Ombre solaire

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« Le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés » René Char. J'ai le plaisir de vous annoncer la publication de ma "novella", "Fou", disponible sur TheBookEdition.

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Un éblouissant soleil le dotait d'une cuirasse étincelante. C'était la promesse du jour : il se sentait invincible. Non, on ne pouvait pas dire qu'il avait échoué. Une belle profession, une jolie femme, de beaux enfants. En se retournant sur son passé, il n'avait pas grand-chose à se reprocher.
La clarté lui donnait presque le tournis, lui qui s'était toujours tenu droit. La clarté... quelle félicité ! Franchement, y avait-il seulement une ombre au tableau ? Les oiseaux planaient haut dans le ciel.

« Tu m'avais bien dit, Laura, que tu ne coucherais pas avec cet homme ? ».

C'était évidemment une passade. Fallait-il vraiment qu'il s'y attarde ? Il était au-dessus de ça. Elle avait répondu « Oui ». Non, elle n'avait pas couché avec cet homme et ne coucherait pas avec lui. Elle n'avait pas juré, mais c'était tout comme. Elle avait jeté vers lui un regard suppliant, comme prise en faute. Et c'était vrai, il l'avait sans doute prise en faute, mais c'était une passade... Fallait-il vraiment s'y attarder...
Rien ne pouvait l'atteindre en ce matin plein de promesses. Le soleil arrivait à son zénith. Et lui arrivait presque à l'apogée de sa carrière. Il n'y était pas encore tout à fait et, en un sens, c'était préférable ; il pouvait espérer monter encore plus haut. Sa communication sur les rites divinatoires chez les Incas au colloque des Arts précolombiens était très attendue. Tout pouvait se jouer là. Mais il était sûr de lui.

« Pouvez-vous nous faire parvenir un abstract de votre exposé pour que nous le mettions dans le programme du colloque ».

Il avait répondu oui. C'était l'évidence même : ce papier ferait grand bruit. Un ou deux de ses collègues avaient émis des doutes sur ses conclusions ; ses présupposés étaient faux, avaient-ils prétendu. Mais c'était impossible, il avait fait et refait les calculs.
Le soleil était haut dans le ciel, à la verticale, écrasant l'ombre des arbres. En cet instant de midi, tout était réduit au silence.

« Dis Laura, tu ne m'as pas trompé au moins ? »

Elle avait répondu « Non », puis avait aussitôt ajouté précipitamment avec un petit mouvement de recul de la tête, « Mais non ! ». Il l'avait crue. Et pourquoi ne pas la croire ? Elle ne pouvait pas lui mentir. Elle l'avait toujours admiré.

Il faisait autorité dans le monde des spécialistes des civilisations précolombiennes. Il était un des rares à déchiffrer les idéogrammes incas. Des érudits s'étaient cassé les dents à tenter de décrypter leur calendrier. Lui y était parvenu, mettant fin à toutes les hypothèses qui avaient eu cours jusqu'ici. Et ce qu'il avait à annoncer au monde, c'est que les prédictions des Incas étaient exactes et qu'elles se réaliseraient très vraisemblablement.

« Tu prédis l'avenir », lui avait-elle dit un jour en se coulant près de lui. « Tu sais prédire l'avenir ? », s'était-elle aussitôt reprise, comme si elle allait lui en demander la preuve. Il avait esquissé un petit sourire énigmatique, un de ces sourires charmeurs qu'il savait irrésistibles. « Il n'est pas très difficile de savoir que nous allons faire l'amour », avait-il répondu. « Dans cinq minutes, tu seras dans mes bras, avait-il ajouté en son for intérieur. Tu m'appartiendras. »
C'était il y a longtemps. Il s'était lassé de ces instants prévisibles. Elle lui avait appartenu. Il pouvait se consacrer à ses études.

Quelle joie que ce midi ! La chaleur écrasante ne l'avait jamais gêné. Certains la fuyaient, lui la recherchait ; c'est ainsi, il était imperméable aux aléas de la météo. Ses yeux ne fuyaient pas la lumière. Dans le miroir, en plein jour, il aimait voir ses propres pupilles se rétracter jusqu'à ne plus former qu'une tête d'épingle. Et il savait que, quand il regardait Laura nue dans la pénombre de leur chambre, elles se dilataient au contraire. Elles se dilataient jusqu'à l'engloutir. C'était comme s'il contrôlait ses réflexes ; il avait toujours été maître de lui.

Sans lui, elle ne serait rien. Il l'avait « faite » en quelque sorte. C'est grâce à lui qu'elle avait pris des cours de danse et d'aquarelle. La danse n'avait eu qu'un temps. L'aquarelle, elle s'y était accrochée comme à une bouée. Oui, quand il l'avait rencontrée, elle n'était rien. Elle lui devait tout. Une maison confortable, l'aisance financière, une vie sereine. Il avait jeté son dévolu sur elle parce qu'elle était jolie. Très jolie. Timide cependant, et c'est ce qui l'avait décidé à l'épouser ; elle ne lui ferait pas d'ombre. Elle était timide, elle n'avait aucune confiance en elle. Sa beauté n'était qu'un accident ; elle ne la revendiquait pas. Elle était d'origine trop modeste pour qu'elle fasse de son physique une gloire. Dans son milieu, la beauté se marchandait parfois, mais ne s'imposait jamais comme l'évidence qu'on est élue du destin.

