Presqcuscule

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Des petits morceaux de possibles Des bouts d'infinis De l'oxygène en barre d'espace Des ponts en 'ctuations Et de la vie plein les mots les 'tions

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Ce matin est resté bloqué.
Le matin.
Bloqué à l'horizon comme le pied d'un démarcheur intrusif dans l'embrasure de la porte.
Le soleil n'est même pas visible. Il n'y a que les lueurs de l'aube, spectacle ahurissant de beauté laissé suspendu, sur pause.
Partout on s'interroge, on s'affole.

Dans la ville, sur le chemin du boulot, les travailleurs hésitent. Doivent-ils faire comme d'habitude ou rentrer chez eux ? Pour quoi faire de toute façon ? Alors dans le doute, ils s'assoient sur les bords des routes et attendent.

Dans la forêt voisine, les loups se rassemblent. L'instinct dérangé par ce quelque chose anormal, comme une démangeaison dans l'esprit. Ils réunissent leur conseil et même l'alpha ne sait que penser, que dire pour rassurer les siens.
Comment chasser sans savoir si c'est le jour ou la nuit ?
D'autant qu'en l'état, ce n'est ni l'un, ni l'autre, mais plutôt un entre-deux indécis.

En ville, les heures s'égrènent et les travailleurs s'occupent comme ils le peuvent. Ils improvisent quelques jeux d'argent, des discussions animées sur le « oui » et le « non » à placarder sur chaque sujet qui ne fait pas l'unanimité.
Midi arrive et on en vient à ne même plus regarder les montres. Ce sont les estomacs qui appellent au déjeuner. Chacun dégaine son casse-graine.
Au loin, c'est toujours l'incertitude.
Les premières lueurs du jour inlassablement collées sur la ligne d'horizon.
— Ch'est beau quand même, dit un ouvrier automobile en mâchant son sandwich au thon.
— Mouais, tu joues ? lui répond l'autre, à côté, obsédé par leur interminable partie de poker. Les cartes improvisées avec les pages d'un roman arrachées.

Dans la forêt, le conciliabule des loups émet nombre d'hypothèses, mais aucune idée concrète n'émerge. L'alpha fatigue, l'alpha a faim. Heureusement, il n'y a pas d'heure pour les louveteaux qui se jettent aux mamelles de leur mère dès que l'estomac le réclame.
Un chevreuil approche, le pas prudent, sous le regard médusé des prédateurs. On montre les crocs, on retrousse les babines, mais l'alpha, curieux, ne réagit pas et ne lance aucun ordre.
Le chevreuil vient jusqu'à lui et lui demande simplement s'il sait ce qui se passe.
L'alpha répond qu'il l'ignore.
Le cervidé hésite alors puis s'éloigne. Il revient moins de cinq minutes plus tard, accompagné de sa harde.
La confusion sème le silence.

— T'as triché !
— Peuh ! Comme si j'avais besoin de tricher pour gagner avec un carré de rois.
Les esprits s'échauffent tandis que de nouveaux venus arpentent les rues. Les chefs d'entreprise, nerveux, cherchent leurs salariés.
— Hey ! Ce n'est pas férié aujourd'hui ! Au boulot !
La plupart du temps, ils sont accueillis par une notable ignorance. Pour d'autres, la tension de cette journée – matinée ? soirée ? nuit ? – incertaine engendre quelques plus vives rebuffades. Là on lance les épluchures de son fruit d'à midi, ou encore une poignée de mégots jusque-là sagement écrasés en un même point dans l'idée de les jeter plus tard.
Quelques huées s'élèvent, mêlées aux rires et à quelques éclats de colères. Tous n'en demeurent pas moins assis. Personne ne se lève.

Dans les bois, harde et horde, troublées de se trouver ensemble, s'accordent sur une trêve. Le temps de réfléchir à leur problème commun. Les uns dépendent des autres et réciproquement. Les chevreuils eux-mêmes reconnaissent que sans les loups, ils se trouveraient bien trop nombreux pour trouver de quoi manger.
De même, à d'autres endroits de la forêt, les animaux nocturnes tergiversent, bientôt rejoints par les diurnes.
De leur côté, les arbres bruissent entre eux. La lumière leur est vitale et elle leur manque depuis de longues heures déjà. Ils se font passer le message : demander aux fleurs et aux abeilles de collaborer pour envoyer le pollen en mission de reconnaissance le plus loin possible, dans d'autres forêts. Peut-être quelques êtres quelque part auront-ils trouvé une solution ?
Toute la forêt n'est bientôt plus qu'une rumeur mêlant les discussions animales et sylvestres. Un murmure.

