Mirages

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Image de Grand Prix - Automne 19
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James regardait le désert. Il s’étendait à perte de vue tout autour de lui. Une terre aride et rocailleuse, avec ça et là, de maigres cactus qui semblaient monter la garde, immobiles et silencieux. Haut dans le ciel, le disque aveuglant du soleil dardait ses rayons de lave sur le sol brun et ocre. L’horizon n’était qu’une brume fumante et tremblotante, presque huileuse. Le visage ruisselant de sueur, James réfléchissait. S’arrêter, c’était mourir. Il le savait. Il fallait impérativement qu’il se relève. Son seul salut était de continuer à marcher en espérant un miracle : un point d’eau perdu dans cette immensité ou une caravane qui croiserait sa route... Un petit rire bref naquit entre ses lèvres craquelées par la chaleur. Une caravane ! Et pourquoi pas, un garçon de café lui apportant sur un plateau d’argent une carafe d’eau bien glacée pendant qu’il y était ! Quatre jours déjà qu’il errait dans ce décor de cauchemar, sans eau et sans vivres. Quatre jours de marche forcée au milieu de cette fournaise sans même savoir quelle direction prendre. D’ailleurs, peut-être n’avait-il fait que tourner en rond... Comment savoir ? La position des étoiles, celle du soleil, tout ça c’est bon pour les bouquins qu’il lisait lorsqu’il était gosse. Mais quand on ignore tout du désert, qu’on vit (et qu’on est né) dans une grande ville où la nature se limite aux parcs et aux jardins publics d’un quartier résidentiel, c’est une autre paire de manches ! Et puis difficile de garder l’esprit clair quand on a le ventre tenaillé par la faim et la sensation qu’on pourrait avaler les chutes du Niagara d’une seule traite... Dire que c’était son premier voyage en avion ! Deux heures de vol et pan, le moteur qui se met soudain à tousser et qui cale brusquement et la longue chute vers le sol qui se rapproche à une vitesse hallucinante. Juste le temps d’avoir la peur de sa vie et d’entendre les autres passagers hurler, et c’est le crash, dans un bruit de tôle déchirée, éventrée, qui éclate comme une vulgaire coquille de noix. L’odeur âcre du kérosène et de la fumée, la carlingue qui s’embrase comme un fétu de paille et l’explosion qui vous projette à cent mètres de là, dans un souffle inimaginable. Et puis le réveil, le crâne dans un étau, les tempes qui cognent avec violence, la joie de découvrir qu’à part de solides bleus et quelques ecchymoses, on est encore entier... et puis soudain le terrible constat : seul, sans rien, perdu au beau milieu d’un désert aride et hostile, à une centaine de kilomètres au moins du monde civilisé. Et l’ombre de la mort qui revient. Une mort bien pire, lente, pénible, à petit feu. Une véritable torture. Se relever ! Il fallait à tout prix qu’il se relève ! L’appel qui déchira soudain le silence fit à James l’effet d’une décharge électrique. Il tourna brusquement la tête et crut immédiatement qu’il était devenu fou. Il ferma les yeux pensant que la vision allait se dissiper. Lorsqu’il les rouvrit, l’apparition était toujours là. Grande, brune, bien campée sur ses jambes, les deux mains sur les hanches, la jeune femme lui parlait. Il entendait distinctement le son de sa voix, au timbre aigu et clair. Mais il ne comprenait pas. Abasourdi, son esprit était incapable d’enregistrer ses paroles

Le cobra avançait lentement en émettant un petit sifflement. Sa tête se balançait doucement de gauche à droite, dans un gracieux mouvement de balancier...

La jeune femme se dirigeait vers James en continuant à lui parler. Elle avait une étrange démarche, souple et chaloupée. On aurait dit une danseuse. James était comme hypnotisé. Malgré tous ses efforts, il était incapable de comprendre ce qu’elle lui disait. Probablement s’exprimait-elle dans un dialecte du coin. Peu importait après tout. Il était sauvé ! C’était bien là l’essentiel. Une vague de reconnaissance le submergea et il sentit des larmes couler abondamment sur ses joues. Il ne mourrait pas ! Elle allait l’emmener à son campement qui devait être tout proche et le soigner. Il pourrait boire enfin, sentir l’eau fraîche ruisseler dans sa gorge desséchée, se répandre dans son corps, inonder chacune de ses cellules. Il sourit.

Le cobra n’était plus qu’à quelques mètres. Dressé sur ses anneaux, il progressait sans à-coups, souplement, laissant dans la poussière une trace étroite et sinueuse. Son sifflement s’amplifiait. Ses petits yeux en amande, à l’iris jaune pailleté de reflets verts, ne quittaient pas le dos de James. Ce dernier continuait à sourire...

