Poe

il y a
4 min
2 098
lectures
322
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

On n’y pense peut-être pas assez : que ferait-on dans un monde où le livre est devenu obsolète, inadapté, voire non-compatible avec notre survie

Lire la suite

Ecrit depuis toujours, irrégulièrement. Se raconte des histoires et adore quand d’autres les aiment. Auteur des recueils La plus jeune des frères Crimson (Quadrature 2018) et Il ne se passe ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2021
Image de Très très courts

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Poe avait rejoint la colonne trois semaines plus tôt. C'était un vieillard. Soixante ans, c'est pas vieux, se défendait-il, et peut-être que ça avait été vrai quelques années plus tôt, mais par les temps qui couraient, on devenait un vieillard de plus en plus tôt.
Le garder avec nous, c'était comme traîner un boulet. Poe s'essoufflait. Ses articulations le faisaient grimacer. Il chopait des crampes. Il devait souvent s'arrêter pour pisser. Ce n'était pas comme ça qu'on survivait. Pour survivre, il fallait bouger. On n'était pas assez nombreux pour les affrontements, alors on se faufilait dans les espaces vides. Mode furtif. On traçait nos cinquante kilomètres chaque jour. Parfois en cercle ou en zigzag, mais on était toujours en mouvement. Poe faisait son possible, mais bonne volonté ou pas, fallait bien voir les choses en face, il nous ralentissait. On en avait abandonné pour moins que ça.
Des comme lui, on en croisait régulièrement. Vieillards, malades, handicapés, qui cherchaient à se mettre à l'abri dans un groupe. On ne les empêchait pas de s'accrocher à nos basques, mais pas question de les attendre. C'était leur problème, pas le nôtre. On n'était pas de bons samaritains, juste des survivants qui n'avaient pas viré sauvages. Généralement, ils ne tenaient pas la journée. Faut reconnaître que Poe était courageux. Il s'était joint à nous et avait puisé profond dans ses réserves. Le soir, quand on avait allumé le feu, il était toujours là. Dans la lumière tremblante, l'épuisement se lisait sur son visage. C'était sûr qu'il ne tiendrait pas deux jours comme ça. Mais le lendemain, on avait ralenti la cadence pour lui, juste ce qu'il fallait pour qu'il ne décroche pas. On ne s'était pas concertés, on l'avait fait. À cause de ce qui s'était passé autour du feu.
Poe avait un truc à offrir, un truc qui nous manquait sans qu'on en soit vraiment conscients. Quand chacun avait eu terminé d'avaler ce qu'on avait trouvé, Poe s'était raclé la gorge et avait commencé à nous raconter une histoire. C'était ça, son truc. Il savait y faire. Avec quelques mots, il nous faisait oublier où on était. Quelques autres de plus, et il nous faisait rire, pleurer ou frissonner. Quand il s'était tu, on s'était couchés en se demandant comment l'histoire allait se terminer. C'est mot pour mot ce que m'avait dit Flora en se collant contre moi.
C'est vrai que depuis que Poe était arrivé, on s'était mis quelques fois en danger. Comme cette fois où on s'était tous tapis dans les fourrés quand on avait frôlé d'un peu trop près une horde de barbares qui traînait derrière elle des femmes enchaînées dont certaines semblaient encore des gosses. Mais ça semblait un prix acceptable pour continuer à entendre ses histoires. Grâce à ça, c'était comme si notre vie ne se limitait pas à survivre. Comme si quelque chose de supérieur nous tenait debout, nous rappelait ce que c'était d'être humain.

