Pourquoi je n'emmène plus le chat en vacances

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Age : Moyen Habitat : en plaine, au calme. Occupations :des lectures très diversifiées, toujours à la recherche d'une de ces histoires qu'on est triste de quitter. Court ou long ? C'est la ... [+]

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Imaginez un jardin sans rêves, un jardin gris et sombre dans lequel aucune fleur ne pousserait, dans lequel aucun oiseau ne chanterait. Et bien, ce jardin sans magie, triste et silencieux, je l’ai vu.


Je m’appelle Capucine Bonnefoy, j’ai douze ans, bientôt treize et je vivais jusqu’à ce jour une existence on ne peut plus banale : parents presque divorcés, petite sœur de neuf ans, Margot, sangsue et insupportable, chat débile et puantissime... Mes parents, entre disputes et pseudo réconciliations avaient eu la brillantissime idée de louer une maisonnette sur l’Ile de Cambaie pour les vacances de Toussaint. Je sais, vous ne connaissez pas, même l’atlas ne connaît pas tellement c’est paumé. Cadre idyllique, mer et ciel uniformément gris, petite pluie battante et vent glacial... Bref, comme je le disais, une idée de génie qui nous a entassés, chat qui pue compris, dans la voiture familiale, pour huit heures de trajets entrecoupées de « taisez-vous à la fin les filles », avec quelques « c’est comme à la maison, tu ne m’écoutes jamais, je t’avais bien dit de tourner à gauche »... On est arrivés à bon port, après une brève traversée dans une barque à moteur conduite par un pêcheur du coin, les nerfs en pelote, avec, pour ma part, une franche envie de trucider le chat.

Surprise qui n’en était déjà plus une, vu comme tout cela commençait, nous avons poireauté dans le vent glacé pendant une bonne demi-heure, attendant la personne qui devait nous remettre les clés de la location. Bien sûr maman reprochait à papa de ne pas avoir pris de numéro de téléphone pour la joindre en arrivant. Enfin, un homme, entièrement recouvert d’un gigantesque poncho de pluie (ce qui m’a laissé entrevoir le bien fondé d’avoir pris mes sandalettes) s’est avancé vers nous et a dit :
C’est vous qui avez loué la conciergerie ?
Ne voyant personne d’autre sur le quai, il nous a fait signe de le suivre. C’est à l’arrière d’une camionnette décapotée sentant le mouton que nous avons fini notre voyage, le chat hystérique dans sa caisse de transport. En même temps, le grand air et l’odeur du camion rendaient sa présence presque supportable.
Nous sommes enfin arrivés devant une grille toute rouillée, s’ouvrant sur une longue allée bordée d’arbres centenaires. Au fond, on distinguait à grand peine une vieille demeure. Très très décrépie, si vous voulez mon avis. L’homme, qui ne nous avait pas adressé trois mots durant le trajet, nous a alors montré une espèce de bicoque en pierre juste à côté de l’entrée. Il a dit :
C’est là. Il y a du bois derrière. Pour le feu.
Il a tendu les clés à papa et il est reparti.
Maman a regardé papa, d’un air qui laissait présager une colère titanesque.
Contre toute attente, elle lui a simplement arraché les clés et a ouvert la porte de la maisonnette.
Du coup, j’ai hésité à laisser partir le chat, je savais qu’elle m’en voudrait si on ne le retrouvait pas. Elle avait déjà l’air limite, là.

L’intérieur de la maison, était simple, assez propre, mais froid et humide.
Mon pauvre père, essayant de sauver nos vacances, est vite allé chercher du bois. J’imaginais, à cet instant qu’il savait qu’il n’y avait pas d’électricité dans cette maison et que ça allait être diablement plus compliqué que d’allumer le barbecue sur notre balcon. Apparemment non.
Je vous passe notre première nuit, passée serrés sur le canapé devant la cheminée, la puanteur féline lovée sur les genoux de maman.

Au bout de deux jours, nous avions compris le fonctionnement de l’eau chaude, la température des deux pièces, cuisine non comprise, étaient devenue acceptable. Nous avions également assimilé qu’à l’épicerie du village, le pain c’est de 9h à 11h, que les légumes frais, c’est carotte et pomme de terre. Maman, qui se nourrit habituellement de salade verte, a paru sur le point de craquer. Pas nous, le régime pomme de terre-nouilles pendant une semaine ça nous allait bien.
Ce jour-là, miracle, la pluie a cessé de tomber et un coin de ciel bleu a percé au travers des nuages. Margot jouait avec sa console de jeux et je tentais d’oublier que le chat avait vomi sur ma couette pendant la nuit en profitant des dernières heures de batterie du portable inutile de mon père pour passer des SOS par SMS à ma meilleure amie, Julie. Maman a pris son faux air de « Je suis très calme, tout va bien » souvent annonciateur de tempête pour nous dire d’en profiter pour aller jouer dehors, qu’il fallait qu’elle parle avec papa. Et de faire attention à ce que le chat ne sorte pas. Dommage. Manqué.

