Monsieur ...

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Je ne sais pas parler de moi ..juste envie de poser des mots çà et là ...je suis née le 15 mars 57 ,je suis prof de français dans un collège à Lyon , je suis mariée , deux enfants, deux ... [+]

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Il se nommait Raymond Malnui. C'était un érudit, un ancien professeur de grec classique, un passionné, un de ceux dont le discours est un voyage.

J'avais été l'une de ses étudiantes, il y a fort longtemps et je ne l'avais jamais oublié. Il adorait son métier et rebelle à la société, à ses conventions, il disait qu'il finirait bien sa vie sur une île, dans un arbre, un champ, au bord d'un ruisseau... qu'importe la cabane ou le palais, pourvu qu'il puisse regarder l'absurdité du monde et de temps en temps, sa beauté.

Le hasard a voulu que j'emménage dans le même immeuble que lui. J'étais folle de joie à l'idée de le croiser, de le voir, de l'entendre à nouveau, mais les jours passaient et pas de Monsieur Malnui ! Cela me troublait et m'intriguait. Le gardien m'avait dit qu'il se promenait tous les jours vers midi or depuis quelque temps, il n'avait pas refait sa promenade quotidienne. Cela ne dérangeait pas l'immeuble, ni même le gardien. La solitude a ses droits en ville, elle est une drôle d'excuse. Bref, je questionnais le concierge sur mon ancien professeur et il me fit le portrait que j'attendais : un monsieur à l'esprit cynique, mais teinté d'humanité, moqueur et insolent, mais si généreux, un vieil homme élégant, un rien dandy qui s'offusquait pour une poubelle éventrée et un rat qui traversait maladroitement les couloirs des caves.
Je le croyais.

Décidée à le revoir, je préparai un gâteau et allai lui rendre une visite de courtoisie. Je me présentai à lui comme sa nouvelle voisine et ancienne élève. Peut-être m'avait-il oubliée ? Je n'étais pas lumineuse et ma culture allait de pair avec ma paresse. Je faisais peu de choses, mais je l'avais toujours écouté avec admiration. Élève anonyme du premier rang de l'amphithéâtre, j'étais discrète et paradoxalement présente, si présente, ma manie était d'applaudir à la fin de chacun de ses cours et cela le faisait sourire !
Peut-être se rappellerait-il alors du bazar que je déclinais à chaque fin de séance ? Je le croyais.
Les étudiants de ma promo ne se permettaient pas ce genre de démonstration et leur admiration était muette. Moi, j'avais besoin d'exprimer la mienne.

J'arrivai donc devant sa porte, presque intimidée et un rien bécasse avec mon gâteau maison, enveloppé d'aluminium. Je sonnai. De longues minutes d'attente suivirent et habillèrent un trouble que je n'avais pas auparavant. J'allais repartir quand j'entendis un verrou puis deux se désarticuler lentement.
Il ouvrit. Peu... si peu... un petit coin de porte que j'essayais de pousser. Monsieur Malnui avait vieilli, mais ses yeux racontaient encore, ils brillaient de sagesse, celle qui doit conduire à la sérénité.
Je le croyais.

Je me présentai et il acquiesça. Oui, il se rappelait de cette jeune fille mal coiffée qui perturbait le calme de l'espace et qui, sans qu'il ne l'eût jamais dit, lui avait apporté tant de joie en l'applaudissant ! Souvenir joli qui barbouillait la mémoire d'un sourire sincère !

— Entrez, me dit-il, enfin, essayez ! Je range !

Je l'avais toujours imaginé vivant dans un appartement soigné, un lieu de culture où chaque livre aurait sa place, posé presque avec amour !
Et là, grand fut ma surprise, ma peur, mon affolement. Le professeur que j'admirais tant vivait dans un taudis ! On ne pouvait avancer ; chaque pièce était envahie d'un fatras insensé, de choses ébréchées, sales, inutilisables ou trop utilisées... j'étais effarée ! Une benne en colère avait éclaboussé l'ensemble de l'appartement, c'était un enfer urbain ! Par terre, il y avait des pièces anciennes, des statues cassées, de vieux draps... du bois qui avaient dû appartenir à des tiroirs oubliés, des publicités qui n'avaient plus cours, des journaux anciens et d'autres du jour ! Des habits étaient disséminés un peu partout et des cintres maltraités déguisaient les couleurs passées d'un tapis sans âge. Une odeur désagréable, animale, forte tapissait les murs et les fenêtres fermées, parce qu'inaccessibles, ne remplissaient pas leur rôle.

J'avais mal au cœur et envie de m'enfuir. Je jetai un coup d'œil vers la cuisine, c'était pire ! L'évier était de l'autre côté d'un monde civilisé : tant de choses hétéroclites empêchaient d'aller jusqu'à lui. J'avais envie de crier. C'était si peu pensable ! Ce professeur, « mon » professeur descendait de l'Olympe sur lequel je l'avais installé !

