Obsession

il y a
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Finaliste
Jury

Je suis passionnée de littérature, j'écris depuis quelques années des nouvelles et ai terminé un deuxieme roman pour lequel je cherche un éditeur.

Image de Grand Prix - Automne 2021
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Cher Vous,

Je ne sais quels mots parviendront à traduire ce qui me consume depuis des mois et qui m'est si difficile d'exprimer. Les mots se font récalcitrants insaisissables, comme des pierres brûlantes échappées d'un volcan, ou se transforment en papillons de nuit affolés par la flamme, prenant n'importe quelle apparence pour échapper à la peur de dire.

Vous m'avez connu il y a cinq ans un soir d'automne. Dans la salle d'attente de votre cabinet, je cherchais n'importe quel signe pour m'enfuir. Une tache sur le tapis, un tableau un peu penché, mais très vite votre porte s'est ouverte et vous êtes apparu, solaire, la main tendue. Malgré la pluie battante et le ciel noir, votre bureau était baigné de lumière. Vous m'avez fait asseoir dans un fauteuil face au vôtre comme si vous me connaissiez de longue date et vous m'avez écoutée, serein et concentré. Vous ne preniez aucune note, vous vous pénétriez de chacun de mes mots comme aucun de ces tartuffes à blouse blanche qui n'avaient jusque-là rien pu pour moi.

Et semaine après semaine, je vous ai confié, tremblante, les bourrasques d'obsessions enfantines qui m'empêchaient de prendre ma place dans ce monde. Elles tétanisaient mes élans, m'éloignaient chaque jour un peu plus de la lumière des autres. J'étais aspirée dans un puits noir et sans fond, à une vitesse vertigineuse, je me cognais à toutes les parois, sans savoir si ma chute allait s'arrêter, en sortirais-je meurtrie ? Déchirée, seule dans le noir, ou morte ?
Ma chute, vous en avez fait un exercice de haut niveau, vous m'avez enseigné la maîtrise de mon désespoir, vous m'avez fait apprivoiser mes frayeurs et je suis, peu à peu remontée vers la lumière.

De cela, je vous ai béni.

En réhabitant la terre ferme, en pouvant parler, communiquer avec ceux de mon espèce, ces êtres humains qui me terrorisaient tant auparavant, je me suis crue sauvée, je me sentais avec les autres, comme jadis les peuples des cavernes se retrouvaient assis ensemble autour d'un feu. Vous m'aviez rendu la vie, mais je n'en avais pas les codes. Les terreurs de mon enfance que vous aviez apaisées m'avaient laissée sans discernement ni défense.
Tout me semblait possible, la confiance, le don de soi, l'ivresse de l'autre, l'insouciance, et je me suis heurtée à la violence des intrigues de la comédie humaine. Après les feux d'artifice de la rencontre, le mensonge, la trahison, l'indifférence, l'abandon me laissèrent inanimée. Et j'ai sombré à nouveau.
Mais votre acharnement à décrypter les fondements de mes faiblesses à vivre, votre infinie patience, vous ont permis jour après jour, de déterrer comme des pierres précieuses enfouies dans le désert, ma force, ma volonté, ma capacité à être par moi-même, digne, combative, unique. Vous étiez un sculpteur qui me dégageait de mon bloc de pierre laissant la matière dicter ses formes à vos doigts. Et au bout d'un long chemin ardu, je suis apparue grande, belle, dense, animée d'un feu intérieur qui me permettait désormais d'exister par moi-même. De cela, je vous ai aimé.

De cela, je vous aime.

J'aime pour la première fois, dans l'impatience, dans le désir inextinguible, dans la foi absolue en l'autre. Vous, comment pourriez – vous ne pas m'aimer ? Vous qui m'avez donné la vie, vous qui connaissez les arcanes de mes terreurs, les méandres de toutes mes pensées, mes fantasmes, mes nécessités. Comment ne pas m'aimer ? Moi qui ai parcouru tant de déserts, sombré dans les gouffres les plus profonds, atteint de tels sommets de conscience.

