Rêvent les déléphambules

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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S'il y a bien un roman qu'un déléphambule n'a pas besoin de lire, c'est bien « L'insoutenable légèreté de l'être », de Milan Kundera. Tant mieux pour eux. Mais qu'est-ce qu'un déléphambule ?

Prenez un éléphant d'Asie. Gardez ses grands yeux tristes, ses oreilles raisonnables, son crâne de demi-chauve avec ses deux petites bosses, et bien sûr sa respectable trompe. Mettez aussi de côté ses flancs généreux et son cuir épais et gris qu'il est si bon de caresser. Maintenant, quintuplez le volume du tout, sans toucher au poids. Comme si vous souffliez de l'air dans un gros ballon. Vous approchez tout doucement d'un dirigeable Zeppelin. Du noble aérostat allemand, rêvez la lente majesté. Car de lui, il a aussi l'amour de l'altitude, dont il profite allègrement du haut de ses trois mille mètres au garrot.

Comment expliquer cette insoutenable impesanteur ? La génétique ! Les déléphambules sont autant pachydermes qu'échassiers. Pas besoin d'être Salvador Dali pour le concevoir : prenez les pattes de l'éléphant, étirez-les comme si elles étaient faites de plasticine, en les roulant régulièrement, jusqu'à en faire de l'effiloché de brouillard, d'époustouflants cheveux de ciel ! Voici les fabuleuses échasses dont je parle, aussi graciles que hautes et fines ! Fragiles ? Absolument pas : la titanesque mécanique des géants est aisément soutenue par leurs savantes articulations. Abstruse pirouette d'intellectuel au pied du mur ? Allons donc : qui rougirait de croire aux nanotubes de carbone, ce concept aussi confus que suspect ? Je ne vous demande même pas la moitié de ce miracle. Et puis surtout, ne vous demandez pas comment, demandez-vous pourquoi, c'est bien plus beau.

Car si les déléphambules sont si hauts, c'est pour mieux se nourrir des cotonneux cumulus que vous et moi avons tous, au moins une fois, trouvés appétissants. Bien sûr, les déléphambules ne les boivent pas avec leur trompe. Seul un idiot penserait une telle chose : la trompe n'est rien d'autre qu'un organe préhensile ! Non, ils s'en servent pour les manger, un morceau à la fois.

Un éléphant sur des échasses ? Les pragmatiques s'insurgent et vocifèrent ! Je leur crache un Ha dédaigneux. D'abord, les déléphambules ne sont pas des éléphants. Ensuite, douter d'eux, c'est oublier qu'un cumulus, derrière son apparente légèreté, flotte de la plus nonchalante des manières en dépit des milliers de tonnes d'eau dont il est constitué.

Je vois d'ici les binoclards agiter leurs petits pieds grassouillets sous leur table comme des bébés impatients à l'idée de me geindre que la hauteur des cumulus est variable et qu'elle dépend des conditions météorologiques. Les déléphambules ont pensé à tout : depuis le calcul du point de rosée qu'ils font dans leur bosse frontale droite, jusqu'à la nature rétractile de leurs prodigieuses pattes. Car oui, les déléphambules ont aussi la capacité de les replier sur elles-mêmes, comme des soufflets d'accordéon ! Pour mieux briller en société, rappelez-vous que les spécimens de basse altitude sont aux aristocrates du XVIe siècle en pantalons bouffants ce que les plus altiers d'entre eux sont aux danseurs étoiles du Bolchoï en collants moulants.