L'agitation a gagné les rues de la ville. Plus personne n'est assis. La plupart des employeurs se sont repliés dans leurs bureaux, tandis que ceux qui sont restés et insistent sont passés à tabac. Révoltés, certains travailleurs leur viennent en aide. Bientôt deux camps s'opposent. Puis se morcellent.
Les deux joueurs de cartes en sont venus aux mains et tandis que l'un strangule l'autre, cet autre lui cogne le crâne à répétition contre un mur. Les coups pleuvent. Des projectiles aussi.
Et le ciel demeure immuable.
Le déchainement de violence voit bientôt naitre ici et là des incendies qui pallient à l'absence du jour. Mais leur lumière est d'un rouge sang qui vomit une fumée noire nauséabonde et suffocante.

Les abeilles sont parties, pollen aux poils.
Les arbres patientent, en profitant d'une légère brise qui leur rappelle les soirs d'été, quand la fraicheur de la nuit panse les affres du jour.
De leur côté, loups et chevreuils ont eu vent de l'initiative des arbres. Ils s'organisent alors pour trouver le bon équilibre, en attendant que les choses reviennent à la normale.

Le chaos.
La folie.
Haine.
Les Hommes se déchirent.
Mais l'un d'eux, enfermé dans son bunker, avale une grande rasade de whisky. Il soupire, l'air indifférent.
Il appuie sur un gros bouton rouge.
J'ai gagné.
Puis rajuste sa cravate.

Il n'y a de ville plus qu'un épais nuage de poussière et de cendres.
Seul survivant, l'homme à la cravate.

C'est alors que le soleil frissonne. Il se réveille en sursaut :
Je me suis rendormi ! songe-t-il en panique.
Il retrouve sa ponctuelle place et la forêt son cours.
Le presqcuscule redevient jour.
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Maurice Alazet · il y a
Bravo Pierre pour ce récit dans l’air du monde … plein de poésie et d’évocation sur où nous allons ! Amitiés
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Pierre Leseigneur · il y a
Merci beaucoup Maurice !!
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Diane Leseigneur · il y a
Malaisant et en meme temps… attachant. Superbe
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Marie Kléber · il y a
Tout un univers qui m'a séduite, à la limite de la poésie et de la folie.
Réussi!

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Pierre Leseigneur · il y a
Vous connaissez les mots qui me vont au cœur.. merci!
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Annabel Seynave- · il y a
Un joli titre pour ce texte poétique, qui tombe sur de jolies images.
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Pierre Leseigneur · il y a
Grand merci Annabel
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Sylvie Neveu · il y a
Merci pour ce quasiscule qui emmène vers un là inconnu, un coin d'humanité imaginaire pas si loin de la réalité, une folie pas si folle que ça, une dinguerie pas si loufoque que ci, un récit qui installe une ambiance, une atmosphère à la fois pesante à la fois délestée des contingences routinières et maintenant... que feule la forêt !
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Pierre Leseigneur · il y a
Wahouuu merci pour cette évolée!!
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Sylvie Talant · il y a
J'ai trouvé étrange que les travailleurs refusent d'aller travailler parce qu'il fait nuit : ils ont des montres, j'espère ! en hiver presque tout le monde va travailler quand le jour n'est pas encore levé et ce n'est ps pour l'instant un motif de grève. L'attitude des animaux m'a plu car elle est beaucoup plus plausible : eux vivent réellement au rythme de la lumière et de l'obscurité.
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Pierre Leseigneur · il y a
L'attitude des travailleurs, comme les travailleurs en eux-mêmes est une satyre caricaturale de notre société. Mais j'entends vôtre désarroi. Merci pour votre lecture
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Conscience Collective · il y a
Très belle chute Pierre! Mais j'aurai bien aimé lire plus.☺️☺️
Si vous avez le temps, j'aimerais aussi vous inviter à lire Le rêve prémonitoire (Conscience Collective), vous aimerez peut-être le lire.

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Pierre Leseigneur · il y a
Merci, je jette un oeil dès que possible!
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Gabrielle Lamerant · il y a
Rêverie déconcertante, voire gênante qui donne pourtant à réfléchir. J'y perçois les brumes d'une mécanique de la nouvelle à la Roald Dahl, un auteur cher à mon coeur. 🙂
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Pierre Leseigneur · il y a
Désolé pour ce sentiment là, et à la fois quel privilège d'en suciter un.
Merci :))
Ha? Je n'ai jamais lu ses nouvelles, je creuserai la question. Merci encore❤

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Jenny Guillaume · il y a
Bravo pour ce très bon texte, la construction est efficace, la chute surprenante et je retrouve avec plaisir ton univers si particulier 😊
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Pierre Leseigneur · il y a
Merci ma Jenny!!! Venant de toi ces mots ont beaucoup de valeur
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Bruant d'Almeval · il y a
J'aime particulièrement l'emploi facétieux que vous faites des mots. Sans cynisme, vous jetez un regard plutôt clairvoyant sur l'humanité. Cette humanité qui n'a de cesse de renouveler les mêmes travers, pour les mêmes conclusions. Cette humanité aux côtés de laquelle doivent cheminer faune et flore, tant bien que mal... mais, souvent mal.
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Pierre Leseigneur · il y a
Oui, tristes constats qui "polluent" beaucoup mon écriture ces derniers temps... merci pour vos mots 🙏

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