Miroir, miroir... Je suis laide.

il y a
9 min
330
lectures
23
Qualifié

Maxime Tremblay Piyatissa "Mista Jeckyll". Né en 1985, de Montréal, Québec, Canada. Auteur passionné par l'humain, l'anti-héro, le laissé pour compte. Parfois la joie mais souvent la souffrance ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2021
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

***Note de l'auteur : Ce texte est écrit en partie avec un langage courant québécois. Par respect pour la culture, il n'a pas été adapté. Par respect pour les lecteurs, je répondrai aux questions/interrogations sur la syntaxe ou les mots employés. Simplement demander dans les commentaires. Bonne lecture ! **

Caliss.

Elle redescendit, puis remonta sur l'appareil, guettant le mouvement de l'aiguille à nouveau, espérant une autre réponse.

Caliss ! Trois semaines que je fais ce maudit régime-là et j'ai perdu à peine une livre ?!? Va chier Montignac, tu peux bien manger ma marde sans « mauvais glucides ».

Elle sortit de la salle de bain, de très mauvaise humeur. Elle croisa son père qui lui souhaita bon matin. Elle l'ignora complètement. Elle se rendit dans sa chambre, se plaça devant son ordinateur et commença une nouvelle recherche : « régime ». 0.26 seconde pour 60 100 000 résultats Google.

Si après 60 100 000 pages sur les régimes je maigris toujours pas, il restera pu rien qu'à me pendre !

Elle commença à lire une page sur un régime miracle, apparemment le même que Kate Moss. Déjeuner : soupe aux légumes sans gras, jus d'orange pressé sans sucre et une salade de fruits frais. Diner : une orange et du thé avec un seul édulcorant. Souper : Courgettes bouillies et un kiwi...

La voix de sa mère retentit du rez-de-chaussée :
— Annie ! Le déjeuner est prêt !

Ha bin oui, un bon déjeuner direct dans mon gros cul, c'est ça ?!

— J'ai pas faim, maman !!
— Faut que tu manges, pour prendre des forces pour l'école !
— J'prendrai quelque chose à la cafétéria, j'suis pressée, j'dois arriver en avance pour organiser un truc avec un coéquipier.

Merde, du coup j'vais devoir regarder mes trucs en revenant.

En bas, la mère mangeait des toasts en buvant un café, quand elle vit sa fille passer en coup de vent, sac à l'épaule.

— Chérie tu pars déjà ? Tu m'embrasses pas ?

La porte se referma.

La journée d'Annie fut typique, donc horrible. Elle marchait le long des couloirs de l'école, évitant du mieux qu'elle pouvait les regards. Elle les sentait quand même. Elle les sentait se poser sur son corps. Chaque jour, c'était pareil, elle pouvait les entendre penser « Ouach », « T'as tu vu son cul ? Dégueulasse », « Criss, son chandail c'est tu une tente ? », « Hahahaha! On dirait une baleine ! », « Truie !!! », « Grosse chienne ! », etc., etc. La cloche sonna, elle se mit au fond de la classe, dans le coin. Le professeur parlait, mais le son de sa voix apparaissait distant. Non pas que la classe fut à ce point grande, mais Annie ne parvenait pas bien à se concentrer. Son estomac vide prenait toute la place, hurlant bien plus fort que l'homme à l'avant. Mais il n'était pas question de laisser un vulgaire estomac triompher de sa volonté. Elle allait l'avoir le corps qu'elle veut, rien n'allait l'en empêcher. Le temps prit tout son temps et l'interminable classe finit au bout d'environ 200 ans. À la sortie, une fille émergea de la foule pour se frayer un chemin vers notre héroïne.
— Annie ! Annie !
— Salut, ça va ?
— Oui, toi ?
— Correcte.
— T'es sûre ? T'as l'air un peu pâle...
— Je vais bien, j'te dis. Un peu fatiguée, au pire.
— Viens-tu à la cafétéria avec moi ? J'vais me prendre un p'tit muffin.
— Non, j'ai mangé pas mal pour déjeuner, et j'essaie de faire attention à ce que je mange.
— Tu fais encore un régime ?
— Oui.
— Sérieux, Annie, t'es belle comme tu es. J'suis pas sûre que ce soit bon, tous ces régimes.
— Fuck you ! Tu peux bien parler, TOI t'es correcte.
— De quoi tu parles ?
— Ha ta gueule !