Il était au-dessus de ça. Il ne lui en voulait pas de cette passade. Elle avait succombé. Après tout, ça devait arriver. Elle attirait les hommes. Il fallait les voir la dévorer des yeux. C'était plutôt gratifiant, après tout, d'être le mari d'une femme que tous les hommes convoitaient. Elle était encore belle. Peut-être un peu moins qu'avant. C'est pourquoi ces passades passeraient avec le temps. Avec le temps, vas, tout s'en va...

C'est à peine aujourd'hui s'il se souvient de leur rencontre. Elle était au premier rang, jeune journaliste. Elle s'était approchée pour l'interviewer. Il donnait une conférence – déjà, il avait un nom ! — dans une ville improbable, dans une région déshéritée où il ne se passe pas grand-chose, dans une de ces régions sans charme, triste et grise que l'on déserte dès qu'on en a l'occasion. Il avait répondu complaisamment à ses questions. Elle ne connaissait peut-être pas le sujet, mais elle avait retenu l'essentiel de son exposé. Il l'en avait félicitée. Alors, elle s'était enhardie et avait surmonté sa timidité. Que faisait-il cet après-midi ? lui avait-elle demandé. Rien. Rien... c'est vrai, rien, il n'avait rien à faire. Elle lui avait proposé de lui faire visiter la ville et ses environs.
Elle s'était attachée avec une fierté rentrée à lui en faire découvrir les maigres trésors, la porte par où étaient entrés les Anglais durant la guerre de Cent Ans, le puits qui avait permis à la population de tenir plusieurs jours le siège qu'ils lui avaient imposée, – une population dure au mal et qui l'était restée –, le cloître aux chapiteaux rongés par le temps. Elle n'avait pas beaucoup voyagé. Alors, tout lui semblait beau. Et elle voulait lui faire partager son enthousiasme.

Naïve ! Provinciale ! Mais elle était jolie, ça, c'était indéniable, elle était ravissante. Déjà, tous les regards se portaient sur elle. Aujourd'hui encore. Après tout, tout bien réfléchi, ce n'était pas si grave qu'elle ait « fauté » si toutefois elle avait « fauté ».

Elle avait insisté pour qu'il monte tout en haut du clocher de l'église, d'où la vue, disait-elle, était superbe. L'horizon était bordé de collines boisées qui avaient certes leur charme, mais étaient loin d'être spectaculaires. Quoi qu'elle en dise. Par politesse, à la vue des champs en damier qui entouraient de toutes parts la ville, et qui semblaient faire la richesse de la contrée, il s'était enquis du nom des différentes cultures du terroir. Elle s'était lancée dans un exposé sur l'économie régionale. Il avait feint d'être intéressé. Les petites maisons qui bordaient les ruelles du centre-ville lui avaient fait penser à des maisons de nains. Il en avait fait la réflexion. Elle avait semblé un peu vexée qu'on puisse ainsi s'en moquer. Il s'en était vaguement rendu compte à sa réflexion. « Vous devriez savoir que dans notre région où le froid sévit cinq mois de l'année, les maisons sont petites pour garder la chaleur ».
Tout au-dessus de l'église, les étourneaux s'étaient rassemblés, formant des bulles qui se déformaient, s'étiraient, se rétrécissaient, sans jamais éclater. Elle s'était interrompue de parler pour suivre leur évolution. Il put la contempler à loisir. Elle avait des jambes superbes, ça valait largement les sansonnets.
Ils étaient redescendus sur terre. Il l'avait invitée à dîner.

Le soir, dans la voiture, quand il l'avait raccompagnée chez elle, elle avait posé sa tête sur son épaule. Elle s'était abandonnée. Comme une enfant. Elle n'avait pas été très difficile à « conquérir ». Et cette conquête était devenue sa femme. Une jolie femme, intelligente de surcroît, mais timide, timide, effacée même. En société, après avoir lancé la conversation, elle lui laissait la parole et ne la reprenait pas. Ou peu.

Aujourd'hui, ils avaient deux beaux enfants, dix et treize ans qui étaient à l'aurore de leur vie. Lui était au zénith de la sienne.
La lumière l'aveuglait. Il avait le tournis. Les étourneaux faisaient sarabande. Impossible de les suivre. Personne n'était parvenu à comprendre comment ils communiquaient pour virer tous en même temps sans jamais se heurter. C'est ce qu'elle lui avait expliqué ce jour-là. Personne n'était parvenu à percer ce phénomène.

« Tu le revois toujours ? » Mais non, lui avait-elle assuré.

