Oiseaux de nuit

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La part des anges, Yucca Editions, Prix du jury Lons 2022 et sélection Tatoulu 2023 (classe de 5eme). L'abri, éditions Astobelarra, prix des plumes de Fébus Orhtez 2022. Tous mes autres titres ... [+]

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À première vue, elle n'était pas différente des autres. Le bruit précipité de ses talons hauts en perdition sur le pavé humide n'annonçait jamais rien de bon... J'avais vécu cette scène si souvent que je levais à peine les yeux sur elle lorsqu'elle pénétra en trombe dans le Phillies. Mon bar recueillait inévitablement les oiseaux de nuit du quartier depuis son ouverture, des années plus tôt. J'en avais vu, des demoiselles en détresse, s'arrimer à la barre chromée de ma porte battante comme à leur ultime planche de salut. Sous ma ridicule toque blanche, derrière mon comptoir de zinc, je me contentais de leur offrir leur première consommation. Je ne voulais plus savoir ce qui les amenait à s'échouer sur mon île, car je ne le savais que trop bien : le Phillies était la seule parcelle de vie et de lumière alors que la nuit se refermait sur tout le quartier. Inutile de poser des questions vaines. Le seul port d'attache dans cette immensité obscure était ici, entre ces quatre murs jaunis à la lumière crue des néons. L'immeuble de briques rouges qui nous faisait face, fenêtres éteintes, rideaux tirés, renvoyait leurs solitudes aux oiseaux de nuit, les poussant inéluctablement vers mon nid. Pas très douillet, ce nid, mais bien mieux que rien du tout pour affronter la fraîcheur de ce mois d'octobre. Le pavé de la rue résonnait des gouttes d'eau échappées d'une gouttière bouchée, ponctuant nos silences de petits riens et mettant notre solitude en exergue.
Elle était jeune. Elle était très belle, aussi. Ses longs cheveux roux en bataille caressaient de leurs pointes les épaulettes de sa robe rouge. Elle avait oublié son manteau dans sa hâte à fuir et la peau veloutée de ses bras nus frissonnait. Elles frissonnaient toutes, invariablement, de peur ou de froid. Rien d'étonnant à cela. Avec un regard inquiet vers la rue déserte, à travers la baie vitrée du Phillies, elle s'accouda au bar et se laissa tomber sur le premier tabouret venu. Sa respiration précipitée m'arracha un rictus. Marre.
Assez.
Marre, chaque soir, de recueillir les oiseaux malmenés, apeurés, échoués comme des voiliers après la tempête. Marre de les réconforter, de les écouter, de les admirer secrètement, mais de ne jamais les posséder moi-même. Qu'elles se réconfortent seules, maintenant, toutes ces sublimes créatures. Je n'avais plus l'âge de croire au miracle. J'avais eu ma dose.
Sous son borsalino, Jack partageait mon désarroi. Il était assis de l'autre côté du comptoir et ne pouvait s'empêcher de détailler la beauté qui venait de percuter notre vieux rafiot. Du coin de l'œil, il émergea doucement de son précoma éthylique, interpellé. Je le reconnaissais bien là, mon vieux privé, mon briscard en cale sèche ! Il m'arracha un sourire amer. Un simple échange de regard nous suffisait maintenant pour nous comprendre : elle était belle, très belle. Il me le confirmait. Elle avait peur, aussi, semblait-il ajouter d'une moue gourmande. Sa généreuse poitrine se soulevait en effet à un rythme effréné. Ses yeux, rivés au zinc de mon bar, cherchaient à jeter l'ancre pour enfin se sentir à quai.
— Voilà pour vous, offert par la maison, coassais-je dans un souffle.
Je ne parlais plus vraiment. Avec les années, j'avais pris l'habitude de marmonner, mais elle me renvoya un regard émeraude éperdu de gratitude lorsque je posais une tasse de café chaud sous son nez. J'en fus tout retourné. Se pouvait-il qu'après tant de temps, nous ayons enfin trouvé la bonne ?...