Et le poisson s'immergea dans la mer de jeunes en noyant du même coup la conversation. Le reste de la journée se fit sans autres « incidents », car Annie prit bien soin d'éviter quiconque pourrait avoir l'ambition de venir lui parler. Elle n'était pas pour autant antisociale, mais elle en avait assez de montrer son image et de voir l'hypocrisie des gens face à elle. Évidemment que personne n'oserait la confronter et lui avouer son dédain.

Au moins, ceux qui m'ignorent ont le mérite de ne pas afficher un faux air de compréhension. C'est tellement condescendant, la compréhension. Le monde se sépare en trois : ceux qui abusent, ceux qui ignorent, et les « Mère Thérésa ». Ceux-là c'est les pires. Des gens qui prennent soin des faibles, les démunis, les laids, les handicapés... On les canonise, mais en fait c'est pas des saints, c'est juste du monde qui se remonte grâce aux faiblesses. Des esti de sangsues, rien d'autre. Si j'étais normale, ceux qui abusent ne pourraient rien faire avec moi, ceux qui m'ignorent me verraient et les criss de mère Thérésa se trouveraient d'autres esti de monstres pour remonter leur ego.

En rentrant à la maison, elle monta directement dans sa chambre retrouver Kate Moss et les bienfaits d'une bonne courgette bouillie. Au bout d'une heure, elle avait recueilli un maximum d'informations sur les meilleurs régimes. Elle avait vu le régime de 1800 calories de Nicole Kidman, composé de fruits et légumes uniquement, les bienfaits de l'eau comme coupe-faim, le danger d'ingurgiter des aliments faussement santé et hyper calorique comme les bananes et elle comprenait la stupidité de mettre du sucre dans un café quand on suit une diète. Elle dut s'arrêter au son de la voix de son père qui annonçait le souper. À contrecœur, elle descendit.

Son repas : deux pilons de poulets cuits au four sans même avoir été bouillis préalablement, une pomme de terre au four avec beurre fondu dégoulinant dans la chaire, une petite salade de laitue romaine nappée de vinaigrette césar à base de mayonnaise et de parmesan, 6 bébés carottes vapeur et un verre de jus fait de concentré.

Tant qu'à manger ça, aussi bien manger un litre de crème glacée !

— Papa, je peux avoir un verre d'eau ?
— Bien sûr, chérie.

Elle but son verre d'eau et mangea les 6 bébés carottes. Elle réussit aussi à trouver une feuille de laitue qui n'avait pas été souillée de vinaigrette. Elle regarda sa mère manger un pilon de poulet, le gras ruisselant sur ses doigts, pendant que son père buvait une grande gorgée de jus ayant « glucides » comme deuxième ingrédient par ordre d'importance. Elle détourna les yeux de dégoût.

— Chérie, tu ne manges pas ?
— J'ai mangé à la cafétéria avant de partir, j'ai pas très faim.
— Ho, c'est dommage ! Ta mère a fait un délicieux pudding au riz pour dessert ! Tu vas bien en manger un peu ?
— Non. J'ai pas faim.
— Tu es sûre ? Parce que...
— J'AI PAS FAIM C'EST TU CLAIR !

Et elle remonta s'enfermer dans sa chambre.

« Victoria Beckham ne mange que des aliments basiques avec un ph supérieur à 7. »

C'est quoi le ph d'une carotte ?

Elle passa encore quelques heures à fouiller le web pour trouver le secret de la beauté des vedettes, mais elle finit par tomber de fatigue vers 20 h. Elle alla directement dormir. Pendant toute la semaine suivante, Annie surveilla avec une attention religieuse ce qu'elle mangeait. Elle avait décidé de ne manger que par GRANDE nécessité. Elle partait le plus vite possible le matin pour éviter ses parents et le déjeuner, elle fuyait comme la peste ses anciens « amis » et leur dégoûtante bonté, elle rentrait à la maison après le souper et passait le plus de temps possible dans sa chambre. Au bout de 7 jours, le cadran sonna pour la réveiller. En fait, le cadran sonna, mais il n'eut pas la chance de réveiller Annie. Elle avait déjà les yeux grands ouverts, anxieuse de voir les résultats de tant de privation et de discipline. Elle se leva et alla à la salle de bain.
Pas question de me faire fucker d'une livre les résultats, à cause d'un pyjama !

