Mon Autre

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Image de Nouvelles Renaissances - 2021
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Quelquefois, j'éprouve le besoin de disparaître.
Changer de vie. Devenir quelqu'un d'autre. Cela doit être grisant de choisir... Changer de nom. Voyager et mentir un peu à des étrangers, ça pourrait être une formidable première étape.
Il faudrait d'abord que je termine mes affaires en cours. Que je règle ce qu'il y a à régler, finisse ce qu'il y a à finir. Éventuellement, je pourrais me laisser une porte de sortie : pas besoin d'être un phénix, pour renaître. Pas besoin de tout faire brûler.
Je pourrais disparaître. Me donner un an, trois, cinq. Voir si cette nouvelle identité en vaut le coup.
Je pourrais n'être moi que pour certaines personnes, et l'autre pour des inconnus. Séparer le personnel du public. Après tout, ils n'ont pas besoin de savoir comment je m'appelle vraiment ! Et mon alter ego, non contraint par le passé qui me forge, serait amnésique et libre. L'enfant de trente-deux ans ! Oui, toi, mon autre moi qui n'es pas encore né. Je t'offrirai une vie à la hauteur de tes rêves. J'effacerai les injustices, les tristesses, les incompréhensions de ton enfance. Aucun adulte malveillant n'aura posé ne serait-ce qu'un œil sur toi. Aucun gosse mal élevé ne t'aura maltraité. Pas de passé : pas de fardeau. La vie force à faire des choix mais toi, mon Autre, tu seras ce que tu voudras.
Je pense souvent à toi, quand les soucis de cette vie obscurcissent mon paysage. Quand je regarde les voitures sur le périphérique, évalue leur vitesse et imagine un instant ce que ça ferait, un coup de volant brusque dans leur direction. Un changement de file impromptu. On meurt comme on se casse une jambe : on ne s'y attend pas. Je me demande alors si toi, mon Autre, tu l'auras déjà imaginée. La coupure nette. L'émission interrompue. Pour sûr, en ce qui me concerne, j'en ai assez de cette vie par moments. Mais j'ai fini par comprendre que je n'en avais pas assez de la vie, tout court. Que je pourrais continuer en étant toi.
En tuant ce que je suis, je deviendrais mon Autre. Tu deviendrais moi.
Je m'imagine Autre à travers le temps, à travers les âges. Les réincarnations de centaines de religions : je pense alors à accumuler le maximum de savoir, l'écrire et le déposer en lieu sûr, pour que toi, l'être que je serai un jour, retombe dessus et qu'on gagne du temps. Mais alors, je me dis : et si je devenais bête, en renaissant ? Et si redevenir était un risque ? Est-ce que cela signifie qu'il faut s'accrocher à ce que l'on est ? Qu'on ne peut pas faire confiance à la mort ?
Que ce soit par accident ou volontairement, temporairement ou définitivement, quand on cesse d'exister en soi, on est prolongé par l'attention des autres. Par les cérémonies, les souvenirs, les discussions. Est-ce que tu crois qu'on parlera de moi, quand je disparaîtrai ? Tu n'as jamais eu cette curiosité ?
Est-ce que tu crois qu'on parlera de toi ?

Je suis à la porte de naître, à la porte d'être quelqu'un. Je n'ai pas encore de nom, je ne suis pas encore quelque chose. Tout ce qui me compose est de la matière cérébrale, des terminaisons nerveuses dans un morceau de viande. L'électricité, ce qui traverse ma chair, et le squelette provisoire qui fait office de cintre à ma ceinture de peau. Je ne m'appelle que comme dans mes empreintes digitales, comme dans la forme de mes pieds, comme dans le dessin de mes veines. Mon seul patronyme est la glaise qui me modèle.

Et mon Autre, que j'étais.


J'ai ouvert la fenêtre, pour laisser entrer le soleil. C'est une belle journée : elle inonde l'intérieur de mon appartement. Les objets ici sont tous étiquetés à un nom qui ne me dit plus rien.
J'ai franchi mon seuil, descendu les marches menant au rez-de-chaussée, quitté mon chez-moi en n'emmenant rien. J'ai marché jusqu'à sortir de la ville, jusqu'à entrer dans la forêt, jusqu'à dormir sous les étoiles, prendre un bus ensuite, hors du bois, ne pas regarder où il allait.
J'ai pris place à l'arrière, entre deux autres, deux Autres comme moi. L'être à ma droite regardait par la vitre, défiler le paysage.

L'être à ma gauche, la tendance bavarde, m'a demandé mon nom.
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