Non !

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Finaliste
Jury
— Non !
Il a saisi l'enfant par le bras et l'a plaqué au mur.
— Non !
Il frappe de ses grosses mains d'un côté et de l'autre, l'enfant silencieux qui se protège comme il peut sous ses coudes levés, mais n'y échappe pas.
— Non !
Elle veut le retenir, l'empêcher. Elle reste pétrifiée à l'autre bout de la pièce.
— Non, oh non ! gémit-elle faiblement.
Incapable d'intervenir, tétanisée.
C'en est fini, il a eu son compte. En guise d'épilogue, le père attrape le fils par le col et l'expédie d'un geste brusque hors de la pièce.
— Allez, dehors !
Affaire réglée.
Les quatre autres petits se taisent, le nez dans l'assiette. Ne pas lever les yeux, ne pas croiser son regard, ne pas attirer la foudre sur soi. Avec la vague conscience honteuse d'un soupçon d'injustice peut-être. C'est souvent lui. C'est presque toujours lui qui prend. Il faut dire qu'il est énervant. Merci, oh merci, cher frère paratonnerre.
Les filles n'y ont jamais droit. Elles savent se glisser, raser les murs et papillonner des yeux pour l'attendrir. Elles savent s'arrêter quand la tension monte. Mais les garçons, ça fuse. Ça tape, ça distribue claques et gifles à la volée dans la voiture au hasard, une main sur le volant, une autre derrière pour tirer dans le tas et calmer la marmaille.
Et ça tombe souvent sur lui, Benoît. Ce grand garçon mou, négligent, indolent qui l'exaspère. Ce fils aîné qui lui ressemble si peu. Lui il voulait un gagnant, un premier de la classe, un héritier sérieux, droit dans ses bottes. Au lieu de cela, il a ce... limaçon toujours collé à maman, maladroit et pleurnichard qui ne comprend rien à rien et fait l'idiot sans cesse pour attirer l'attention.
Autour de la table, le silence se tend. Le père est revenu laper sa soupe et calmer peu à peu ses nerfs. La mère soupire. Plus tard, elle lui dira. Plus tard. Elle voulait intervenir, elle le voulait. Mais comment, que dire ? Comment calmer ce feu qui soudain s'empare de lui et le transforme en bête, lui pourtant si gauche et si timide quand elle l'a rencontré ? Pouvait-elle se douter, pouvait-elle prévoir son impatience ?
Et puis, après tout, sait-elle seulement ce que doit être un père, elle qui a perdu le sien si tôt ? Un père dans les années 70, ça s'énerve, ça fait autorité, ça distribue claques et fessées quand il le faut, non ? Bien sûr, il y a eu Dolto, mai 68, il est interdit d'interdire, mais dans leur milieu... dans leur milieu, on est imperméable à ce genre de choses. Dans la famille, on éduque les enfants comme on a été éduqué, comme son père dans les années 20 l'a été, pourquoi changer ce qui fonctionne et fait des garçons durs, solides, armés pour la vie ?
Et pourtant.... non ! fait la petite voix au fond d'elle-même. Il y a peut-être... un autre moyen ?
Il le faut, répète-t-il, il faut sévir, montrer l'exemple aux petits, montrer comment on les inculque, les principes immémoriaux, à coups de poings sur la table et de torgnoles. Ce n'est pas en le dorlotant qu'on en fera un homme ! Mais elle n'aime pas, oh non, elle n'aime pas ces moments-là.

NON ! hurlera-t-elle enfin, mais il sera trop tard quand dix ans après elle le découvrira.
Son fils pendu à la poutre de l'atelier.
Jamais devenu un homme.
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Chris BÉKA · il y a
Malheureusement toujours aussi actuel; description très sensible du mécanisme qui broie tant d'enfants.
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Françoise Desvigne · il y a
Difficile de rester insensible. Bravo pour cet écrit et bonne continuation :)
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Laurence Guillemin · il y a
Mon soutien pour ce texte fort !
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Frédéric Gérard · il y a
Une fin difficile, une éducation a la dure. Bonne finale
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Mitch31 M · il y a
Magnifique texte ! Dense, puissant et si réaliste. La chute est brutale comme le reste. Bravo. Je soutiens.
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Fred Dalsas · il y a
Merci Mitch31, ça me fait plaisir.
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Alice Merveille · il y a
Je découvre ce texte uppercut... mon soutien et bonne finale.
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Fred Dalsas · il y a
Rien de mieux que l'uppercut pour raconter la violence. Merci Alice !
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Fred Panassac · il y a
Terrible engrenage, très bien décrit. Je découvre et je soutiens votre texte en finale.
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Myriam Boscaro · il y a
C est brut comme les coups infligés, et ça finit dans le bruit mat de l objet qui s effondre. Très fort
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Marie Van Marle · il y a
Malgré sa triste fréquence (très sous-estimée), ceci n'est pas une histoire banale, et vous savez en rendre la terrible banalité.
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Isabelle Levy · il y a
Très beau texte; puissant.

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