Omi

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"Les écritures sont les antidotes qui résultent des bouleversements de notre sacralité, puisse que le futur y soit déjà inscrit." "Los apocrifos son antidotes que resuelven los trastornos  [+]

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On m'appelle Omi fille d'Oros, je fais partie de la tribu des Aluns. Quand mon troisième fils, le fils de Torus, s'est coupé le bras avec un silex, heureusement, que j'avais la plante qui arrête le fluide rouge (1). C'est une jolie ombelle blanche sur une tige haute comme le coude, ses feuilles sont de fines franges dentelées, un peu comme les poils de nos yeux. Grâce à cela, on ne peut pas la confondre avec toutes ces ombelles blanches qui poussent dans les montagnes où nous vivons à la belle saison. J'ai cueilli une poignée de plantes fraîches que j'ai pilées dans mon mortier de pierre. J'ai roulé la pulpe bien écrasée dans une large feuille et je l'ai appliquée comme une compresse sur la plaie, le coucou n'avait pas encore chanté que le sang s'est arrêté de couler.
Deux levés du soleil plus tard, j'ai oint la plaie d'un cataplasme de boue que j'ai ramassée sur le bord du torrent, une fine poudre de vase sableuse et collante déposée sur la berge, elle évite la chaleur du corps qui bien souvent emporte les blessés au royaume des morts. Le troisième fils de Torus n'ira donc pas à la chasse pendant au moins une lune, le temps que la plaie se referme. Il est encore bien jeune, je le prendrai avec moi pour la cueillette, la belle saison s'avance et la fleur jaune qui soigne les coups (2) pousse en abondance dans les prés au-dessus de la caverne. Son cœur est orange et ses pétales tout chiffonnés. Quand on l'écrase entre les doigts, une forte odeur s'en dégage.

Au début de la belle saison, j'avais jeté par hasard de la boue séchée dans le feu, j'ai remarqué que le feu rendait la terre très dure. Avec mes sœurs, nous avons fabriqué des pots en assemblant des boudins de glaise que nous avons fait cuire sous la cendre bouillante du feu. Au premier essai, ils se sont brisés. Nous avons alors construit un âtre de pierre et de boue que nous avons recouvert de cendres très chaudes. Nous avons mis nos pots dans l'âtre bien fermé et les avons laissés pendant deux tours de soleil. Maintenant, nos pots sont assez résistants pour qu'on puisse les transporter. Je peux ainsi conserver mes fleurs jaunes pilées avec de la graisse d'auroch. Brama, le chef de clan, me respecte pour cela, car j'ai inventé un onguent magique. L'hiver dernier, mon frère Akim a reçu un rocher sur la poitrine en chassant l'isard dans les falaises. Sa poitrine est devenue toute bleue, je l'ai massé à chaque crépuscule avant le sommeil, en moins de deux lunes son torse avait retrouvé un aspect normal même s'il a encore un peu mal aux côtes quand il rigole.

Lorsque ma cinquième fille est partie au royaume des morts suite à de fortes chaleurs, je n'avais pas encore trouvé les bienfaits et les dangers de la reine blanche (3) dont les sommets fleuris calment les fortes fièvres, mais dont les graines rendent très malade. Quand j'en ai donné à ma cinquième fille, je ne le savais pas. C'est si dur de garder un enfant jusqu'à l'âge adulte, Torus était très mécontent d'avoir perdu une fille d'autant plus que c'était une jeune fille très habile au tir à l'arc pour le petit gibier.

Quand le soleil aura tourné dix fois, il nous faudra redescendre dans les basses vallées, car la mauvaise saison est trop froide près du torrent bleu, la terre devient blanche, l'eau disparait, le gibier se cache et dort, difficile de nourrir la tribu dans ces conditions. Je dois ramasser plus de plantes qui guérissent, je les fais sécher sur les claies d'osier que nous avons fabriquées, je compléterai mes pots de fleurs jaunes à la graisse d'auroch. Je ramasse aussi la boue du torrent, une fois séchée elle se conserve bien en poudre dans une besace en peau d'hermine.
C'est la mère de ma mère qui m'a transmis le savoir des plantes et de la terre, elle était, elle aussi, très respectée de la tribu. J'ai moi-même découvert de nouvelles plantes bienfaisantes comme ces feuilles en forme de pointe de lance (4) qui poussent en rosaces au ras du sol au début de la belle saison. Lors de nos longues marches de migration, je mets des feuilles dans les bottes de peau des membres de la tribu, elles soignent les petites plaies et évitent l'échauffement des pieds.