Un jour, on est tombés sur un hameau abandonné. C'était toujours dangereux de s'y aventurer, mais on n'avait pas vraiment le choix. On y trouvait toujours deux ou trois trucs qui nous étaient nécessaires, qui avaient échappé aux visites précédentes. Ça pouvait être des vêtements, des médicaments, des couteaux. De l'alcool, aussi, faut bien l'admettre. On envoyait deux d'entre nous pendant que les autres surveillaient les alentours. Cette fois, c'était notre tour à Flora et moi. On était plutôt bons à ça. On était rapides. On prenait juste ce qu'il fallait de risques. On savait où chercher. Ce hameau-là faisait pas plus de quatre ou cinq maisons. On voyait tout de suite qu'on n'était pas les premiers à le visiter. Loin de là. Des crétins avaient même mis le feu à trois baraques, genre, ce que je ne prends pas ne servira à personne, belle mentalité les gars ! On a rien tiré d'autre de la première qu'une hachette et un sac à dos. Arrivée à la deuxième, Flora a pris le rez-de-chaussée et moi l'étage. J'ai trouvé deux paires de chaussettes chaudes au fond d'un tiroir et une boîte de pastilles à la menthe, et aussi des morceaux de savon, une torche en état de marche et des protections périodiques. Quand je suis arrivé à la pièce du fond, je l'ai trouvé tapissée de bouquins. Je savais lire, Flora aussi, mais on n'était pas nombreux dans la colonne. J'aimais bien, je m'en souviens, mais les bouquins, c'était encombrant alors en général on n'en prenait pas. J'ai quand même pris le temps de parcourir les rayons. Certains me disaient quelque chose. Même si j'en avais lu aucun. Des vieux trucs, pas ma came, même si je n'avais jamais essayé. Et puis il y en a eu un sur lequel je me suis arrêté. À cause du nom de l'auteur. J'ai commencé à le feuilleter. Probable que j'y suis resté un bon moment vu que j'ai sursauté quand derrière moi, Flora a dit :
— Putain, mais qu'est-ce que tu fous ? Faut qu'on s'arrache !
Je me suis tourné vers elle et je lui ai tendu le livre. Le bouquin s'appelait Histoires extraordinaires.  
— Regarde le nom de l'auteur, je lui ai dit.
— Sérieux ? a demandé Flora après l'avoir examiné, tu crois que c'est lui qui les a écrites ? 
— Nan, j'ai répliqué, je crois pas, c'est beaucoup trop vieux, mais c'est les mêmes histoires qu'il nous raconte le soir, même s'il brode un peu pour les faire durer plus longtemps.  
— Hmm, a marmonné Flora en tournant les pages, on dirait que t'as raison.
— Et il y a une suite, j'ai ajouté, en lui tendant les Nouvelles histoires extraordinaires. Si on prend les bouquins, j'ai dit, on pourrait raconter ces histoires-là nous-mêmes. On n'aurait plus besoin de lui. On serait à nouveau rapides comme avant.  
— Ouais, a encore dit Flora en tournant quelques pages de plus, en sécurité, quoi. On traînerait plus ce boulet derrière nous juste pour le plaisir que le soir venu, il nous fasse oublier toute cette merde dans laquelle on vit. Puis, levant les yeux vers moi, elle a ajouté : si on prenait ces foutus bouquins.
Puis, elle a balancé les deux livres derrière elle, et elle et moi, on est redescendus.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

On n’y pense peut-être pas assez : que ferait-on dans un monde où le livre est devenu obsolète, inadapté, voire non-compatible avec notre survie

Lire la suite
322

Un petit mot pour l'auteur ? 103 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo  Commentaire de l'auteur · il y a
Ici l’auteur remercie en bloc tout commentaire bienveillant, passé ou à venir.
Il en profite pour préciser qu’on peut le lire ici mais aussi ailleurs, et donne le lien vers ses recueils de nouvelles :
https://thierryecrit.wordpress.com/a-propos-2/bibliographie/

Image de Pat Vermelho
Pat Vermelho · il y a
J'ai été obligé de faire un parallèle avec fahrenheit 451(de Ray Bradbury), nouvelle dans laquelle le livre est proscrit, puis pour ceux qui s'évadent, adulé. Comme dans votre excellent récit, le livre, mémoire de l'homme, lui est indispensable. La fin est optimiste, mais j'imagine pas forcément réaliste. A voté.
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Un plaisir de relire ce traité d'humanité futuriste ♫
Image de So LMB
So LMB · il y a
Je like pour honorer ce passage :
« Il chopait des crampes. Il devait souvent s'arrêter pour pisser. »

Image de Soseki
Soseki · il y a
Depuis le début de l'humanité les hommes se sont raconté des histoires , le livre a d'une certaine façon isolé les gens , un texte qui nous intrigue , nous captive jusqu'à la fin ...
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Heureux que vous ayez découvert ce petit texte qui fait partie de mes chouchous :)
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
On plonge direct dans une ambiance de fin d'humanité...! Les livres pourtant précieux ne valent pas le lien qui peut se tisser entre le conteur et son auditoire (si j'ai bien compris la fin...?)
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Oui, vous avez bien compris :)
Merci

Image de Hermann Sboniek
Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Thierry,
Je vous découvre après avoir vu votre petite vidéo.
Il y a tellement d'auteurs sur SE que je n'avait encore rien lu de vous !
C'est chose faite. Bonne histoire et belle chute optimiste.
Merci.

Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci Hermann, très heureux que cette petite vidéo vous ait amené à mon texte. J’espère que le hasard vous conduira vers d’autres qui vous plairont tout autant.
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
Ah mais oui maintenant que vous le dites, je n'avais pas fait le rapprochement... :)
Image de Christian Pluche
Christian Pluche · il y a
Félicitations Thierry, une recommandation par Short amplement méritée !
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci Christian, une cartouche de plus dans les distributeurs :)
Image de Olivier Descamps
Olivier Descamps · il y a
De l'extraordinaire dans l'ordinaire que ce Poe ! Une belle découverte !
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci Olivier, très heureux de vous avoir offert cette découverte
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
À bien des edgard, c'est bien d'avoir du Poe ... Je lui ai ajouté mon soutien ... ordinaire.
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci beaucoup !
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Contente de vous lire ... je découvre et c'est une belle lecture, on est porté par vos mots !
Bonne chance à vous !

Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Merci Viviane
J’espère que d’autres de mes textes vous donneront également un grand plaisir de lecture

Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Oh mais oui, j'irai avec plaisir voyager dans vos mots ! ... et bravo pour votre joli recommandé ...

Vous aimerez aussi !