MUSÉE D’ORSAY

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La première fois que l'on s'est rencontré et la dernière également fut au Musée d'Orsay. Je regardais « l'Origine du monde » de Courbet. J'attendais, seul devant la réalisation artistique, gêné d'apparaitre comme un spectateur obsédé par des arrière-pensées lubriques. En ces temps de pandémie, les entrées filtrées n'incitaient guère à la visite. Peu de public déambulait dans les galeries d'exposition. J'observais l'image de 46 sur 55 centimètres. La vision du pubis à la toison bien fournie obnubilait mes yeux. Le plan rapproché choisi par le peintre canalisait l'attention. Le cadrage du bas ventre imposait la perception sensuelle : aucun décor, de composition, seulement des cuisses ouvertes sur le spectacle de la chair. Mon regard s'appesantissait sur la représentation de l'intimité du sujet. Ce premier sexe féminin, non censuré, suscitait encore des controverses de nos jours, interdit sur Internet, une autre toile, qui aime mieux l'apologie du terrorisme qu'exposer l'esthétique sous toutes ses formes ! Courbet refusait les nus lisses qui effaçaient depuis l'antiquité l'entre-jambes des femmes. Il revendiquait le réalisme dans son art. La vulve velue, détaillée, fascinait. Les poils semblaient bouger, l'organe s'ouvrir. La composition picturale réveillait des divagations endormies aux abimes de mon imaginaire.
Je fantasmais, m'envolais vers des contrées lointaines aux sapidités paradisiaques : Adam et Eve, Gauguin et les Vahinés... Lorsqu'une voix féminine, derrière moi, me rappela sur terre :
— Ce continent noir d'après S. Freud vous embarrasse !
Je me retournais.
Une inconnue se tenait dans mon dos et souriait. Tout à mon observation, je ne l'avais pas entendue arriver. La soixantaine, petite et bien proportionnée, elle me scrutait ironiquement. Elle portait une veste bleue et une jupe longue assortie. Le tailleur moulait ses formes fort agréables. Sa poitrine me captivait. Derrière des lunettes, l'éclat de ses mirettes m'interrogeait, rieur un peu moqueur. Son visage, encadré par des cheveux roux, gardait une jeunesse maintenant passée. D'elle émanait un charme. Elle le savait, l'utilisait. Je m'apprêtais à engager la conversation lorsqu'elle reprit.
— Cette peinture à l'huile figée pour l'éternité revêt une apparence vivante pour les observateurs. Vous voilà, à votre tour, victime de cet ensorcellement. Courbet nous indispose. Il nous incite aux convoitises, brave les interdits pour les hommes. Pour les femmes, il miroite des aspirations inassouvies.
J'écoutais, attentif, l'inconnue décrire le dessin, la vie de l'artiste. Sa diction m'envoutait. Je ne perdais pas une miette des paroles, je les buvais. Ses seins s'agitaient sous le chemisier à chacun de ses mouvements. Fasciné par sa bouche ourlée aux lèvres légèrement colorées de rouge pâle, je lui demandais si, elle-même, elle peignait.
— Je travaillais en qualité de restauratrice du musée, aujourd'hui à la retraite depuis le début de l'année.
Belle rencontre, pensais-je. Cette professionnelle se révélait intarissable sur cette peinture. Elle m'invita à m'approcher de la création. Je lançais un regard, à droite, à gauche : rien.
— Elle ne va pas vous manger, me susurra-t-elle !
Confus, j'avançais en trainant des pieds.
— Admirez, les membres inférieurs écartés nous encouragent à la contemplation et l'intromission virtuelle de la vulve aux poils drus et noirs. Cet organe où l'on devine les lèvres nous appelle à la volupté, la découverte. Elle attend le moissonneur et l'outil qui pénètrera le sillon. Le sexe souhaite la venue d'un soupirant qui l'ouvrira, par des caresses appropriées afin d'épanouir la fleur et son bouton d'amour.
Elle discourait de l'académie du modèle avec naturel, passion et sans réserve. Technicienne en réparation des œuvres d'art, elle restait froide, marmoréenne dans les arguments, détachée de l'objet en question. Ses propos provoquaient des idées égrillardes dans ma tête. Mon portrait s'empourprait devant ses descriptions sensuelles. Ma verge s'enflammait. Maligne, elle remarqua mon supplice.
