Moi, l’Algérien inconnu .

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" J'adore les plaisirs simples. Ils forment le dernier refuge des âmes complexes." Oscar Wilde

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9 août 1944 vers 14 heures.
La centrale électrique en aval de notre position vient de nous avertir par téléphone qu'une division entière de l'armée d'occupation, environ mille hommes, se présente à l'entrée de la vallée. Elle fait sans doute partie de celles qui ont écrasé les maquis du Vercors quelques semaines plus tôt au prix de lourdes pertes dans nos rangs. J'en étais et j'ai pu fuir vers l'Est avec quelques compagnons pour rejoindre les maquis de l'Oisans. J'opère aujourd'hui avec les Francs Tireurs dans l'Armée secrète au maquis de la Vacherie. On s'est bien entrainé dans ces monts aux pentes abruptes. On a déjà fait le coup de feu plusieurs fois sur la route de Grenoble à Gap. En petites patrouilles mobiles légères et rapides, la montagne nous offre des caches de replis en nombre et l'occupant ne s'y risque pas, investissant plutôt les localités et les principaux axes routiers.

Nous sommes embusqués tout près d'une fabrique de ciment en rive gauche du torrent à l'affût le long du petit canal qui alimente la centrale électrique en aval. Une autre de nos patrouilles est sur la rive droite. La colonne ennemie doit forcément emprunter cette route pour rejoindre Le Bourg d'Oisans, on a entendu dire que les Américains s'apprêtaient à débarquer en Provence.
J'ai calé mon fusil mitrailleur sur un petit tas de pierres, bien stabilisé. Je pourrai ainsi faire mouche à tous les coups même à cette distance. L'air est frais, l'orage d'hier soir a laissé quelques flaques d'eau sur les rochers et on peut se désaltérer à l'eau de pluie pendant nos longues heures de planque. On entend le torrent fougueux qui coule en contre bas, le soleil tape dur, ma patrouille est bien planquée à l'ombre de la forêt tandis que celle d'en face se rôtit au soleil. Je les aperçois malgré leur camouflage, il faut dire que j'ai une acuité visuelle plutôt bonne, c'est pour ça qu'on m'a confié un fusil mitrailleur.

Je suis né et j'ai grandi dans le Djebel Amour dans le Rif algérien. Enfant, je gardais les troupeaux de chèvres avec mes frères et sœurs sur les plateaux immenses des Monts Ksour. Il fallait bien les voir assez tôt les bandes de chacals arriver sur les collines pour mettre nos chèvres à l'enclos. La nuit à la lueur de la voute étoilée on savait repérer les colonnes de méharis à plusieurs kilomètres de distance. Mon père a combattu pour la France pendant la Première Guerre mondiale, il a été blessé à Verdun en 1918. Il a exigé que nous allions à l'école des Français. J'ai passé mon certificat d'études, ensuite j'ai été en brevet professionnel à El Djefa puis j'ai travaillé un peu dans un garage tenu par un colon. Quand l'armée française m'a réquisitionné en 1939, j'avais vingt ans et soif d'aventures. Mon père m'avait tellement nourri d'épopées guerrières et de faits d'armes inimaginables que j'ai quitté le bled plutôt enthousiaste. J'ai bien vite déchanté quand, débarquant sur le port de Marseille avec mes conscrits, j'ai entendu quelques sobriquets insultants sur la couleur de notre peau et les chèches que certains avaient encore sur la tête. En 1940, c'est notre bataillon qui a tenu tête le plus longtemps face à l'avancée de la Wehrmacht dans le nord de la France et plusieurs de mes congénères furent cités à l'ordre du mérite, d'autres y ont laissé la vie.

Le même jour, 16 heures.
Une grenade vient d'exploser donnant le signal d'alarme, la colonne motorisée ennemie s'approche, on entend des rafales de FM au loin. Nous sommes une soixantaine sur le qui-vive, embusqués sur les deux rives de la vallée, on vérifie nos armes l'effet de surprise sera total.
Les éclaireurs à moto arrivent près du pont qui franchit le torrent avant la cimenterie, nous les laissons avancer puis nous ouvrons le feu sur les soldats du convoi qui paniquent et sautent des camions pour se jeter à couvert dans le lit du torrent, plusieurs soldats tombent. Les officiers hurlent des ordres, les soldats positionnent des fusils mitrailleurs et un mortier sur le talus et nous canardent copieusement au jugé. Bien embusqués, nous lâchons de courtes salves qui font mouche à chaque fois, mais nous sommes trop peu nombreux face à une division complète, l'ordre de repli est donné...

Ces jeunes combattants du maquis n'étaient pas des jeunes hommes quelconques, ils avaient en tout cas l'enthousiasme la fougue ou la foi pour s'exposer ainsi et braver la mort. À vingt-cinq ans, le jeune algérien ne craint pas la mort, il la défie plutôt et quand c'est pour une juste cause, sa puissance de combat en est décuplée sans qu'il puisse prendre réellement la mesure de tous les dangers. C'est peut-être cela que l'on nomme la bravoure.
Cinq de ces jeunes maquisards, âgés de vingt et un à trente-deux ans, n'entendront pas l'ordre de repli ou trop tard. Ils sont tombés face contre terre ou encore appuyés sur leur arme, des officiers allemands viendront achever les blessés.

9 août 2021.
Un escalier de pierre au bord de la RD526 près d'une cimenterie en ruine. En rive droite dans la pente arborée, une stèle, une gerbe de fleurs. Si vous montez l'escalier, vous pourrez lire quatre noms et prénoms de résistants ainsi que leurs âges. En bas de la liste, une dernière inscription précise : « Un Algérien inconnu ».

NB : Cette histoire est une fiction, elle est inspirée de faits réels. À cette époque, l'Algérie était une colonie française et ses habitants n'avaient pas la nationalité française, ils étaient considérés comme des « Sujets français ». Des recherches sont en cours pour déterminer avec précision l'identité de cet « Algérien inconnu » mort lui aussi pour la France.
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Hamza Dib · il y a
je viens de découvrir ce texte que j'apprécie et qui me fait rappeler les années de guerre en Algérie. Enfant j'étais traumatisé et j'en garde un douloureux souvenir de peur et de misère. Vraiment nous avons souffert. Enfin c'est long et douloureux à raconter. Bravo pour ce texte
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Karine Couturier · il y a
Quelle connerie, la guerre !
Mes filles viennent de finir La Cote 512 de Thierry Bourcy, qui traite de la précédente et permet d'entrevoir les conditions des poilus sous le prisme d'une enquête policière. Bien réussi comme ton texte Gérard ! Bises. Karine.

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Flore Anna · il y a
Un bel hommage, merci pour eux.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un texte qui fait réfléchir ♪
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Patrick Peronne · il y a
Bel et touchant hommage qui me rappelle - Indigènes - le film de Rachid Bouchareb.
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Eva Dayer · il y a
Une page d'histoire et un bel hommage ...
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M. Iraje · il y a
Un texte que j'ai eu le privilège d'apprécier en avant-première. Je confirme !
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Nelly Kiint · il y a
Très bel hommage. Touchant.
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Hamza Dib · il y a
Une belle histoire que j ai apprécié. Cependant il me semble que la france n'est pas reconnaissante a ses soldats notamment algériens. Je les vois courrir a qui les aide pour leur écrire une lettre a leur caisse des retraites qui leur a bloqué leur pension pour une futilité. Dieu merci je n'ai pas servi la france
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Mireille d agostino · il y a
Une belle page d'Histoire.

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