James tenta de se lever, mais son corps refusa de lui obéir. Il était trop épuisé. Il comprit que sans la miraculeuse intervention de la jeune femme (bénie soit-elle !), il serait resté là, à attendre la fin, incapable de poursuivre sa route. Il pensa à Samantha, sa femme qui devait être folle d’inquiétude. À ses deux petites filles aussi. Peut-être le croyaient-elles mort. Il imagina son retour, les pleurs, les embrassades, la joie de leurs retrouvailles. Bon Dieu, comme il les aimait ! Après une telle expérience, il savait qu’il goûterait dorénavant chaque heure, chaque minute, chaque seconde de leur vie avec une intensité nouvelle, un plaisir sans cesse réitéré que l’habitude ne parviendrait plus à ternir. Dans une certaine mesure, cette terrible expérience était bénéfique. Elle lui avait permis de comprendre que rien n’est plus important au monde que ceux qu’on aime... et qui vous aiment ! Il se promit de ne jamais l’oublier. La jeune femme s’était arrêtée. Elle le détaillait attentivement, s’exprimant toujours dans ce curieux langage à l’étrange tonalité, si aiguë. D’un geste lent, emprunt d’une profonde lassitude, James releva la visière de sa casquette, un des rares objets qu’il avait pu extraire des débris du petit Cessna. La carlingue avait été littéralement pulvérisée. Qu’il soit sorti quasiment indemne d’un pareil accident tenait véritablement du miracle. L’image des cadavres déchiquetés et carbonisés des sept autres passagers lui revint en mémoire. Il se souvint notamment du corps atrocement mutilé de la petite fille assise juste derrière lui. Lorsqu’il l’avait extraite des décombres (du moins ce qu’il en restait...), seul son visage était encore intact, quoique les flammes aient noirci la peau. Elle s’appelait Émilie. Au moment du décollage, et malgré la peur qui lui nouait l’estomac, il l’avait entendue dire à ses parents qu’elle avait fait un joli dessin pour offrir à sa mamie. Pauvre gosse ! Il avait fait de son mieux pour tenter de leur offrir une sépulture de fortune, creusant le plus profondément possible le sol rocailleux et dur comme la pierre avec un morceau de la carlingue. Au moins ne seraient-ils pas la proie des charognards... Il distinguait maintenant un peu mieux l’inconnue qui se tenait en face de lui. Il nota machinalement (un flic reste un flic, même en plein milieu du désert !) qu’elle portait de petites lunettes, mal ajustées et à l’écartement surprenant. Probablement de vieilles bésicles qu’elle tenait de son grand-père ou d’un parent âgé. Elle s’était tue brusquement. Son visage avait pris une expression tendue, crispée, presque agressive. Ramassée sur elle-même, elle ressemblait à un fauve prêt à bondir. Un sentiment de malaise s’insinua en James. Malgré la fatigue, malgré la joie qu’il éprouvait, son intuition de flic lui signalait soudain que quelque chose ne collait pas.

Le cobra s’était arrêté. Il était à bonne distance. Sa mâchoire s’ouvrit lentement révélant deux formidables crochets acérés d’où suintaient déjà quelques gouttes de venin. Il prit appui sur ses anneaux et se détendit brusquement pour fondre sur sa proie...

Le malaise avait fait place à un sentiment de danger imminent. James savait que son instinct ne le trompait jamais. Dans son boulot, c’était un atout majeur qui lui avait permis à plusieurs reprises de se sortir de situations pour le moins délicates. Incapable d’esquisser le moindre geste, il vit la jeune femme bondir en avant, droit sur lui. Quelque chose siffla dans sa direction. Quelque chose de pointu et d’acéré qui arrivait à une vitesse folle...

Le cobra se tordit sous l’impact. Le poignard se planta dans son cou, l’arrêtant net dans son élan. Il s’écroula sur le sol, inerte...

James regarda derrière lui. Il eut un brusque mouvement de recul en découvrant le corps du serpent sur le sol. La tête du reptile, que la lame aiguisée du poignard traversait de part en part, touchait presque sa jambe. Un long frisson le parcourut où se mêlaient la peur, la nausée et un terrible sentiment d’épuisement. Il était au bout du rouleau. Une main se posa doucement sur son épaule. Il tourna la tête et son regard rencontra celui de l’inconnue qui l’observait. Malgré le verre passablement opaque de ses lunettes, il devina qu’elle avait de grands yeux, graves et profonds. Une main ferme l’aida à se relever. Il chancela quelques secondes avant de parvenir à retrouver son équilibre tant la tête lui tournait. La jeune femme lui tendit une antique gourde en fer blanc. L’eau était chaude et âcre. Il la but cependant avec délectation, à longues gorgées, et il lui sembla que le liquide bienfaisant se répandait dans chaque centimètre carré de son corps endolori. L’inconnue ramassa la dépouille du cobra qu’elle fourra négligemment dans un sac de cuir usé qu’elle portait en bandoulière. De sa voix haut perchée, elle dit quelques mots à James qui devina qu’elle l’invitait à la suivre. Elle passa son bras autour de son épaule pour le soutenir. Titubant, il se laissa guider. Trois heures plus tard, après une longue marche harassante, ils arrivèrent en vue d’un long canyon. Au moment où ils s’engageaient entre les pans ocres et abrupts, James distingua dans les rochers, de petites ouvertures dont les frontons étaient surplombés d’ossements entrecroisés. Il reconnut la forme familière de certains squelettes, sans pour autant parvenir à déterminer de quels animaux ils provenaient. Devant l’entrée d’une des grottes, il remarqua des enfants jouant à se passer un ballon qui, lorsqu’il touchait le sol, produisait un étrange son mat. Soudain, un des gamins lâcha l’objet qui dévala la pente et roula jusqu’aux pieds de James. Il baissa les yeux... et reconnut immédiatement, malgré la terre incrustée dans la peau, le petit visage aux yeux grands ouverts qui semblaient lui adresser une muette supplique. C’était celui de la petite Émilie ! Horrifié, il se retourna vers l’inconnue.
Elle avait ôté ses lunettes et l’observait avec des yeux gourmands, en passant et repassant la pointe de sa langue sur ses lèvres...

 

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