— Je m'appelle Rita, répondit-elle en guise de remerciement.
Jack étouffa un rire désabusé, au loin, à mille lieues de moi sur le zinc.
Je haussais les épaules. Décidément, ma vie n'était qu'une éternelle répétition.
— Morris, m'entendis-je répondre.
— C'est une nuit claire, mademoiselle.
Jack était aviné. Jack était échoué. Du regard, je tentais de le dissuader de poursuivre dans cette voie. Les longs cils de Rita papillonnèrent, retenant des larmes de désarroi. Il ne servait à rien d'entamer cette traversée, mon vieux Jack. Elle était à l'évidence vaccinée des hommes.
— Auriez-vous une cigarette ? demanda-t-elle pourtant en penchant son joli buste vers Jack.
Le paquet glissa sur le zinc d'un geste désinvolte. Jack assumait plutôt bien un passé de séducteur et quelques beaux restes. Il cachait sous son borsalino des pupilles bleus de glace qui pouvaient encore briller, pour peu qu'il soit à jeun et que le jeu en vaille la chandelle. Rita, assurément, l'avait ému. Pauvre d'elle... Je jetais un coup d'œil furtif au patron, au loin. Le Taulier l'avait-il remarqué, lui aussi ?
D'une main tremblante, Rita sortit une cigarette que je m'empressais de lui allumer. La première bouffée qu'elle exhala ne fut que soulagement. Alors même qu'elle commençait l'éternel monologue de dépit et d'indignations mêlées, paroles creuses échouées dans mon oreille fatiguée, une silhouette se dessina dans la nuit, par-delà la baie vitrée du Phillies. Évanescent dans son long manteau sombre, il s'approcha d'un pas tranquille. L'homme avait la démarche des conquérants. Des vainqueurs. Lorsque sa main se posa à son tour sur la barre chromée de ma porte battante, Rita se figea et ses yeux s'élargirent de colère. Le sourire assuré qu'afficha l'homme lorsqu'il me salua et s'accouda, impérial, aux côtés de la belle, me vrilla le cœur. Un nouveau coup d'œil au Taulier. Pas un geste. Il observait, jaugeant lui aussi le nouveau venu, un pouce tendu, immobile à la verticale. La noirceur avalait sa silhouette, ne dessinant que les contours flous de son être. Peut-être ma myopie s'aggravait-elle ? Que cherchait-il, au juste, tapi dans la noirceur de la nuit ?
De nouveau, Jack émit un ricanement goguenard, me ramenant au Phillies et s'attirant les foudres du nouveau venu.
— Monsieur ? tentais-je d'intervenir, repoussant l'ombre de Jack et du patron loin de Rita dans un effort désespéré.
Sans même m'accorder l'aumône d'un regard ni ôter son chapeau, l'homme commanda un café et s'empara familièrement du paquet de cigarettes de Jack. Ce dernier plongea un peu plus dans son verre de whiskey. Il n'était pas tombé de la dernière pluie, mon vieux poivrot. Un grain se préparait et il le sentait aussi. D'un geste discret, je tournais le bouton de la sonorisation, espérant retarder le coup de tabac. La musique monta dans le Phillies, emplissant les interstices. J'aurais aimé ne pas entendre, mais il n'en alla pas ainsi. À demeure derrière mon comptoir, je restais le témoin privilégié de ce drame discret de la vie conjugale qui se rejouait presque chaque soir.
— Ça suffit, Bébé, tu vas mourir de froid. Il est temps de rentrer. Ce petit jeu a assez duré.
Les lèvres fines de l'homme s'étaient à peine entrouvertes. Sous son borsalino gris, je ne distinguais que son nez fin et son profil d'aigle. Rita tremblait, accrochée à sa cigarette fumante.
— Non, se contenta-t-elle de murmurer.
— Tu vas rentrer avec moi. Maintenant.
