Nouvelle savane

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Je crois que je dois avoir 110 ans. Je ne sais pas. Difficile de connaitre la vérité. Celle de mes parents, celle des médecins et de leurs instruments modernes. Pour moi, cette question ne se pose plus. Des feuilles s’entassent. Seul, ma sérénité retrouvée, je relis mes récits et mes aventures.

J’ai 11 ans, la pièce est sombre. Je crois que je suis réveillé. Les yeux grands ouverts, j’essaye de trouver un peu de clarté. Mes frères et sœurs dorment encore. Personne ne bouge. La nuit n’est plus noire. Elle commence à blanchir légèrement. Le jour arrive sur la pointe des pieds. sans bruit. Le calme de la case disparait subitement. Mon père ronfle à côté. On dirait un troupeau d’éléphants fuyant le feu dans la savane. La terre ne tremble pas mais impossible de me rendormir. Après un temps de réflexion, c’est décidé. Je vais aller au petit point d’eau pour voir les animaux au petit matin s’abreuver en silence. C’est le moment fort de ma journée, car à cet instant toutes les bêtes féroces ou solitaires se côtoient sans guérilla. Dans la douceur matinale, la paix et le calme règnent dans le plus parfait des silences. Le soleil aussi prend sa place tout doucement, planifiant des couleurs de plus en plus chaudes pour arriver sans bruit au zénith. J’aime bien ce challenge. Je l’ai déjà fait mais il y a toujours un moment ou les animaux doivent sentir ma présence car ils fuient. Je dois m’entrainer à arriver sur ce havre de paix sans faire de bruit. Je dois m’approcher au maximum de cette étendue, car quand je serai grand, je veux être le meilleur chasseur de notre communauté. Mon père n’a pas été très performant dans la recherche de trophée animal. Je dirai que ses prouesses étaient plutôt coureur ou chasseur de gazelles. D’ailleurs il dit toujours maintenant que ce n’est plus de son âge, que sa collection est complète : 4 femmes et 9 enfants. Je crois surtout que sa dernière conquête, beaucoup plus jeune que lui, le mène à la baguette et que la vie l’a adoucit. Puis la cité urbaine a gagné et éparpillé nos différences. Toute cette agitation urbaine se rapproche de plus en plus de notre communauté. Une fois l’an, des véhicules de toutes sortes sillonnent notre étendue désertique. Dans la matinée, un camion m’emmènera une dernière fois avec d’autres enfants dans un autre village. Depuis 3 ans, Madame Rose nous apprend à lire et à écrire. Elle est gentille Madame Rose. C’est difficile mais je sais écrire mon prénom DIEU SEUL. Je le préfère en deux parties c’est plus rigolo. Tout cela, à cause de la sage-femme qui a aidé ma mère à accoucher. Elle n’arrêtait pas de réponde à toutes les questions de mon père par « DIEU seul le sait ». Je n’étais pourtant pas son premier enfant mais ce grand dadais était tout mou devant ma naissance. Pour ses autres progénitures, les femmes de la tribu l’avaient poussé hors de la case. Il avait attendu leurs naissances avec angoisse au milieu de la gente masculine retrouvant sa fierté de mâle. Mais depuis, le dispensaire et les blouses blanches avaient mis au placard toutes ces coutumes. Depuis onze années, je ballotais entre ancêtres et modernité. Mon rêve était d’être le meilleur chasseur mais notre destin allait changer. Avec l’école, je regardais mon monde différemment. Je voulais le savoir. Je crois à cette nouvelle vie pour faire honneur à cette infirmière, il faudrait que l’on dise de moi, DIEU SEUL le sait. Et puis, il y a Louise. Elle est belle. Quand elle me regarde, mon cœur est comme l’apparition du soleil dans la savane. Une chaleur douce monte avec légèreté et me transperce. Je baisse les yeux, moi le futur chasseur, j’ai peur d’une sauterelle. Pourtant, j’aime voir ses dents blanches quand elle me sourit. Elle a 14 ans. Elle est plus grande que moi. L’autre jour, le camion scolaire nous a emmenés faire un tour dans une grande ville. Pour nous montrer une autre vie avait dit Madame Rose. Louise s’est assise à côté de moi. Je reconnais que je tremblais un peu mais j’étais fier de son choix. Une fois arrivés, dans la ville tout était différent, tout était grand, plein de gens habillés comme le docteur du dispensaire. Tout en roulant, Madame Rose nous demandait de bien regarder autour de nous. Nous pouvions voir des cases toutes en couleurs, avec de grandes ouvertures où des fruits s’exposaient dans des cartons. Mon regard fut attiré par de grands murs avec des peintures, des images et des mots mais on roulait trop vite, je n’avais pas le temps de bien comprendre. Comme réponse, Madame Rose parla de publicité, de propagande, des mots bien compliqués. Je regrettais le calme de mon village ou de l’école. Je regardais avec attention tout autour de moi. Des routes, des automobiles, des vélos, de l’agitation, beaucoup de bruit. Puis Louise éclata de rire, ses dents blanches brillaient sous le soleil. Elle m’attrapa le bras et me montra du doigt 4 enfants sur un vélo. Un pédalait, un autre assis sur le guidon, et 2 autres serrés derrière. Ils zigzaguaient et Louise riait. La vitesse du camion stoppa cet intermède comique. Au détour d’une rue, des cris d’enfants courant après une balle dans un tout petit périmètre. Concentré entre des bâtisses hautes et froides, leur terrain était tout petit, tout le contraire de notre espace jeu. Le nôtre respirait la liberté. On pouvait y faire de longues chevauchées balle au pied, dribbler. Les vieux du village nous regardaient et nous encourageaient. Les petits citadins étaient seuls, sans spectateurs. De retour à l’école, Madame Rose nous fit part d’une grande décision. Une nouvelle école voulant recentrer les élèves des villages environnants ouvrait ses portes dans la grande ville. Elle allait nous quitter mais elle pouvait emmener quelques bons élèves en âge de suivre cette nouvelle scolarité. Parmi ces choix, Louise et moi furent retenus. Elle devrait en parler à nos parents. J’allais quitter ma petite jungle pour partir à la conquête de nouvelles contrées. Je devenais chasseur, serai-je le meilleur ? DIEU seul le savait.

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