Mon beau-père, la coupe du monde et moi

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Procrastination avec le cœur et les tripes.

Image de Grand Prix - Automne 2018
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23 juin 2018. Dans ce grand salon où est réunie toute ma belle-famille, je commence à suer à grosses gouttes. Trois ans maintenant que je parviens tant bien que mal à supporter les discours moralisateurs du géniteur de ma bien-aimée, mais ce soir, il dépasse les bornes. Cet économiste réputé que les médias s’arrachent pour son art de la petite phrase qui fait mouche, s’en donne à cœur joie sur un des sujets les plus sensibles qui soit pour moi : la coupe du monde de football.

« Argent roi », « opium du peuple », « violence généralisée », la critique du ballon rond est acide et volontairement moqueuse. Mon beau-père assène chacun de ses arguments avec force et conviction devant un auditoire familial acquis à sa cause. Le cul vissé sur ma chaise, je me crispe à chacune de ses phrases. Quand il lâche le terme décérébré pour évoquer la population des stades, un frisson parcourt mon corps. J’ouvre la bouche mais aucun son ne parvient à en sortir.

***

Coupe du monde 1998. Le divorce de mes parents est maintenant acté. Pour se déculpabiliser, ils m’ont acheté une télé. Dans ma chambre d’ado, j’en profite pour regarder tous les matches. Ce samedi 4 juillet, j’ai dû monter le son à fond pour couvrir le concours d’insultes qui se déroule à côté dans la cuisine. A l’autre bout de la France, Dennis Bergkamp, meneur de jeu des Pays-Bas et mon joueur préféré, n’en a que faire. Il récupère une passe de cinquante mètres avec un contrôle de magicien, dribble un défenseur et va marquer un but magnifique pour qualifier son équipe. Sur mon lit, je bondis de joie. Je n’entends même plus le bruit des assiettes cassées.

Coupe du monde 2006. Je termine mon voyage initiatique de six mois en Inde plombé par un virus. Six kilos perdus en quinze jours. Dans la chambre d’hôtel miteuse qui me sert de refuge, entre deux séjours impromptus aux toilettes, je tape de rage sur cette télé qui ne fonctionne que quand elle le souhaite. Je ne peux regarder que quelques bouts de matches, frustration absolue pour l’aficionado du ballon rond que je suis. Pourtant, chaque émotion footballistique capturée agit comme un puissant anti-douleur sur les crampes d’estomac qui me ravagent.

Coupe du monde 2014. Depuis que Lola, l’amour de vie, m’a quitté trois mois auparavant, j’ai l’impression que je vais crever. Mon état dépressif est si profond que je n’ai plus l’envie de regarder un seul match. Pourtant, le 26 juin, la magie de la coupe du monde opère. En allant noyer mon chagrin dans un bar du onzième arrondissement, une jeune supportrice chilienne, submergée par l’émotion de la victoire de son pays natal sur le champion en titre espagnol, me tombe littéralement dans les bras. Elle me propose alors de jouer les prolongations avec elle. Il s’en suivra une séance de tirs aux buts endiablée. Et dire que cette emmerdeuse de Lola ne voulait jamais que je regarde un match.

***

Mon beau-père a enfin terminé son réquisitoire. Il se lève pour aller mettre un disque de musique classique. En ce samedi soir de coupe du monde, l’Allemagne défie la Suède. Après une défaite contre le Mexique, la « Mannshaft » joue sa survie. Je regarde discrètement le match sur l’écran de mon téléphone. Le scénario est dramatique. L’Allemagne domine outrageusement mais n’arrive pas à inscrire le but de la victoire. Sur mon fauteuil, je trépigne à chaque action. Alors que le match semble plié, les allemands marquent finalement à la toute dernière seconde. Surpris par ce retournement de situation, je bondis en hurlant. Le téléphone vole jusqu’aux pieds de mon beau-père qui me regarde ahuri. J’ai l’impression que sa mâchoire va se décrocher. Tout le monde se met à fixer l’écran de mon téléphone sur lequel on aperçoit le ralenti de la trajectoire du ballon atterrissant dans les filets. Les secondes s’écoulent sans que personne ne dise un mot ; seul le son des enceintes résonne dans la pièce. Je prends alors mon plus beau sourire, ramasse mon téléphone et cette fois-ci les mots sortent tous seuls de ma bouche : « Cette neuvième symphonie de Beethoven c’est quand même quelque chose ! »

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