— Après ce que tu viens de faire, ne te paye pas ma tête !
Je servis d'autorité un millième verre à Jack, attirant son attention par une supplique muette.
« Mon vieux complice, pensais-je avec conviction, il ne faut pas flancher. Toutes ces années d'entraînement trouvent leur justification ce soir. Tu dois bien avoir quelques restes : même désarmé, tu dois encore pouvoir neutraliser un homme à main nue ? »
Je le suppliais d'une pression de la main sur son avant-bras à laquelle il acquiesça mollement. La belle semblait revêche, peut être aurait-elle besoin de nous pour larguer les amarres ? Elle n'aurait que nous. Inutile de compter sur le Taulier pour la délivrer. Un regain d'énergie s'empara de tout mon être : après tout, j'avais mon mot à dire. Cette gosse me touchait. Le patron ne pouvait pas avoir jeté son dévolu sur elle. Elle avait la vie devant elle.
— Ce que je fais ne te regarde pas, Rita, asséna l'homme avec mauvaise humeur, contente-toi d'être ce que tu es : belle, gracieuse, heureuse.
— Je ne suis pas heureuse, je ne suis PLUS heureuse à tes côtés, Benjamin ! »
L'homme grimaça son mécontentement. Nous connaissions maintenant son prénom. Avec un reniflement agacé, il rapprocha son épaule du bras nu de Rita, provoquant un nouveau frisson.
— Allons Bébé, c'est tellement bien entre nous. Tu ne vas pas jeter toutes ces années aux orties ? Tu aimes ton Benjamin comme il est, pas vrai ?
Le ton se faisait cajoleur. Rita coula un regard hésitant vers Jack, cherchant un soutien qui ne viendrait visiblement pas. Son chapeau avait glissé sur son œil droit, c'était un signe. Il était rond comme une queue de pelle. Sous peu, il s'effondrerait sur mon zinc et dormirait ici.
— Ne fais pas l'enfant, on rentre. Vous, le barman ?
Saisi, je me figeais. Mon pas était tristement trainant lorsque je me rapprochais d'eux.
— Vous êtes là depuis quand ?
— Toujours...
J'étais balbutiant sous le regard magnétique de cet homme froid. Je me penchais pour commencer ma vaisselle, comme il était de coutume à cette heure de la nuit. Trouver une contenance, vite. Les mugs tintèrent entre mes doigts gourds, bruit familier et rassurant.
— Vieux comme vous êtes, vous avez dû en voir des couples se déchirer dans votre troquet, je me trompe ?
Je hochais la tête en signe d'approbation, dépité. Tout cela était malheureusement si commun, si prévisible.
— Racontez-nous, l'ami, comment cela se termine en général. Rita est jeune, elle a encore besoin qu'on lui donne quelques leçons de vie.
— Benjamin !
Elle se rebiffait. Déjà, elle se levait à demi, mais d'une poigne ferme, l'homme saisit son avant-bras et la rassit. D'autorité, il garda ses doigts posés sur les siens. Une caresse en forme de menace. Une domination drapée de tendresse.
— Comment se termine l'histoire, mon vieux ? réitéra l'homme au borsalino gris, la pupille brillante d'ironie.
Le mug que je tenais glissa et se brisa sur l'inox de mon évier. Je ne pus m'empêcher de jeter un œil par-delà la baie vitrée, guettant le Taulier dans l'ombre. La nuit était profonde. Nous étions seuls au monde, sur notre îlot de lumière. Il était là, pourtant, aux aguets, en proie à une réflexion intense.
— Le calme revient, articulais-je avec lassitude, après la tempête, le calme revient.
— Toujours ?
Benjamin se pencha sur le zinc, en apparence captivé par mes propos anodins. Rita chancelait, tentant maladroitement de soustraire son bras à l'emprise de son homme.
— Toujours, acquiesçais-je avec conviction, nous n'avons pas le choix. Notre vie est ainsi.