N’ayant surtout pas envie d’assister à l’inévitable catastrophe en latence depuis notre arrivée, nous avons mis nos chaussures les plus imperméables et avons entrepris de partir explorer les jardins du château. Il parait que c’est un manoir, abandonné depuis une terrible tragédie. Impossible d’en savoir plus, les adultes parlent toujours de ces choses-là à voix basse, entre eux. Une piste à explorer pour une éventuelle mais tellement providentielle disparition du chat.

C’est là, caché derrière une haie d’aubépines que j’ai vu le plus triste jardin du monde. Le temps semblait s’y être arrêté. Pathétique. D’autant plus qu’il y persistait les traces d’anciennes cultures, des carrés bien définis de terre retournée, entourés d’herbes folles.
Une impression de malaise intense nous a saisis, et nous avons décidé, d’un commun accord, de ne plus jamais, mais alors jamais, y remettre les pieds.

C’était sans compter sur ce ****de chat. Encore lui.

Le reste du séjour s’est déroulé entre mauvaise humeur et ennui. Papa et maman ne se parlaient que par monosyllabes depuis que cette dernière avait découvert qu’il n’y avait qu’une navette par semaine reliant l’île au continent. Papa, avait fini par sympathiser avec les gars du coin et restait de longues heures au seul café de l’île avec eux. Maman partait pour de grandes balades en solitaire et nous nous occupions de notre mieux.

C’était fatal dans cette ambiance, le soir juste avant notre départ, quelqu’un (moi mais chuuuutttt !!) a oublié de fermer la porte d’entrée. Le chat, trop heureux de sortir au grand air a décampé. Ne me prenez pas pour un monstre. J’espérais juste ne pas faire le voyage de retour, le visage collé sur sa cage, à portée de son haleine fétide. Et là, c’est dans le meilleur des cas, celui où il ne se retourne pas.
Bien sûr ça a été la pagaille générale, maman, que je n’avais jamais vue aussi prêt de l’asile psychiatrique a déversé son trop plein de stress et tout le monde en a pris pour son grade. Penauds, nous avons attrapé des lampes torches et sommes sortis dans le crépuscule en appelant l’immonde félin.
Pas trop fort en ce qui me concerne. Pas une grosse perte, si vous voulez mon avis.
Vous devez avoir une bien mauvaise opinion de moi ...
Moi-même je n’étais pas très fière.
Surtout de voir papa si désemparé et maman en train de pleurer.
Alors, j’ai mis les bouchées doubles, courant d’un coin à l’autre du parc, remontant la route, soulevant les buissons, scrutant la cime des arbres. Enfin pas trop, j’avais maintes fois vu ce gros tas de croquettes tenter l’ascension du canapé.... Sans commentaire.
Finalement un pitoyable miaulement a répondu aux appels de ma mère, sûrement qu’il a compris sur qui il pouvait compter dans cette famille.
Et devinez où il était ???
Perché sur le seul arbre mort du jardin maudit, bien sûr incapable d’en descendre.
Imaginez bien la scène : nuit tombante, jardin maudit, temps virant à la tempête, **** de chat trop haut pour être attrapé, humains tentant de le persuader qu’un chat, et oui même comme lui, finit toujours par retomber sur ses pattes. ..
Il n’a pas bougé et nous avons tous failli mourir de peur quand une grosse voix a interrompu nos supplications en tonnant :
Qu’est ce que vous faites ici ? Ce jardin est privé.
Sortie de l’ombre, une masse imposante, vaguement humaine s’est avancée d’un pas menaçant vers nous. Mon père, chevaleresque, s’est mis en rempart devant nous et a tenté d’expliquer, d’une voix ferme et raisonnable, le pourquoi de notre présence en ces lieux. L’homme, puisque finalement c’en était un, a regardé en direction de l’arbre, n’a pas vu le chat noir, a poussé une sorte de grognement sourd, presque en pleurs et a dit :
Partez, mais partez vite, vous ne devez plus être ici à la nuit tombée.
Perso, j’ai grave flippé, mais papa a assuré. D’un mouvement leste il a attrapé la première branche de l’arbre, s’est hissé jusqu’au chat, l'a pris sans ménagement par la peau du cou et a sauté. Nous avons couru comme jamais, rejoint la conciergerie et fermé la porte à double tour derrière nous. Et puis nous avons fait, ce que nous n’avions plus fait depuis longtemps. Nous avons ri, mais ri de tout notre cœur.

Dans un élan de joie j’ai même failli caresser le chat.

Finalement ça a plutôt arrangé les choses.
Maman a peut être enfin vu en papa, le héros qu’il est pour moi. Papa, a sans doute compris qu’il valait mieux se méfier des bons plans de son copain Hubert. Tous les deux ont sans doute vu qu’ils tenaient beaucoup l’un à l’autre. Toujours est-il que depuis notre retour les choses semblent aller mieux.

Et pour tout le monde c’est un fait établi : c’est la dernière fois qu’on emmène le chat en vacances.

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