Avant de partir pour les grandes plaines, il faut aussi faire des provisions de peaux d'ours et de lynx, de viandes et de fruits séchés pour le voyage, ramasser des baies et sortir les bonnes racines et les bulbes de la terre mère. On transporte la plupart des provisions sur nos dos, mais Torus a imaginé un moyen qui nous soulage lorsque le sol est assez plat : deux grandes perches croisées et nouées sur le haut, un tressage d'osier entre les deux et voilà un charroi que l'on peut charger de provisions et de peaux. Les extrémités basses sont taillées en pointe et durcies à la flamme afin de réduire le frottement sur le sol et d'en limiter l'usure. Ces charrois rendent de bons services pour la longue migration vers les plaines, mais sont peu propices aux terrains escarpés des montagnes.

C'est notre dernière nuit dans la caverne, demain nous partons pour les grandes plaines, les baluchons sont prêts, toute la tribu est dans l'attente, une certaine excitation règne dans la grotte. Le voyage est risqué, certains n'arriveront jamais à destination. Attaques de grands fauves, fleuves et marais à traverser, pitance à renouveler chaque jour. La nuit est tombée, sur le seuil un grand feu illumine les voûtes, les hommes vont veiller toute la nuit pour garder nos biens et protéger nos provisions des prédateurs.

Nous les femmes, nous allons honorer la terre mère afin qu'elle nous protège. Nous rassemblons toutes les argiles colorées que nous possédons, je mets un peu de poix d'arbre à résine sur des bâtons que j'enflamme au foyer, voilà qui va nous éclairer. Nous avançons lentement vers le fond de la grotte en psalmodiant les chants sacrés jusqu'à une grande cavité aux murs lisses. Là, le cérémonial commence. À l'aide de bâtons de bois noircis au feu, Arena dessine les têtes des animaux qui nous nourrissent, Filo trace les contours des animaux qui nous attaquent, Flore et moi mélangeons nos argiles rouges et jaunes à de la graisse d'auroch et colorons les scènes qui se déroulent sous nos yeux. Nous plaquons nos mains enduites d'argile sur les murs de la caverne qui prennent une nouvelle vie. Nos chants résonnent sous les voûtes et vibrent à l'unisson honorant ainsi notre terre mère et les astres qui la font vivre. Demain, nous nous mettrons en marche pour au moins deux lunes, peut être croiserons nous des tribus amies, nous aurons tant de nouvelles connaissances à échanger, tant de choses à transmettre, à apprendre et à aimer ensemble, demain nous partons vers les grandes plaines...



(1) Achillée Millefeuilles Achillea millefolium
(2) Arnica Arnica montana
(3) Reine des prés Spiraera ulmaria
(4) Plantain lancéolé Plantago lanceolata
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M. Iraje · il y a
La naissance de notre pharmacopée, et de la science empirique.
Un texte qui m'a ramené à "Rahan", cet homme des âges farouches ...

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Eva Dayer · il y a
Un texte riche qui m'a aussi rappelé aussi" la guerre du feu". Avec une initiation à la pharmacopée en plus :) Bravo !
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Les Histoires de RAC · il y a
Entre "la guerre du feu" et "les enfants de la Terre" avec des conseils en herboristerie ♫
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Randolph B. · il y a
Dans la phytothérapie de jadis, un agréable voyage, très bien documenté.
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Nelson Monge · il y a
Une plongée dans la préhistoire qui rappelle avec pertinence que l'inventivité et la recherche ont toujours fait partie de l'histoire de l'homme et ont contribué à son évolution. Le style net et documenté ajoute encore à l'intérêt de cette histoire.
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Pascal Fourrier · il y a
Très jolie nouvelle qui donne envie de faire un stage de botanique pour découvrir que cette nature mérite infiniment notre respect et notre protection comme l avaient déjà compris les peuplades dites préhistoriques.
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Mireille Bosq · il y a
En plus de la jolie leçon de botanique, le tableau de cette tribu préhistorique se lit avec plaisir.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J'allais dire exactement la même chose. :-)
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Fred Panassac · il y a
La vocation d’une herboriste de la préhistoire, guidée par les constatations empiriques des bienfaits des plantes.
Une lecture agréable qui fait un tour d’horizon des aspects importants de la vie dès les origines de l’Homme : la médecine, l’art, la religion ou religiosité, la chasse, les migrations.
Un coup de cœur et mon vote ! J’en profite pour y joindre mon réabonnement après la razzia perpétrée par les pirates !

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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Intéressant ! Ma voix !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une belle échappée vers la préhistoire et vers les grottes aux peintures .
Les plantes faisaient dejà leur oeuvre .

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