confus joli et troublant, celui qui suscitait les émois les plus doux. Le monde n’était pas douceur, elle en avait conscience et cela l’épuisait certains jours.

Elle aurait voulu aider sa voisine, sa sœur, le chien du papy d’à côté, la fleuriste du coin de la rue, la petite fille qui pleurait, son détestable beau-frère et les passants qu’elle trouvait trop tristes.

Son âme était grande, mais l’univers encore plus et si elle tricotait pour les pauvres et donnait à manger aux pigeons de la place des Terreaux, elle n’arrivait pas en faire plus.

Elle travaillait dans une école, n’avait pas d’enfants et prenait à cœur tous les soucis de ses élèves. C’était parfois lourd à porter et sans solutions concrètes.
Les adopter ? Impossible ! Alors, Rose-May donnait son amour en points de suspension et ses sourires en virgules légères.
Tout le monde l’aimait et elle aimait tout le monde enfin presque, pas son détestable beau-frère, vous l’aurez compris !

Ce matin-là, elle pensait à l’un de ses élèves, il doutait de tout, de lui, de ses parents, de sa vie… de son intelligence. Il n’y arrivait pas scolairement parlant et sa colère se cognait aux heures interminables du jour bien trop long pour quelqu’un qui entasse les mauvaises notes !
À avant B, deux et deux qui font quatre, les verbes en-er et puis les autres, le subjonctif imparfait et le passé pas si simple que ça ! Pythagore, Thalès, les révolutions, les continents, les formules… sa tête explosait ! Était-ce ça vraiment la vie ? L’existence pouvait-elle tenir à des règles établies et à des leçons à réciter ?
Oui, bien sûr, la culture était là et apprendre, c’était aussi se défendre dans une société où les loups ne se trompent pas de proie.... mais être cultivé ne voulait pas dire être intelligent à la vie, sensible au monde ou près des autres au point de sentir l’existence dans ce qu’elle a de plus touchant, de plus fragile, de plus instinctif et de plus simple.

Rose-May ne sut pourquoi, mais elle douta tout à coup, elle aussi, et remit en question son parcours de professeur et sa vie de femme. A 40 ans, elle en faisait dix de moins, elle était belle, simplement belle de cette beauté qui touche parce qu’elle charme doucement, inévitablement et délicieusement.

Elle avait épousé un dictionnaire, un puits de culture, un vantard de premier ordre et ce matin, ce matin-là aux ailes douces des hirondelles et à l’azur fragile, elle décida de suivre les oiseaux.

Elle ouvrit sa fenêtre et regarda les toits de Lyon. Ils surplombaient les fleuves et le Rhône filait jusqu’à la mer avec ses rêves à elle, ses rêves d’ailleurs.

Elle prit son manteau, regarda son vieux cartable, lui fit une grimace, glissa dans un sac quelques affaires et claqua la porte du bel appartement que Victor, son époux avait acheté il y a cinq ans déjà. Elle adressa un sourire compatissant à Primevère, son poisson rouge qui tournait d’ennui dans l’aquarium sophistiqué que son agrégé de mari avait installé, affirmant que c’était pour la sérénité de leur couple !

Leur couple était d’une signature banale. Elle l’aimait bien, Victor… « bien, » c’était tout ! La passion n’avait jamais été là et il lui préférait ses amis, répliques parfaites de lui-même en moins bien, évidemment. Victor se devait de briller devant l’humanité !
Il s’en remettrait de son départ ! Il se consolerait en lisant les luxueux livres de La Pléiade qui ornaient la belle bibliothèque en verre et écrirait une thèse sur l’inconscience des femmes ! Il ferait de magnifiques soirées tout en pleurant mélancoliquement sur son amour perdu et avec ses collègues intellectuels, il réciterait des alexandrins sublimes et tragiques qui laisseraient chacun émerveillé de lui-même !

Son beau-frère avait toujours dit de Rose-May qu’elle était une tête de linotte ! Eh bien voilà, c’était chose faite ! Rose-May avait déjà oublié Victor, leur mariage de convenance et leur ennui tissé au quotidien… elle avait effacé le beau-frère psychiatre, boutonneux et incompétent qui n’avait pas évolué depuis Freud. Il voyait en chacun des complexés œdipiens alors que lui-même… bon… bref !

