Résidence en pays d'Okaou

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"Nous ne vivons que pour découvrir la beauté. Tout le reste n'est qu'attente." Khalil Gibran Mon recueil paraîtra le 10 janvier 2023 Aux Editions Unicité marielibelloise@gmail.com

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J’ai senti ce petit picotement sous la pulpe de mes doigts, et j’ai su qu’il fallait te le dire. D’abord je me suis approchée du jardin ceint de mille herbes folles. Mes préférées. Puis ces merles qui me suggéraient d’anciens cours de solfège. Ma vision s’est encore réjouie quand, sur le chemin suivant j’ai abordé avec légèreté le champ des oliviers, tous majestueux, à m’attendre sans doute, pour le jour où je voudrai t’écrire. Il suffisait qu’ils paraissent pour que la vie semble pleine et douce. De leurs gris poudrés, ils prévoyaient les automnes où leurs fruits nourriraient la ville toute entière. J’ai relevé ma mèche pour mieux les observer. Avec de telles sentinelles, la nature plus que jamais avait raison. Et notre tort humain carillonné au loin se matérialisa avec un engin jaune chantier.



Il avait été prévu de raser l’endroit pour construire des résidences secondaires. Certains futurs propriétaires étaient venus l’été précédent en mimant avec leurs doigts des rectangles de photos, ils avaient ri comme on épouille un animal, en laissant – une fois le travail fini – un cadavre nu. Et ce rire gras m’avait surprise dans ma rêverie d’autochtone. Quelles pensées devais-je débusquer pour trouver la légitimité d’une résidence secondaire ? Vivre deux fois plus, plus loin ? Ailleurs. Cet ailleurs qui prendrait la place de vieillards argentés.

Gabriel le vieux cantonnier avait parlé avec eux, ils ne comprenaient pas son langage fait de l’accent grassois et du mégot planté sur le bord de sa lèvre inférieure. Il leur avait conté l’histoire de ce copain hésitant qui avait déraciné au moins trente sentinelles semblables à celles-ci. Lui était mort entre le début du projet et la décision finale. On avait abattu les gros arbres pour finalement vendre le terrain à des investisseurs qui espéraient eux aussi quelque chose sans bien savoir quoi. Quant au copain de Gabriel, il rejoignit sa résidence secondaire dans le petit cimetière Saint-François. Les futurs propriétaires avaient dû y voir un présage. Les panneaux se sont succédé tantôt officiellement plantés par la mairie, tantôt bariolés de peinture argentée par les plus officieux artistes du cru. Puis plus rien, les pancartes à terre. La danse des oliviers décorés de leurs tabliers verts avait repris en novembre et la ronde des camions sur la route du pressoir rythmait le paysage grassois.

Ils trônent toujours là sur ce chemin des souvenirs. Ils exhibent leurs troncs argentés et rugueux au vent fort de l’hiver, au soleil dardant de l’été. Ils se souviennent doucement qu’ils ont vu naître les premières automobiles et les arrivées de vacanciers. Ils ont subi les outrages de canifs amoureux, en laissant le temps agrandir les hiéroglyphes d’amour. Aujourd’hui encore leur canopée grisonnante donne du fruit en automne, et me rappelle que le tien et le mien avancent. Il fallait que je te le dise pour que ma terre prise par le chant des oliviers soit ma résidence secondaire.

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