— Comment cela ? Rita se raidit, regardant nerveusement autour d'elle-même, pourquoi n'avons pas le choix ?
— Vous le savez bien !
Mon étonnement n'était pas feint. Je ne comprendrais jamais l'aveuglement dans lequel ils se tenaient, tous ces visiteurs du soir. On ne venait jamais jusqu'au Phillies du Taulier par hasard. Benjamin, lui, semblait mesurer le poids de ses actes. Il savait. J'en acquis à cet instant la terrible certitude.
— Tu seras avec moi pour toujours, ma chérie.
— Certainement pas !
La main qu'elle voulut lui arracher pour de bon résista, puis se figea dans sa pâleur crayeuse. Elle ne répondait plus à sa propre volonté. Je sentis mon dos voûté se fatiguer lui aussi. Mes bras tendus vers l'évier soutenaient pourtant mes mains. Elles travaillaient seules, elles savaient comment ramasser les morceaux de porcelaine du mug brisé sans se blesser. Ma colonne criait grâce, la courbure de mes cervicales était une torture. Je me faisais vieux. Il était temps que le Taulier en finisse avec tout cela.
— Il a raison, Rita, risquais-je à mon tour.
— Vous n'allez pas vous y mettre ! Je suis maîtresse de moi-même et cet homme – Benjamin – cet homme ne me respecte pas !
— Ce n'est plus une question de respect, Bébé. Nous sommes faits pour vivre ensemble. Rien ne changera cela.
— Crois-tu ?
Me prenant à témoin, Rita aspira une dernière bouffée de sa cigarette moribonde.
— Lorsque je suis au travail....
— Il vous trompe avec sa secrétaire !
Brusque, mon ton. Je le regrettais immédiatement, mais j'étais vanné, las de toutes ces platitudes. Las de la répétition. Les yeux de la belle s'élargirent, outrés.
— Ou votre meilleure amie, ou votre sœur, c'est pareil, enfonçais-je le clou, cruel, franchement, on s'en cogne, ma belle.
— Tu vois, Bébé, renchérit Benjamin avec suffisance, la plus vieille histoire du monde et le vieux s'en tape comme de sa première clope. Pas de quoi en faire un plat. La solution s'offre à nous. Je vais faire amende honorable et je resterai avec toi pour l'éternité, désormais.
Il sait. Comment peut-il être aussi calme ?
Jack se réveilla, lui aussi, comme aiguillonné par l'évidence. Il venait de comprendre que Benjamin n'était pas un client comme les autres. Bien moins innocent qu'il l'avait lui-même été, à l'époque.
Jack ne savait pas lorsqu'il a mis les pieds dans mon troquet pour la première fois. Un rapace échoué, meurtri par une affaire plus foireuse et plus foirée que les autres. Depuis, il buvait du whisky, comme tout privé qui se respecte encore un tantinet. Il avait mis quelque temps à réaliser que ses mouvements s'amoindrissaient, que sa posture se figeait et que sa peau se matifiait. Puis, un beau soir, il avait compris qu'il ne partirait plus jamais. Nous nous étions apprivoisés, alors, à quoi bon se quitter ? Jack s'était fait une raison.
Mes souvenirs me ramenèrent malgré moi à ma propre arrivée dans ce port d'attache : le bar était encore neuf. Il sentait bon la peinture fraiche. Le dernier coup de pinceau ne datait pas de la veille. Le zinc rutilant, les tabourets parfaitement alignés, tout m'avait séduit. Le patron faisait bien les choses. Enfin un endroit où me reposer. Un chez moi. J'avais enfilé mon veston blanc et ma toque sans rechigner, trop heureux d'être enfin utile. Elle était pourtant ridicule, cette toque.
