Quelque chose dans le bleu du ciel

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"Comme le tireur à l'arc dans le zen, je ne vise rien, je m'applique à bien tirer." Michel Vinaver, Écrits sur le Théâtre, 1978

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Elle avait choisi une longue robe en soie, d'un bleu vert aquatique. « On ne se marie plus en blanc à mon âge, expliquait-elle en riant. Et en guise de bouquet, j'aurai mon fils dans mes bras, quel joli symbole ! »
Ils s'étaient donc avancés tous les trois vers l'autel, Papa, Maman dans sa belle robe, portant Gauvain, le bébé chéri, si mignon, si éveillé pour son âge, regardez-moi ça !
Élisabeth était reléguée parmi les mamies et les tatas, on lui avait commandé une robe bleue comme celle de maman, avec de jolies fleurs rouges et blanches brodées, mais Gauvain, que Maman lui avait fourré dans les bras avant le départ pour l'église « Juste le temps que je me maquille, d'accord ma puce ? », Gauvain avait régurgité sur le fragile tissu, et quand Élisabeth avait regardé ses parents rayonnants remonter l'allée centrale, sous le soleil qui ricochait dans les vitraux et donnait un sourire allusif et doux à l'assemblée béate, elle portait sa robe de rentrée au CP, associée dans son esprit à l'insaisissable autorité des écoles en septembre, une robe jaune avec des volants, dont tout le monde lui avait fait exagérément compliment. Les adultes croient toujours que les enfants sont dupes.
C'est l'image qui revient à Élisabeth, alors qu'elle patiente depuis déjà un bon moment dans la salle d'attente du spécialiste. Le carré de ciel que lui offre chichement une courte fenêtre est du bleu de ces robes de noces orphelines, languissant et noyé, proche de la pluie. Elle a voulu aller voir si sa mère avait passé une bonne nuit, mais une infirmière revêche lui a rappelé que les visites étaient interdites le matin. Alors elle se retrouve à attendre là, son sac à main serré sur ses genoux, comme si un danger imminent la menaçait. C'est ce qu'elle ressent toujours dans les salles d'attente, un verdict en forme de couperet. Elle sait qu'elle sortira tout à l'heure avec la nausée, au bord des larmes. C'est toujours comme ça. C'est toujours elle. Gauvain s'est contenté d'un message : « Tu me tiens au courant pour maman ? » C'était hier soir. À cette heure-ci, il fait encore nuit à Montréal, son frère doit dormir dans son bel appartement avec ses planchers en chêne, et ses rideaux de mousseline blanche qui dansent pour célébrer l'aube sur le fond pondéreux et minéral du Saint-Laurent.
La voix émue de sa mère : « Mon fils a si bien réussi ! Je suis si fière ! Il travaille pour Radio-Canada, c'est la plus grande chaîne de télévision du pays. Et vous verriez son appartement ! Avec vue sur le Saint-Laurent ! »
Le bébé-bouquet-de-fleurs, porté en triomphe sous les crépitements d'appareils photo. Élisabeth, petite tache bouton d'or, dissonante et seulette : « Allons, ma puce, viens sur la photo. » Les deux bras de maman sont occupés par Gauvain, papa plaisante avec le photographe, Élisabeth enfouit son visage dans la robe bleutée de sa mère, les petites fleurs brodées lui grattent la figure, elle ne sera sur aucune des photos du grand jour, quel dommage, un si beau mariage.
Le surnom de Bouquet était resté longtemps à planer dans la chaleur familiale, entre tendresse et ridicule. Il était devenu Bouq, puis Book, cet enfant-là, Gauvain, dit Book, était un amoureux des livres comme sa mère, comme son père aussi. Élisabeth ? Non, elle ne lit pas.
Élisabeth ne lit pas, elle cueille : des brassées de graminées anonymes, de fleurs exquises et mourantes, qu'elle éprouve un plaisir trouble à arracher. Dommage que les fleurs ne saignent pas vraiment. Elle vient les déposer à la porte de derrière, celle qui donne sur le jardin, avec l'espoir toujours renouvelé, buté, de la reconnaissance. Sa mère les accepte distraitement : « Encore des fleurs pour moi ? Merci, ma puce, mais je ne sais plus où les mettre... Oh, voilà Book ! Book ! Qu'est-ce que tu fais, mon chéri ? Tu as apporté un beau livre ? Montre à maman ! »
Le ciel à la fenêtre se marbre de trainées plus denses, métalliques. Élisabeth pense à sa mère, inconsciente, couchée deux étages plus bas dans cet hôpital inhumain. Elle la revoit debout, vivante et râleuse, dans son éternel manteau bleu marine : « Le noir est trop dur, dit-elle toujours. Pourquoi portes-tu du noir, Élisabeth ? Ça te donne mauvaise mine. »
— Je suis fatiguée, Maman.
— Allons donc ! Tu ne fais rien de tes journées ! Tiens, aide-moi.
— Fais un effort, maman, plie tes jambes.
— Je ne peux pas, ma fille ! Pourquoi as-tu acheté cette voiture ? Elle est bien trop petite ! Ton frère, lui...
— Oui, mais lui, il ne t'emmène jamais à tes dialyses.
— Comme tu es méchante, Élisabeth ! Book est si gentil ! Et puis, il n'a pas le temps, avec son travail.
— Je travaille aussi, maman.
— Oui, mais enfin, ce n'est pas pareil...
Et puis Gauvain était allé s'installer au Canada. J'aurais tellement voulu partir, moi aussi, songe Élisabeth. Il en avait été question, il en est toujours question, à un moment ou à un autre, dans une vie. Partir et laisser ses parents déclinants, en promettant qu'on reviendra souvent, qu'on reviendra peut-être pour de bon, après tout, on ne sait pas si on va se plaire, à Tokyo, à Montréal, à Nice ou à Bruxelles. Mais on s'y plaît, toujours, on ne revient jamais, sauf à Noël et encore, avec les enfants qui grandissent, tu sais... Ce n'est plus pareil, la maison d'enfance se dénude des voiles nostalgiques, devient un simple appartement dans une banlieue en voie de paupérisation, comme ils disent, devient une fermette sans charme ; il y aurait de gros travaux à faire, mais les parents ne veulent pas. Ils tiennent à mourir entre leurs bibelots et les taches d'humidité qui s'étalent, elles sont les seules à grandir encore quand tout vieillit et s'amenuise.
Élisabeth est restée, Gauvain est parti, comme leur père avant lui, comme si les hommes avaient ce choix ou ce devoir. C'est normal, avait dit la mère, c'est normal qu'une fille reste auprès de sa mère.
« Madame Légard ? Le docteur va vous recevoir. »
Élisabeth s'assied timidement, le médecin regarde son écran d'ordinateur, la tête légèrement relevée.Il porte des lunettes à verres progressifs, pense-t-elle. Cela n'a aucune importance. Elle s'efforce de se concentrer sur sa respiration.
— Alors... Madame Légard... Bon, oui, au sujet de votre mère... Son état s'est considérablement aggravé, je ne vous apprends rien... On arrive au bout des dialyses... Il va falloir passer à l'étape suivante, malheureusement...
— La greffe ?
— Exactement.
Le médecin lui sourit brièvement, comme si elle avait donné une bonne réponse à l'école.
— J'ai fait les tests, balbutie Élisabeth, pour voir si je pouvais... je ne sais pas si le docteur Berry vous a transmis...
— Si, si, j'ai bien reçu... Malheureusement, vous n'êtes pas compatible avec votre mère. Vous savez, la greffe de reins, cela reste très délicat, même si ça s'est bien amélioré depuis les débuts...
Il se rencogne dans son fauteuil, croise les bras.
— La greffe à partir d'un donneur vivant est notre seul espoir pour sauver votre maman. Il n'y a pas d'autres donneurs potentiels autour de vous ? Vous n'avez pas de frère ou de sœur ?
Elisabeth, à la porte du jardin, avec ses brassées de fleurs exsangues. Maman qui lui jette un merci absent, puis appelle Book. Book ! Book ! L'enfant chéri, l'enfant-bouquet-de-fleurs sous les flashs. Book, qui à cet instant même, dort paisiblement près du miroitement indulgent du fleuve, si loin de cet hôpital sordide et mort, par-dessus un océan de sacrifices perdus. C'est normal que tu sois restée, Élisabeth. Book ! Book ! Ton frère est si gentil ! Je suis si fière de mon fils !
À la fenêtre, le ciel se noie définitivement, comme une robe de mariée cyanosée qui dégringolerait et se tasserait sur un corps bleui, dans un cercueil étroit.
— Ils avaient annoncé de la pluie, commente tranquillement le médecin, qui a suivi son regard. Madame Légard ? Vous avez des frères et sœurs ?
Élisabeth secoue la tête, comme si elle s'éveillait d'un cauchemar. Elle a un bref instant d'hésitation.
— Non, répond-elle finalement. Non, je suis enfant unique, docteur.

