On n’arrête pas le progrès !

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Jeune écrivain du dimanche frôlant dangereusement la trentaine, je suis né à Bruxelles, et j'ai choisi d’y rester, car il y règne un certain flou artistique dont je me suis irrémédiablement ... [+]

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Mike, jeune cadre dynamique dans une société de programmation, déambulait dans les rues de la ville avec pour seul et modeste objectif la recherche d’une place assise dans un café. Il n’y en avait aucune et chacun de ses pas sur le béton le déprimait un peu plus. Mike venait de passer trois jours et trois nuits au bureau et, comme souvent, quand il ressortait dans le monde réel, l’extérieur lui donnait la désagréable impression d’être complètement déphasé. Les rues débordaient de monde et les gratte-ciel de la cité étaient tellement proches les uns des autres, qu’il aurait été incapable de déterminer la couleur du ciel.
Si ça se trouve, la nuit est déjà tombée et il pleut à verse, se dit-il, regardant pensivement vers le ciel, là où près de 250 étages de building, entrecoupés d’antennes, de serveurs, et de panneaux publicitaires obstruaient tout l’espace. C’était un mal pour un bien, le climat froid et pluvieux de la ville refroidissait gratuitement l’arsenal technologique de chaque foyer, en échange de quoi, le citoyen lambda renonçait à avoir la tête dans les étoiles.

Mike avait l’impression que chacun de ses pas le fatiguait davantage. Son pantalon en fausse fourrure le serrait abominablement et ces saletés de bottes en aluminium lui faisaient vivre un véritable enfer, comment avait-il pu acheter de pareilles horreurs ? Il envisageait déjà de retourner en direction de son bureau, quand, soudain, il croisa un banc public. Renonçant définitivement à son café, il décida d’y faire une petite pause. Avec un soupir de soulagement, il entreprit de s’asseoir sur le métal. Il l’avait bien mérité !
Du répit, enfin ! pensa-t-il, commençant à se dire que, non, le monde entier ne lui en voulait peut-être pas.
Le choc fut instantané. Il se releva immédiatement tout en poussant un hurlement déchirant. Plusieurs piques en acier s’étaient plantées dans son arrière-train ! Le pauvre homme se rendit rapidement compte qu’il saignait abondamment ! Avec difficulté, Mike sortit son cellulaire de sa poche et commanda une ambulance. Mais qu’est-ce qui m’a pris !? pesta-t-il, alors que des perles de sueur froide dégoulinaient de son front. Ces satanés dispositifs anti-sdf ont bien failli m’avoir ! réalisa Mike avec horreur. La foule anonyme et compacte continuait à s’agiter autour de lui, lorsque les gens passaient à sa portée, ils prenaient soin d’éviter son regard. Je ne suis plus qu’un simple écueil dans le courant, comprit le programmeur. Il n’appela pas à l’aide, ne supplia personne, car, au fond de son âme, il savait comment il aurait réagi en pareille circonstance : il n’aurait pas bronché.
Au loin, on entendait déjà les sirènes de l’ambu-drone se frayer un passage parmi les antennes. Mike sortit péniblement son portefeuille de sa poche arrière afin de préparer son passe d’assurance santé. Ses mains tremblaient et il avait de plus en plus froid, cependant, sans son passe, les ambulanciers ne le prendraient jamais en charge… Et dire qu’il avait toujours refusé de se faire implanter… Avec effroi, Mike se rappela qu’il avait oublié le précieux sésame dans son tiroir, au boulot. Ses oreilles se mirent à bourdonner, peut-être était-ce dû au vacarme ahurissant que faisait l’ambu-drone en se posant non loin. Mike aperçut une portière s’ouvrir et deux hommes s’extirper du véhicule ; surtout ne pas s’évanouir, pensa-t-il, avant de définitivement perdre connaissance.

William Klince était ambulancier depuis dix longues années, des scènes comme celles-là, il en voyait tous les jours.
— Encore un pauvre gars, cherchant juste un peu de repos, constata-t-il, amer.
— N’empêche, vise un peu ses godasses, rigola, Dan, son collègue. Le mec avait du goût, c’est sûr !
— Fais-lui les poches, on ne sait jamais qu’il possède un passe, ordonna William.
— Je trouve que dalle, et ces saletés de piques l’ont bien amoché ! Qu’est-ce qu’on fait ?
— Rien du tout, à en juger par son état, il n’y a plus que quelques minutes à attendre. Ensuite, on appellera les pompes funèbres, ils viendront prendre le corps et l’incinérer.
Quel gâchis, songea tristement William.
— Et combien ça nous coûte tout ça ? interrogea Dan. Le jeune homme avait le visage crispé, et serrait les poings. C’est quand même pas à nous de nous en charger non ? On n’y est pour rien ! 
William dévisagea son collègue, avant de se reprendre :
— Non, t’inquiète. Et ça coûte pas un rond, c’est pris en charge par la sécu…
— Ah, c’est bien ça… conclut Dan, l’air rassuré.
— Oui, on n’arrête pas le progrès… fit William, avec un pincement au cœur.

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