« On n'est pas au fast-food ! » avais-je pensé immédiatement. J'avais voulu l'enlever et je l'avais même fait, un moment. Le patron, compréhensif, avait laissé faire. Il était comme cela. Ce n'était pas un mauvais bougre, au début. On aurait pu le qualifier de chercheur. Un curieux invétéré, un inventeur. J'ai d'abord porté mes cheveux blonds nue tête. Pas si mal à mon âge ! Finalement, le patron est devenu Taulier avec l'expérience et en a décidé autrement. Je portais depuis la toque. Je m'y étais habitué. Du moment qu'il ne m'imposait pas les patins à roulettes ! On a appris à négocier, lui et moi. Après tout, j'étais son plus vieil employé, presque un associé.
Jack, lui, c'était autre chose. La place du poivrot appartenait auparavant à Emma, une vieille harpie du quartier, toute échevelée de tristesse et de cicatrices existentielles. Elle était restée un temps avec son vieux renard miteux sur les épaules et ses mitaines trouées, assise devant ses verres vides. Au début, nous nous entendions très bien. Elle donnait au Phillies une atmosphère Montmartre qui me faisait voyager, moi qui n'avais jamais quitté New York autrement qu'en rêves. Et puis un beau soir, le Taulier a décidé qu'Emma ne pouvait plus rester. Après tout, c'était bien lui le patron. Je l'ai regardé s'en aller. Il avait fallu un long moment au patron pour la convaincre de laisser la place. Quand enfin, elle avait cédé et tiré pour de bon sa révérence, Jack était arrivé. Mutique au début, il avait fini par me raconter son histoire. Ils me racontaient tous et toujours leur histoire. Une enquête, évidemment. Des filles. Du sexe. De la drogue. Son aventure était d'un ennui ! Le lui dire m'avait soulagé. Lui aussi, visiblement. Il avait immédiatement plu au Taulier.
« Voilà un poivrot qui a du style, me chuchotait-il à l'oreille, celui-là peut rester »
Je m'étais habitué à la présence de Jack. Cependant, je préférais Emma. Elle me laissait lui caresser la main de temps à autre. Elle était un peu amoureuse de moi, aussi. Cela flattait mon égo. Depuis qu'elle était partie, les jeunes femmes qui rentraient au Phillies avaient bien d'autres matous à fouetter et se souciaient comme d'une guigne d'un vieux crouton comme moi. Vanité, tout n'était que vanité...
— La vie est longue, petite, marmonnais-je à l'attention de Rita en m'extirpant de ma boîte à souvenirs douloureux, et les hommes sont inconstants. Celui-ci se bonifiera comme les autres, avec le temps.
Benjamin sourit derrière son rideau de fumée bleue. Il savait. Mais, bon dieu, comment avait-il pu manigancer un tour pareil avec le patron ? Sa cigarette se consumait entre ses doigts. Même pas peur de se brûler. Cet homme ferait un compagnon de route suffisant et orgueilleux. Il aurait pu m'épargner cela. Je jetais malgré moi un œil au Taulier, tapi dans l'ombre. Il ne pouvait pas me faire cela ! La belle colombe, passe encore. J'arriverais peut-être à sécher ses larmes avant le final. Mais cet aigle arrogant de Benjamin, sorti de nulle part. Était-il bien certain de son choix ?
Je ne pouvais que le distinguer. Je lui avais déjà dit que cela compliquait nos rapports, mais il n'en avait cure.
— Tu n'as plus besoin de moi, barman, me répondait-il invariablement dans un souffle, tu es un employé parfait.
Les doigts de Benjamin enlacèrent discrètement ceux de Rita qui se cabra avant de se laisser fléchir. Je vis leurs mains se souder dans ce geste délicat. J'aimais mieux cela. Mon cou m'élança soudainement. Pourquoi avoir mis l'évier si bas ? Le patron n'avait pas pensé à tout, c'était un fait.