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Annabel Seynave-  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à vous tous d'être venus lire mon texte, voter pour lui et me laisser de si gentils commentaires ! L'aventure continue, avec vous tous, à travers nos mots.
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Annie-Claude CELLA-BONHOMME · il y a
j'aime beaucoup votre texte qui retranscrit bien des blessures, des ressentis que l'on imagine. Belle continuation.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce joli commentaire, c’est un texte dont je suis très fière !
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Christel Bou-Khalil · il y a
Bravo pour cette belle histoire!!!
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Annabel Seynave- · il y a
Un grand merci à vous d’être venue me lire !
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Pat Vermelho · il y a
C'est pourtant difficile de décrire avec des mots, cette iniquité terrible qu'est la préférence des parents pour l'un de ses enfants, et ça l'est encore plus de décrire le sentiment d'injustice de l'enfant sacrifié, dont les sacrifices n'obtiennent aucun écho, pas la moindre reconnaissance. Annabel fait ça naturellement, avec une fluidité exceptionnelle, à bâtons rompus. Je ne suis pas près de cliquer sur le "se désabonner", ma chère Annabel.
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Annabel Seynave- · il y a
Un grand merci du fond du cœur, mon cher Pat ! 🤗
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François Duvernois · il y a
Une recommandation méritée.
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Annabel Seynave- · il y a
Un grand merci François !
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Gérard Jacquemin · il y a
Bravo, succès mérité!
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Annabel Seynave- · il y a
Merci Gérard !
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Alice Merveille · il y a
Bravo pour ce macaron, Annabel 😃
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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour votre soutien Alice !
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Randolph B. · il y a
Une recommandation, c'est beaucoup, je pense que votre texte méritait plus encore !
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Annabel Seynave- · il y a
Vous êtes gentil Randolph, merci ! (Je suis grave d'accord avec vous !!! :)))
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Doria Lescure · il y a
Recommandation absolument méritée chère Annabel !
Il plane tout au long de ce récit une colère sourde qui monte en puissance jusqu’à atteindre la condamnation à mort de cette mère qui joue de ses préférences entre ses deux enfants . Les blessures de désamour ou d’indifférence qu’elle inflige à sa fille lui seront fatales.

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Annabel Seynave- · il y a
Merci pour ce gentil commentaire Doria !
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Fred Panassac · il y a
Bravo Annabel pour le macaron de recommandation ! 💖
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Annabel Seynave- · il y a
Merci à vous surtout !

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