Malgré la violence de mes sentiments, je peux réfléchir, vous me l'avez enseigné, et je sais que votre métier, votre famille, votre éthique, tout vous interdit de vivre notre histoire. Assis dans votre fauteuil, votre silence, comme un rempart de cité fortifiée, vous protège de notre passion. Il est normal que vous ayez peur. Mais je sens, je sais de tout mon corps et mon esprit que ces centaines d'heures passées ensemble à chercher, fouiller comme des archéologues les clefs de mon salut, ont conçu notre union profonde. Ce qui vous semble impossible à transgresser, les fondements mêmes de votre existence ne seront bientôt plus un obstacle, car vous ne saurez échapper à la puissance de notre amour. Vous m'avez sauvée de l'obscurité, je vous sauverai de vos ténèbres et vous serez enfin, tout comme moi aujourd'hui, dans la lumière.
Voilà, les mots m'ont finalement obéi, j'ai réussi à tout vous avouer, mais vous devez déjà connaître mon secret puisqu'il est le vôtre. Votre réserve n'est que pudeur, je le sais.
Venez à moi comme je suis venue à vous. Ne cherchez pas à lutter, ce serait inutile, et sachez que je serai toujours là pour vous, avec vous, malgré vous, jusqu'au bout du chemin.


— Lettre retrouvée chez Melle Laure Vandervil, lors d'une perquisition effectuée à son domicile, dans le cadre de l'enquête menée suite à l'assassinat du Docteur Kern.
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Pat Vermelho · il y a
La chute prend tout son sens après la lecture de cette lettre. Bien sûr, vers sa fin, on se doute que cet amour n'est pas partagé par le praticien. Mais le final l'encode d'une sensibilité policière bienvenue, et bien trouvée.
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Constance Delange · il y a
Merci de votre appréciation
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Kolgard Sino · il y a
Franchement, très bon texte. J'accrochais déjà à l'idée de la déclaration d'amour de la patiente à son soignant, écrite avec beaucoup de soin, de délicatesse et de sensibilité. Et la chute m'a retournée. Elle donne un aperçu d'un pallier de folie de la nature humaine. Merci beaucoup pour ce texte ^^
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Constance Delange · il y a
Merci à vous, chaque mot de ce texte a effectivement été choisi avec soin, je suis heureuse qu'il vous ai touché
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Orane CP · il y a
ouf, la chute, je m'y attendais pas !
Belle passion transférentielle !

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loup blanc · il y a
C'est peut être une fautetechique !!
pourquoi avoir faut dipsraiitre cet toubib , 'un psy du dimanche "

voutre héro¨ne ne doit pas avoir d regrets !!
in bon" msy" est un psy " mort !! çà compte bcvp dans les enquêtes un témoignage écrit ou oral !!
c'est un "pro" de la profession qui vous écrit !!
depuis 5 ans en retraite !!
ilfaut savoir prendre sa retraite à temps !!!!!!!!!!!!!!!
pas de regrets à avoir !!
qiel courage a eu votre hérôine !!!

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Vanille Rose · il y a
Beaucoup d émotions
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Constance Delange · il y a
Merci ,de votre sensibilité
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Daisy Reuse · il y a
Ce texte que je découvre est une petite perle, écrire sur ce sujet sensible avec autant talent est une réussite
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Constance Delange · il y a
Je suis fière comme un paon! Merci beaucoup
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Hélène CUINIER · il y a
quelle déclaration!
oui, un crime passionnel est tout à fait probable dans ce contexte!
j'aime beaucoup cette lettre "fil du rasoir", je vous donne mes cinq voix!

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Constance Delange · il y a
Merci d'avoir aimé ce texte, oui c'est cela au fil du rasoir, bien dit
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Fabrice Laurendon · il y a
Après un burn out qui a fini par m'amener ici ( jusqu'en finale, je n'en reviens toujours pas...), j'ai eu 2 thérapeutes, un Psychiatre et une psychologue. Je retrouve mes séances de thérapies, leur caractère salvateur à des moments critiques... Il y matière à investir émotionnellement sur l'interlocuteur, même si cela arrive plus souvent dans les récits que dans la "vraie" vie.
J'ai fini le travail avec le psychiatre au bout d'un an, il m'a déclaré guéri et a repris ses pilules avec lui. Ma psychologue, elle, je la vois toujours et je n'ai encore aucune envie de la tuer, je pense que cela signifie que la thérapie va dans le bon sens.
Bravo pour ce texte à la fois précis, emprunt d'émotion et cruel.

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Constance Delange · il y a
Merci beaucoup de votre commentaire, passez de bonne fêtes en forme
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour la finale, Constance ! Relu trois mois après sa parution, votre texte ne perd rien de son impact et de sa tragique vérité ! Mes 5 🌟 et bonne chance !
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Constance Delange · il y a
Merci Fred de votre soutien fidèle et rigoureux
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A. Sgann · il y a
Un beau texte,
Bonne finale !

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Constance Delange · il y a
Merci de votre soutien

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