Benjamin m'adressa un étrange clin d'œil et repoussa son mug légèrement sur sa droite. L'emplacement était parfait, c'était un fait. Jack redressa la tête alors que la lumière du réverbère caressait maintenant son dos vouté. On y était enfin, je le sentais par tous les pores de ma peau à l'huile déjà desséchée. Le tour de la petite était venu. Plus que quelques instants pour sécher ses beaux yeux émeraude. Je risquais un sourire en tournant légèrement mon visage ridé vers elle. Le Taulier ne pouvait pas me voir, à moi d'être le plus malin et d'utiliser l'obscurité dans laquelle il se tenait obstinément depuis toujours.
— Rita, vous allez être très heureuse avec Benjamin. Vous serez unis pour le restant de vos jours. Vous êtes un couple parfait, comme je n'en ai pas vu depuis bien longtemps.
— Qu'est-ce que vous racontez, vieux fou ? se rebiffa-t-elle en reniflant, gênée par le tiraillement soudain de la peau de ses joues.
Déjà ses traits se figeaient, il fallait faire vite. Les doigts de Benjamin effleurèrent les siens dans une posture définitive. Rita examina ses ongles d'un air détaché, m'ignorant ostensiblement.
— Rita, écoutez-moi bien, je n'ai plus beaucoup de temps. Vous avez été choisis. Vous et Benjamin, tout comme Jack et moi, en notre temps.
Elle fixa ses ongles subtilement manucurés avec une insistance maniérée. Un rouge parfait, profond comme un bon verre de vin. Un détail que le Taulier ne connaitrait pas. Je serais le seul à le savoir. Cette petite victoire me remplit d'un bonheur mesquin parfaitement indicible.
— Rita, vous êtes le couple qu'il nous fallait. Vous allez vivre ici, avec Jack et moi-même. La nuit sera éternelle, mais vous aurez votre Benjamin pour vous. Uniquement pour vous.
Une lueur de victoire éclaira son regard, asséchant ses dernières larmes. Gagné ! Au moins, je ne vivrai pas éternellement avec une femme en pleurs pour seul paysage. Benjamin se figea dans son contentement. Le Taulier laisserait-il Rita plonger ses beaux yeux couleur de lagon dans les miens ? Vivre le restant de mes jours dans le regard de cette femme serait la plus magnifique des félicités. Ma nuque était définitivement trop raide pour que je puisse chercher le patron du regard, mais je lui envoyais une supplique muette.
« Edward, je vous en prie, laisse-la lever les yeux vers moi. Vous me devez bien cela. Je les attends depuis si longtemps ! »
Ma peau se durcit et se figea à son tour. Celle de Rita aussi. J'entendis au loin le rire cristallin du Taulier :
« Mon vieux barman, la vie est une chienne pour tout le monde, tu le sais mieux que moi. Vous êtes parfaits ainsi, mes Nighthawks. »
La raideur était insoutenable. Elle me tordait, contraignait ma colonne, me torturait dans ma veste blanche. Jack était désormais figé pour l'éternité sur son verre de whisky et Rita ne lèverait plus jamais les yeux vers moi. Dans la douceur de la nuit, les seules caresses que je recevrais désormais seraient celles de la lumière des néons au plafond du Phillies et du réverbère de la rue déserte. Je sentis plus que je ne vis le Taulier finir ses travaux d'embellissement.
Là-bas, à l'extérieur, dans un recoin discret, il apposa sa marque. Des années de travail pour recruter les bons employés et parachever son œuvre. Ma dernière lueur de conscience se perdit dans l'immensité figée de la toile, à tout jamais.
Les patrons sont ainsi.
Ils doivent apposer leur marque de despote sur leur bien : E.Hopper, signa-t-il d'un coup de pinceau salvateur.

Inspiré par le tableau Nighthawks, Edward Hopper, 1942
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien menée, superbe !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Des "oiseaux de nuit" qui ne manquent pas d'envergure !
Et j'apprécie particulièrement Hopper. Bref, tout pour plaire.

Image de Constance Dufort
Constance Dufort · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de me l'écrire, à
très bientôt

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