— Allons à la cafétéria nous assoir devant une boisson, nous continuerons le dialogue sereinement en tête-à-tête. Loin du tableau, vous reprendrez le contrôle de vous-même, à moins que ma présence ne vous perturbe.
Sous les lunettes, elle me jaugeait. Elle baissa la tête et repéra la protubérance que témoignait mon bermuda blanc.
— Souventes fois, je remarque que les messieurs se sentent déconcertés en explorant la toile.
Elle émoustillait avec douceur mes sentiments.
Elle me guida vers le lieu de consommation. Nos postérieurs sur une chaise, nos boissons posées sur une table de fer forgé, je me taisais. Je considérais, pensif, les volutes de fumée, de nos gobelets de thé. Les serpentins éthérés s'envolaient avant de disparaitre absorbés par l'air. Mon agitation grandissait face à l'aisance de mon interlocutrice. Celle-ci discourait sur l'anatomie féminine avec talent, ne cachait rien des mystères de cet objet du désir ou du rejet. Des féministes crient au scandale, à l'humiliation, devant cet éternel sujet sexuel, m'affirma-t-elle, mais elles ont tort. Ce peintre un peu libertaire aimait bousculer les idées rétrogrades de son siècle, rien de plus.
— Que cette œuvre vous questionne me parait normal. L'entre-jambes montre en plan serré et en majesté le mont de Vénus. La chair offerte trouble et la couleur incarnat tendre magnifie la carnation des replis secrets de la fente vulvaire. Je vous ai observé tout à l'heure. Votre visage approchait des lèvres. Votre soif de les embrasser, de les lécher tenaillait votre être. Vos mains rêvaient de caresser les poils et d'effleurer de vos joues la fourrure convoitée. Restez patient lors de votre prochaine excitation buccale, savourez le temps pour parcourir le corps de votre partenaire avant la jouissance. Cette action impose une pratique épicurienne. De la douceur avant toute chose cher monsieur, votre langue humidifiée devra titiller le pourtour et le clitoris, gourmandises à déguster avec délicatesse. Goûté au fruit fendu de son abricot, il vous enflammera de parfums exotiques d'un mets subtil et rempli de nectar délicieux. Votre organe devra effleurer la peau de votre amie et le souffle chaud de votre gorge procurera à celle-ci une sensation de bien-être.
Je piquais un fard devant ses propos salaces. Sur mes pupilles dansait l'anatomie aguichante d'une fille. Elle m'offrait son jardin secret. Je me transformais tel l'insecte butineur qui virevolte sur la fleur aux corolles ouvertes.
Je sentais mes joues se métamorphoser en rouge écarlate. Ma pudeur en prenait un coup. J'espérais que les voisins n'entendaient rien de la discussion. Je respirais un peu lorsque je compris qu'ils parlaient étranger. La spécialiste me dévisageait avec insistance.
— Oui ! bafouillais-je. Je vous l'avoue, l'attirance de sa nudité me fit perdre toute retenue. Comme aimanté par la vision, je ne pouvais plus m'en détacher. J'ai, pendant quelques secondes, cru la représentation animée !
Cette retraitée m'apparaissait telle une diablesse. Elle me suppliciait.
— Un appétit de cunnilingus monte en vous. Tous les visiteurs découvrent ce désir de posséder les femmes de cette façon, lesbiennes comprises. Mon conjoint, après avoir aperçu pour la première fois la peinture, me proposa un broute-minou le soir même. Je garde en moi ce contact sur mon épiderme. Ce premier léchage tira du sommeil mon corps endormi. Installée sur la table du salon, un coussin sous les fesses, un autre sous la tête, j'ai guidé sa bouche avide vers mes zones érogènes.