Elle se déshabilla complètement, prit une grande respiration, expira complètement en embarqua sur la balance. Son cœur battait à tout rompre alors que l'aiguille dansait espièglement sous le verre. Elle s'arrêta enfin. Annie pleura. Elle venait de perdre presque 6 livres en une semaine. Ses efforts étaient enfin récompensés. Elle se repesa plusieurs fois, riant et pleurant à la fois. Tant de mensonges et de sacrifices, mais elle allait y arriver. Elle se rhabilla, prit ses choses et croisa ses parents qui lui demandèrent si elle voulait déjeuner. Elle sortit de la maison en riant.

Semaine suivante : 5 livres.

Hum. Il ne faut pas se décourager, je ferai mieux la semaine prochaine.

Elle se mit à ne boire absolument rien d'autre que de l'eau et ne mangea que des légumes en petites quantités. La semaine suivante, elle avait perdu 6.5 livres. Tout allait pour le mieux, elle allait bientôt devoir changer complètement sa garde-robe tellement elle flottait dans ses anciens vêtements. Le mercredi, en rentrant comme d'habitude de l'école, elle trouva ses parents qui l'attendaient.
— Annie. Viens ici, nous devons te parler.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— L'école a appelé, il semble que tes notes baissent beaucoup, que tu ne participes pas en classe et que tu te serais même endormie plusieurs fois en cours.
— Ha là, c'est juste arrivé trois fois que j'm'endorme, et c'est pas ma faute, les cours sont plates pis le prof est vedge !
— C'est pas une raison ! Et d'ailleurs, tu t'isoles, tu ne nous parles plus, tu maigris à vue d'oeil...
— Et PUIS QUOI ? C'est pas correct que je maigrisse ? Vous voulez que je reste une esti de torche ?!
— ANNIE !
— J'essaie d'avoir d'l'allure pis vous autres vous me calez !
Son père se leva d'un bon.
— ANNIE, LÀ ÇA VA FAIRE ! Tu vas souper avec nous autres, un point c'est tout. Facque là tu t'assis pis tu manges ciboire ! Tu te lèves pas tant que ton assiette est pas finie.

Annie alla s'assoir au bout de la table. Sa mère amena le souper : du spaghetti sauce à la viande.

Du spaghetti ?! Caliss si je mange ça j'vais reprendre tout ce que j'ai perdu après tous mes efforts. C'est quoi leur problème ? Quand un gars décide qu'il veut des gros bras et qu'il se met à manger 6000 calories par jour, y'a tu quelqu'un qui dit « Hey tu manges trop » ? Facque de quel droit on peut dire que je mange pas assez ?!? Ils m'auront pas. Je sais ce qu'ils veulent. Ils veulent que je reste laide, comme ça j'vais rester leur fille et j'vais être dépendante d'eux. J'ai des estis de nouvelles pour eux !!! JE NE SUIS PLUS UNE PETITE FILLE !!

Elle mangea tranquillement toute son assiette, en silence. Ses parents la regardaient en souriant, comme un empereur romain qui sourit en regardant un gladiateur se faire dévorer par les tigres. Comme une bonne fille, elle se leva de table, alla porter son assiette vide dans l'évier et monta dans sa chambre. Elle attendit quelques minutes et se dirigea vers les toilettes.

Comme si j'allais les laisser tout gâcher.

Elle enfonça les doigts au fond de sa gorge et se nettoya de 800 calories. Elle se sentit beaucoup mieux. Fière de son astuce, elle redescendit en souriant à ses parents et se proposa pour faire la vaisselle. Ils lui dirent merci. Elle les avait bien dupés. Elle décida donc d'être une bonne fille et de s'imposer un repas avec ses parents tous les deux jours. Le plus dur était de ne pas faire trop de bruit aux toilettes et de bien se vider l'estomac de toutes ces saloperies.

Et tout allait pour le mieux.