Les cartésiens les plus obtus grondent et tempêtent : « S'ils existaient vraiment, ces éléphants s'effondreraient sur leur propre poids ! » Ces malheureux oublient qu'ils ont aussi l'extraordinaire capacité d'emmagasiner de l'hélium – qui est plus léger que l'air ainsi que chacun le sait – dans d'énormes alvéoles internes. Comment font-ils pour produire ce gaz rare ? Simplissime : grâce à un organe rétropéritonéal au nom imprononçable capable de réaliser une distillation fractionnée du gaz naturel. Non, n'insistez pas, la décence m'interdit de m'expliquer sur la naturelle provenance dudit gaz. Acceptez simplement que c'est ainsi le déléphambule affamé parvient à ses fins. Et si par malheur il lui est nécessaire de s'abaisser jusqu'à notre triste plancher, il lui suffit de l'expulser à travers sa trompe, produisant au passage des barrissements franchement rigolos.

Que manque-t-il au tableau ? L'amour bien sûr ! Pour les déléphambules, pas question d'adopter cette ridicule parade qu'est le combat des mâles : la moindre forme de soubresaut est proscrite quand on est une immense masse d'hélium perchée sur des échasses à trois mille mètres d'altitude. En réalité, les amours complexes des déléphambules, kaléidoscopiques et vaporeux, se trament dans de scintillants nuages multicolores composés de poussières de rubis, de saphir et de diamants produits par leur interne alchimie et dont leur trompe disperse gaiement l'inestimable valeur marchande aux quatre vents. Comment les déléphambules produisent-ils les titanesques pressions et les volcaniques températures nécessaires à ces cristallisations ? Je regrette de vous décevoir, mais les déléphambules sont particulièrement pudiques. Aussi, ils n'ont jamais daigné répondre à ces questions indiscrètes, même aux savants ayant fait l'effort de grimper jusqu'à eux.

Nous y sommes. Un flamboyant crépuscule au cœur du printemps. Un arc-en-ciel écartelé sur un horizon brûlant. Une lumière dorée comme un pain tout juste sorti du four. Surveillez donc la ligne d'horizon. Guettez au loin les cumulus esseulés ; ceux qui vieux, malades ou bien blessés, ne peuvent plus suivre leur troupeau. Si vous avez de la chance, peut-être devinerez-vous, juste en dessous, le très pontifiant défilé des déléphambules. Plongés dans une intime et digeste rêverie perpétuelle, ces somnambulesques monuments du ciel déambulent à travers le monde, guidés d'immenses nuées de millions de minuscules oiseaux-lyres, et prouvent avec une solide insouciance, à ceux qui veulent bien y croire, qu'on peut être aussi pesamment désinvolte qu'allègrement sérieux.

Je ne vous ferai pas l'insulte de tout vous expliquer. Je ne m'épuiserai pas à dissiper chacun de vos doutes. Car voyez-vous, mal rêver les choses, c'est ajouter au malheur du monde.
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Choubi Doux · il y a
Un clin de soleil pour une belle finale. ;)
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Mireille Bosq · il y a
Je suis littéralement "transportée". Connaissez-vous la compagnie des marionnettes de Nantes et leur éléphant géant? formidable machine à rêver. ( Je m'abonne).
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François B. · il y a
Une invitation à regarder toujours plus haut ; bêtement je fixais l'horizon...
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Guy Bellinger · il y a
Quand passent les éléphants volants. Dumbo en reste tout chose.
Avez-vous eu l'occasion, avant le piratage de lire mon poème finaliste, "Les blezus au cœur d'un bleu du cœur" ? Dans la négative, en voici le lien :
Les bleus au cœur d'un bleu du cœur (Guy Bellinger)

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Tout à fait planant !
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Brigitte Bardou · il y a
Superbe d'imagination et plein d'humour. Bravo et bonne finale !
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Granydu57 Ww · il y a
Une bien sympathique rêverie.
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Olivier Descamps · il y a
Je reviens avec plaisir goûter à cette charmante rêverie ! Bonne finale !
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Viviane Fournier · il y a
J'avais trop trop aimé, alors, je reviens avec plaisir ! Bonne chance à vous !
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Orane CP · il y a
Vous imaginez si aisément, que j'y crois à vos grosses bêtes ... il vaut mieux car : " mal rêver les choses, c'est ajouter au malheur du monde" ! Cette phrase est particulièrement belle.

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