— Voulez-vous que je vous aide à ranger ? me hasardai-je d'une voix tremblotante parce que j'étais si déstabilisée.

— Non, non, fit-il, j'avance à mon rythme, je mets de l'ordre !

J'étais ennuyée et déçue. Je lui tendis mon gâteau qu'il posa avec soin sur un tas de vieux cours jaunis et poussiéreux. Il me remercia et comme il n'y avait pas moyen d'aller plus loin dans son couloir, j'allais me retirer quand, soudain, une foule de questions m'assaillit.

— Mais comment vivez-vous, Monsieur ? Comment mangez-vous ? Où dormez-vous ? C'est insalubre et dangereux. Je peux vous aider, vous savez... ça me fera plaisir !

Monsieur Malnui changea de couleur et protesta avec véhémence. Non, il n'avait pas besoin d'aide et il vivait très bien avec son vieux chat Socrate, personne ne le commanderait ! Il savait ce qu'il faisait et chaque chose avait sa place ou finirait par la trouver.

Je réalisai que l'odeur était celle de la caisse du chat. La caisse peu souvent nettoyée avait dû décourager le fameux Socrate et il avait trouvé d'autres coins intimes, plus confortables dans l'appartement !

Je n'insistai pas plus, ramassai un collier de perles noires, cassées et ternes, il bloquait la porte. Je le tendis à Monsieur Malnui. Il murmura :

— Ah ! C'était à ma femme... Je vais le ranger !
Et il le glissa dans une coupe fissurée où une mouche avait jeté sa vie... confiture de fraises, sûrement !

Il me poussa presque dehors et referma sa porte. J'étais figée sur le palier. Personne de l'immeuble ne devait être au courant, car quelque chose, très certainement, aurait été fait.
J'avais peur pour lui, peur de moi aussi. Devais-je le dénoncer pour le protéger ? Le mot « dénoncer » était si dur, si fort, si lourd de vérités ou de mal-dits. Saurais-je me reconnaître si je faisais ça... et si quelque chose arrivait à monsieur Malnui, je me sentirais responsable et qui sait ce qui pouvait se passer ici !

Quelques jours passèrent... d'une lenteur irrationnelle... Je ne pouvais effacer ce que j'avais vu et ressenti, j'étais triste et incertaine. Que devais-je faire ?
La réalité m'avalait et j'étais confuse. Il y avait le décor et son envers, je ne trouvais pas l'endroit de mes pensées. Cela me prit du temps, je finis par me renseigner, mais l'indécision m'habitait encore.

Des aubes nouvelles arrivèrent et me laissèrent inerte. Puis un matin, armée d'un courage désespérant, je contactai les services sociaux du quartier pour signaler qu'un de mes voisins vivait dans de tristes conditions, le mettant en péril, lui, et peut-être les habitants de l'immeuble. Je n'étais pas fière, seulement en accord avec ma peur. Je l'aimais, ce monsieur et ne pouvais rester passive face à son déséquilibre. On m'assura que tout serait fait avec tact et discrétion.
Je le croyais.

Ce ne fut pas vraiment la réalité. Une équipe médicale lui rendit visite, un psychologue lui parla. Le verdict tomba : syndrome de Diogène. Quelle ironie pour ce professeur de grec ! Devant l'ampleur du désordre et pour faire face à l'insécurité qui entourait monsieur Malnui, il fut interné et son appartement nettoyé. Ne restaient plus que du vide et des murs blancs, si blancs. Je voulus aller le voir, mais il refusa les visites et se laissa glisser lentement... Plus rien n'avait de couleurs à ses yeux, ni de sens à son cœur, il était pauvre de tout et anéanti.

On me félicita et je me mis à pleurer.

Monsieur Malnui perdit la mémoire peu à peu, je prenais régulièrement de ses nouvelles. Il vivait dans un passé qu'il s'inventait... à Sinope, à Athènes, ou ailleurs... cela le rendait calme et serein. Je le croyais. Il n'était plus d'ici.

Le chat Socrate s'habitua très vite à moi et s'installa facilement dans mon vieux fauteuil d'osier. Il ronronnait souvent.
La vie se continuait. Rien ne l'arrête, elle est plus forte que tout et si elle désordonne certaines choses, elle entrouvre des vérités qui font grandir. Je ne savais pas si j'avais bien agi. Est-ce que c'était mon droit ? Mon devoir ? Les limites sont fragiles.
Les soirs de lunes blanches et de nuits d'opale, quand le monde a ses silences et qu'on a l'impression de les entendre, j'ai un serrement à l'âme...

J'ai vieilli et je range mes souvenirs avec soin. Monsieur Malnui reste pour moi l'image d'un merveilleux professeur et à l'heure où je finis ce récit, je l'entends encore sublimer ce qui n'aurait été qu'un cours ennuyeux ! Alors j'applaudis en moi, du cœur et de la tête, Socrate me regarde avec ses yeux d'or. Il sait.