Je demeurais interdit devant ses paroles. Elle me décrivit sa chatte rousse et sa pilosité abondante dans laquelle son mari fourrageait, de ses grandes nymphes qui s'écartaient comme les ailes du papillon. Elle m'expliqua la langue agile et humide, de son compagnon, qui furetait le vagin. Dans un état second, j'écoutais son verbe. Mon membre enflait. Mes mains frémissaient. Je m'agitais sur la chaise. Elle riait de plaisir, voyant mon attitude, s'en amusait perverse et continuait tranquillement. Elle me racontait l'introduction du phallus dans le fourreau, du va-et-vient, de l'orgasme jaillissant qui l'emportait vers le septième ciel. Au bord de l'apoplexie, je subissais une souffrance verbale qui devenait physique. Je tentais une sortie. L'ensorcellement de la pécheresse me provoquait. Mon sexe menaçait de s'épancher dans le slip.
– On doit dire « cunnilinctus » à la place de « cunnilingus » du latin : cunni, sexe de la femme et linctus, lécher.
— Votre conjoint est chanceux !
— Il est décédé depuis longtemps, répondit-elle. Depuis son départ, je me rends régulièrement devant le tableau. J'effectue mes courses.
Abasourdi par sa réflexion, je sollicitais une explication sur le terme employé et sa pensée.
— Je sélectionne le type en fonction de ses expressions face à la peinture et le convie à un gamahuchage. Je n'habite pas très loin, rue Solferino. J'invite, mon choix, dans l'appartement. J'essaie la marchandise. Selon que celle-ci s'avère correcte, ou ordinaire, j'apprécie ou je rejette.
Particulièrement choqué par les déclarations libertines, j'encaissais. Après tout, les femmes peuvent juger les mâles sur tous les aspects. Je pris mon courage à deux mains et je me jetais à l'eau. Je lui suggérais de devenir le suivant de sa liste. Le désir fou de découvrir son académie, de m'enfouir entre ses cuisses pour savourer son abricot montait en moi.
Sa réponse me laissa interloqué.
— N'y pensez plus, cher ami, le peintre n'appréciait guère mes propositions aux visiteurs alors que son modèle reste accroché au mur. Comme il insistait, j'ai arrêté définitivement !
Je quittais Orsay, la queue en souffrance. Dehors, de grosses larmes chutaient des nues. Elles arrosaient le sol, les passants. La pluie s'abattait sur la Seine, les trottoirs, le boulevard. Mon corps se calmait. Je retourne souvent dans le quartier, dans l'espoir d'apercevoir la dame de mes tentations. J'ai eu beau courir les lieux, les rues, je n'ai jamais revu cette restauratrice de tableaux. De mois en saisons, mon tourment me torturait, je suis revenu au musée. Face à la toile, j'ai attendu. Tout en devisant avec l'Origine du monde, j'espérais entendre son approche dans mon dos. Les heures passèrent. Je finis par perdre patience. Je sollicitais un entretien avec le conservateur. Il m'accueillit en souriant. Je lui exprimais ma demande.
— J'aimerais revoir une ancienne professionnelle du musée.
Je décrivis cette dernière avec force détails, expliquais sa compétence sur l'Origine du monde et son créateur. Toutefois, j'omettais le côté érotique de la personne. Il m'observait, affable. Il m'écoutait sans ironie, mais avec distance comme un entomologiste décortique l'insecte derrière la loupe. Mal à l'aise, je gardais le silence. Au bout de quelques secondes qui me parurent des siècles, il parla. Les mains sur le dessus en cuir de son bureau, il esquissa un sourire.
— Monsieur, vous êtes le jouet d'une usurpatrice. Cette séductrice n'a jamais exercé dans notre établissement.
L'élocution posée, la tessiture de son timbre me laissèrent pantois.
— L'énumération de ses souffre-douleurs se révèle longue et non exhaustive, car beaucoup d'abusés se taisent marris de cette manipulation.
Il savait, ses yeux me scrutaient. Je rougissais tel un enfant devant l'évidence d'une faute et réprimandé pour celle-ci.
— Cette dame affabulatrice, nymphomane s'apparente à une sorte d'épeire qui attire dans sa toile les proies obnubilées par la fente du modèle.
Il me fixait, perçait mon regard afin de lire mon intérieur. Je vacillais conscient de ma faiblesse, de mon fourvoiement.
— Nous la connaissons, mais ne pouvons intervenir. Elle ne commet aucune faute répréhensible. Elle s'amuse simplement aux dépens de certains hommes.
Sur cette phrase, je le quittais, la honte au visage. Je n'ai plus remis les pieds au musée d'Orsay.
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