Il fallait être au-dessus de ça. Ce n'était pas le moment de se disperser. Il devait consacrer toute son énergie à la communication qu'il ferait à ce fameux colloque. Son intervention sera étincelante, à n'en pas douter. À nouveau, elle l'admirera. L'astre solaire sera avec lui. Les Incas avaient raison d'en faire leur Dieu.

Était-elle aussi naïve qu'elle en avait l'air ? Elle avait pâli quand il lui avait demandé si elle le trompait. Elle était souvent pâle, c'est vrai. Ça participait de son charme. Mais là, elle avait fui son regard.

Inutile de s'y attarder. Elle lui reviendra. Quand il occupera les fonctions de directeur du grand musée des Arts précolombiens, elle l'admirera à nouveau. Elle ne pensait pas vraiment ce qu'elle lui avait dit. C'était un malentendu. Il s'expliquera.

« C'est pour cela que tu es partie avec cet homme ? »

Elle s'était souvenue de tout. De ce jour où tous deux assis sur un banc, elle lui avait parlé de sa famille, des ch'tis du Nord ; il l'avait écoutée d'une oreille distraite. De ce jour où elle lui avait parlé des écrivains qu'elle aimait ; démodés, surannés. De ce jour où elle lui avait fait part de ses projets : peindre et peut-être écrire ; peindre, tu commences tout juste. De ce jour où elle l'avait embrassé pour la première fois dans le cou ; il avait marqué de l'agacement. De ce jour où elle lui avait proposé de s'envoler pour le Grand Nord ; tu seras moins torride. De ce jour où ils avaient vu passer une centaine de grues au-dessus de leurs têtes ; voilà tes amies. De ce jour où elle lui avait annoncé qu'elle était enceinte ; c'est vraiment pas le moment. De ce jour où il s'était moqué d'elle, car elle avait employé le féminin quand ils avaient passé commande d'un sandre dans un restaurant huppé. Oui, elle se souvenait de tout.

Il n'y avait quand même pas lieu d'en faire toute une histoire.
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Alex Virgulle · il y a
Pour un expert du soleil, voilà un homme bien froid qui n'a finalement rien compris aux rites qui lui sont proches.
Le portrait par petites touches, de la femme est également très touchant.

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Hélène CUINIER · il y a
une très puissante description d'un malaise conjugal consommé.... tout y est, le doute du mari égoîste et dominateur, la lassitude, cette prise de conscience qui ne vient pas et l'épouse qui finit par céder à plus galant, plus présent et prévenant. Une femme se moque bien d'être épousée pour sa beauté ou sa jeunesse, elle veut que son mari la regarde et l'écoute tous les jours de leur vie...qu'elle soit plus importante que ses affaires, sa gloire, enfin tout ce qui peut donner l'illusion, cacher la réalité.
c'est une jolie et subtile plume pour la forme...on voit que le texte a été travaillé, ciselé... Encore une fois bravo pour ce texte qui nous fait tous, à nous vos lecteurs, un peu d' Ombre....solaire, je ne sais pas!

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La Nif · il y a
C'est un travail d'orfèvre des caractères très finement ciselé. Je me suis laissée entraîner avec un grand intérêt jusqu'à la fin révélatrice. Bravo !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup de ce commentaire sur Ombre solaire. Je suis content que ce texte vous ait plu, vous qui semblez être un lecteur assidu.
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M. Iraje · il y a
Un portrait croisé tout en subtilité.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci de ce passage sur Ombre solaire. A bientôt.
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Georges Saquet · il y a
Une superbe écriture et deux portraits ciselés, taillés au cordeau ! J'ai beaucoup aimé la montée en gamme des comportements qui laisse le lecteur dans son analyse et sa réflexion ... Rien n'est imposé et c'est la subtilité de ce texte! Exquis . Mon vote.
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Nicolas Auvergnat · il y a
Ça glisse tout seul. Le travail sur la psychologie des deux personnages est remarquable sur un format si court ! Comme souligné par JAC B, le rythme est calibré au trébuchet, ça ''fonctionne'', ET ''fictionne'' à merveille...
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Bonsoir Nicolas, ce commentaire, venant de toi, me touche beaucoup. Je suis ravi que ce texte t’aie plu.
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JAC B · il y a
Une bonne progression pour ce texte qui par alternance mène les réflexions d’un homme sur sa réussite sociale et professionnelle et ses soucis de couple en même temps qu’il brosse indirectement un portrait de sa femme et les circonstances de leur rencontre. C’est très bien mené et on ne s’attend pas du tout au renversement du dernier paragraphe. C’est bien joué ! Je like Pierre-Yves.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire, précis et généreux.
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JH C · il y a
Beau portrait qui se charge progressivement en douceur. J’ai bien aimé le contraste avec le regard de sa femme :)
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire.
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François Duvernois · il y a
Très beau texte.
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Jacques Degain · il y a
Sur de lui, pédant peut être, prétentieux évidemment, mais le doute l'assaille. Cette femme est forte.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Coucou Jacques. Merci de ton passage. A bientôt.

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