Enfin, je le crois !
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Célyne Bouchentouf · il y a
Très belle histoire, très émouvante, que je découvre aujourd'hui. Très bien écrite surtout.
Et qui pose un problème éthique "pouvons-nous vouloir "le bonheur" des gens malgré eux ?
Il était bien avec son syndrome de Diogène qui remplissait sa fonction, défense contre la séparation (ici de sa femme, probablement).
Mais ce syndrome dont le sens est mal connu, peut faire peur, en effet... 🌹

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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup, Célyne de ce commentaire si vrai ...si fort ... je prends et cela me touche beaucoup !
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Duje · il y a
Je n'avais pas été avisé de l'émission de cette histoire prenante . Je l'ai découverte en fouillant sur ton site et je suis satisfait d'avoir agi ainsi . En conclusion le reflet de ce conte :" Tu es une femme au grand cœur " gênée d'avoir dû faire une nécessité contraire à ton tempérament . Une Histoire , un Vécu ?
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Viviane Fournier · il y a
Oh je suis contente que tu sois là, Duje, merci ...c'est plus qu'une histoire, tu sais, c'est un vécu que l'imaginaire a un peu dentellé ... pour atténuer, prendre une distance avec le réel des choses, celles qui parfois font mal ... mais dans tout ce que l'on écrit, il y a du vrai de nous, non ? ......merciii à toi ! .. et bises du mardi !
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Duje · il y a
dentellé pour atténuer , j'ai déjà trouvé que l'état de ton prof était délabré fortement selon tes descriptions "fines" ( le collier , etc... ) .
Je conclurais en disant : "Ne sommes-nous pas des lunes ? Nous avons tous une face cachée ! " Bonne soirée , je t'embrasse .

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Zou zou · il y a
'lla benne en colère' dans le tumulte de la maladie, un sourire au milieu d'une bien triste vérité...
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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup Zou zou ...contente que tu sois là aussi ...belle semaine à toi !
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Phil Bottle · il y a
Le grec est si proche du philosophe et de ses mythes antiques (qui ne sont pas en toc) que de Socrate à Diogène, l'osmose vient parfois jouer les trouble-fête. Pauvre Janus! Il me fait penser à mon professeur de philo. Je suis sûr qu'il a du y glisser... si je me souviens bien de tout ce qu'il mettait dans son cartable qui débordait tel une poubelle trop pleine... Votre texte m'a fait pensé à lui... presque cinquante ans déjà... peut-être l'a t-il ressuscité... de son enfer, pavé si souvent de ce que l'on sait...
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Viviane Fournier · il y a
Peut-être que l'on a tous des rencontres de ce genre mais ni le coeur ni la mémoire ne peuvent les oublier ...Merci encore et encore !
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Viviane Fournier · il y a
Sandi, oui, l'essentiel du vécu est là ... la fiction aussi en arrière petit plan pour distancer le vécu ...et le besoin aussi de coucher ça sur du papier ... mais je crois que dans chaque texte, la part de vécu est toujours là, parfois bien distillée et parfois débordante ... merci à vous d'être là !
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Virgo34 · il y a
Il y a souvent une personne dans sa vie à laquelle on tient particulièrement. Et quand c'est un professeur, c'est encore plus vrai. On l'a parfois chahuté mais on en garde un souvenir émouvant. Un joli texte qui me parle vraiment.
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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup Virgo pour ce joli commentaire, ça me touche beaucoup ...
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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte tellement touchant. J'ai connu une personne dans mon milieu professionnel, un cadre de haut niveau qui pour d'autres raisons s'est retrouvé en dépression et à fini dans les mêmes conditions que celles de ce professeur. C'était très étrange....
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Viviane Fournier · il y a
Merci Lange pour ce commentaire qui m'émeut ...Oui, c'est "étrange" et ça bouscule la tête et le coeur ... merciiii !
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Toutes les décisions sont mauvaises, elles écartent tout un pan des possibles. Mais à de certains carrefours, il nous faut en prendre, nous le croyons.
Il s'en trouve qui laissent la place au doute sur ce pan là.

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Viviane Fournier · il y a
Merci de ce beau commentaire, Lyncée ...c'est vrai ce que tu m'écris !
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Lyncée Justepourvoir · il y a
En miroir, j'ajouterai que ne rien décider laisse toutes les voies au carrefour investies des doutes qui rendent la vie délicate pareillement.
à bientôt aux carrefours de nos sagesses en devenir ;-)

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Anne-Marie Menras · il y a
Un texte qui me parle tant !
J´ai vécu ce genre de situation que vous avez parfaitement décrite. Le syndrome de Diogene du professeur et les sentiments de son élève.

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Viviane Fournier · il y a
Merci beaucoup, Anne- Marie ...ce sont des situations qui vrillent toujours la mémoire . Je suis contente que vous soyez là ! Merci encore !

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