Semaine suivante, record : 7.2 livres !!! À l'école, elle avait un peu moins l'impression que les gens la jugeaient. Mais la victoire était encore loin, elle s'en rendait compte chaque fois qu'elle croisait un miroir. Certains bourrelets sont particulièrement tenaces et malgré les kilos perdus, elle n'en demeurait pas moins fondamentalement trop grosse. Elle se nourrissait de magazines et de films dans lesquelles tout était possible pour celles qui avaient le corps adéquat, l'univers de possibilités des belles femmes. Elle allait y arriver. Elle ferait tout pour y arriver. Elle marchait d'un pas déterminé dans les couloirs de l'école, quand tout à coup les autres silhouettes se mirent à virevolter, se tordre autour d'elle. Kate Moss apparut au-dessus des casiers en mangeant un brocoli vivant. Le plancher se couvrit de gras de poulet. Elle tomba en criant, craignant d'être engloutie par la graisse.

— Annie ? T'es réveillée ?
— Oui. J'suis où ? T'es qui ?
— Tu es à l'hôpital, tes parents sont de l'autre côté dans la salle d'attente et je suis Marie, ta thérapeute.
— Pourquoi j'aurais une thérapeute ?
— Annie, on s'inquiète pour toi. Il semble que tu aies certains problèmes avec la nourriture et ton corps. Veux-tu en parler ?
— Je vais bien. D'ailleurs j'ai faim... Est-ce que je pourrais manger ?
— Mais bien sûr !

Dis-leur ce qu'ils veulent entendre. Ne te laisse pas avoir. Allez, mange, mange et dit leur comme c'est délicieux toutes ces calories. Ils ne te briseront pas. Ne laisse pas de côté tes rêves... Ils ne pourront pas te surveiller éternellement. Ils devront bien partir.

Et Annie regarda en souriant ses doigts, prêts à lui venir en aide.


La fin ? Qui sait. Vous vous demandez sûrement de quoi à l'air Annie... De votre position, vous ne pouvez pas voir à quel point elle est belle. Malheureusement, elle non plus...

Miroir, miroir, dis-moi...
23

Un petit mot pour l'auteur ? 25 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
C'est un peu comme avec "Paris-Match" : Le POIDS des mots, le choc de l'image ...
Image de Brigitte G.
Brigitte G. · il y a
Quand les diktats de la mode conduisent au suicide ! Un sujet délicat fort bien traité.
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Brigitte!
Image de Carole Tremblay
Carole Tremblay · il y a
Bravo très percutant en si peu de mots
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Carole!
Image de loup blanc
loup blanc · il y a
votre héroïne est une vraie courageuse !!
résister à des petits déj' typiquement français et des plats de spaghettis à midi !!
c'est vrai , on n'y pense jamais ,au petit déj '::une courgette bouillie !!
je vais commencer demain ........................sans sucre alors !!!
bravo !! j'espère que vbotre héroïne va faire école !!
c'est trés tendance , sur le continent européen, en 2021!!!! !!

Image de Mista Jeckyll
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Le processus d’autodestruction d’une adolescente anorexique, hélas bien décrit, c’est poignant.
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Fred!
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Un drame qui ne connaît pas de frontière !
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Effectivement malheureusement!
Image de Armelle Fakirian
Armelle Fakirian · il y a
vous avez abordé ce sujet difficile avec succès en réussissant à vous mettre totalement dans la tête de votre personnage. Bravo. Avec l'accent québécois de surcroît. Bravo !
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Armelle!!
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
L'anorexie , un sujet difficile à traiter et vous le faites avec détermination en laissant le québécois se glisser dans les états d'âme de votre récit .
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Ginette, c'est effectivement un gros défi de parler d'anorexie. Tenter de se mettre dans la peau de l'autre avec humilité pour essayer de comprendre la pensée sans la juger. C'était vraiment l'enjeu pour moi dans ce texte!
Image de Fabienne Dulac
Fabienne Dulac · il y a
J’ai adoré cette plongée québécoise dans l’enfer de l’anorexie. Bravo 👏
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Fabienne!
Image de Alice Merveille
Alice Merveille · il y a
Un chemin de croix magistralement décrit et le plaisir de lire le québécois !
Image de Mista Jeckyll
Mista Jeckyll · il y a
Merci beaucoup Alice!!

Vous aimerez aussi !