Rose-May ne prit pas l’ascenseur et descendit les escaliers pour savourer le poids de chacun de ses pas sur les marches et arriva enfin sur la place des Terreaux, juste devant la fontaine Bartholdi qui se dorait au soleil de huit heures.
Elle regarda tout non sans un pincement au cœur, elle aimait cette place, le jardin du musée des Beaux-Arts juste en face, l’hôtel de ville qui se pavanait et sa ville aux deux fleuves… mais elle ne renoncerait pas à sa décision : suivre les oiseaux !

Elle alla jusqu’à la gare de la Part Dieu et s’engouffra dans la foule. Tout lui sembla confus, bruyant, tellement triste et elle se souvint d’un texte qu’elle avait lu :

« Dans le TER de I8h43, il y a des gens qui rentrent chez eux
Des gens qui mentent et qui pleurent sur eux, sur les pauvres
Et sur le monde qui leur ment aussi. »*

Elle ne voulait pas être de ceux-là. Elle expliquerait tout par une lettre à Victor, à son directeur, à ses parents qu’elle voyait peu ou si mal. Ils n’avaient rien à lui dire, elle n’avait rien à leur demander. Comment être généreux d’âme en pareille situation ? Ils ne la supplieraient pas de revenir, elle le savait. Quant à ses amis, c’étaient ses amis… ils comprendraient !

Elle étouffait d’ennui et elle avait besoin de renaître. Oui, c’était ça : renaître !
Rose-May Roxanne se dénudait d’elle-même pour mieux se retrouver.

Elle alla jusqu’aux panneaux des départs et chercha la destination la plus lointaine : c’était Barcelone. Elle n’hésita pas et fila chercher son billet pour Barcelone-Sants. Elle irait au soleil construire sa vie, elle ignorait comment, mais elle saurait se débrouiller. Une vague d’audace l’envahit. Elle était libre, plus femme que jamais, excitée comme une enfant et peut-être heureuse avec un rien de peur au ventre.
Quand le train démarra, elle ferma les yeux… ça y est ! Elle écrivait un nouveau chapitre et cette fois, elle l’avait choisi ! Hier, elle était la fille de… la femme de… la prof de… là, elle était Rose-May et ce goût-là était juste souverain. Elle ne mentirait plus.

Rose-May n’arriva jamais à Barcelone. Il y eut un terrible choc, un bruit de ferraille et de métal, une odeur de sang et de mort. Le train se retourna et Rose-May fit partie des victimes.
On ne gère pas sa vie comme on le voudrait, mais parfois, elle a encore des choses à dire.

Rose-May se retrouva à l’hôpital, gravement blessée. Elle allait être opérée.

Le chirurgien s’appelait Edmond. Il était beau.
Il vit Rose-May et une étincelle alluma sa vie. Elle était belle. Il la sauverait.
Il sourit et récita un vers de Cyrano de Bergerac :

« Grâce à vous, une robe a passé dans ma vie »**

L’existence, c’était donc ça : croiser le destin, avec panache !

Le ciel était bleu, sans un nuage.

Victor partait vers Rose-May. Une fois soignée, il la ramènerait à Lyon. Un divorce, ah ça non ! Elle allait grandir un peu, cette frivole inconséquente qui l’obligeait à se déplacer alors qu’il avait une conférence programmée par son frère sur « Les figures de l’exil à soi, le retrait psychique, les vécus d’effacement et le désordre cérébral chez les femmes de 40 ans ». Il détesta Rose-May de lui faire manquer ce moment inévitablement délectable !

Rose-May pensait. Elle savait qu’elle avait eu raison de sa décision : suivre les oiseaux ! C’était ça qui la porterait encore ! Elle ne serait pas un de ces oiseaux qui reviennent… Non, elle serait libre à jamais de dévorer le ciel !

Le soleil s’étalait sur la terre et demain, demain, on verrait bien…


* « 18 h 43 », Alain Maréchal
** « Cyrano de Bergerac » Edmond Rostand acte V, scène 6.

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Lyncée Justepourvoir · il y a
Mieux vaut les suivre à mon sens que les contraindre ainsi que font de sales mômes !
Merci Viviane

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Viviane Fournier · il y a
Merci à toi, je suis contente que tu sois là avec les oiseaux et Rose-May ....et oui, il vaut mieux les suivre ! belle soirée à toi !

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