Mes oiseaux préférés

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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Mes oiseaux préférés sont des oiseaux pétulants. Ce sont de petits machos, bruns et rondelets avec des reflets mordorés, montés sur de hautes pattes en allumettes avec un petit bec tout fin, de petits yeux tout noirs et une petite queue très courte qu'ils tiennent toujours bien relevée.

Mes oiseaux préférés ne craignent rien pourtant, au point qu'ils viennent même défier les vilains humains sur leurs propres pelouses en virevoltant et en froufroutant des ailes pour en déranger les feuilles mortes.

La maman d'Antoine aussi est morte. Antoine a quatre ans. Son tee-shirt est trop grand et dans le long couloir, il suit le policier qui va prendre son audition, sans tenir la main de personne.

Mes oiseaux préférés sont sans cesse en mouvement. Quand ils n'embêtent pas les humains, ce sont de petits fouineurs qui adorent dénicher les gros insectes pour leur courir après de leur trot bondissant à travers les arrière-cours et les allées de garage.

Mes oiseaux préférés peuvent aussi voler bien sûr.  De leur vol direct et vif, ils filent comme l'éclair d'un arbre à l'autre en d'intrépides battements d'ailes et en poussant des « psi psi psi » de roitelet pour gober ces irritantes mouchettes qui se croient insaisissables. Mais attention, jamais ils ne touchent aux papillons, qui sont bien trop mignons.

Antoine, lui, aime les tartines au ketchup. Il aime aussi la pêche des canards, mais il faut payer, alors il ne peut pas. Il aime enfin et surtout son chien Chanel. Ce n'est pas lui qui a choisi le nom.Chanel est un beau chien qui fait caca dans la maison. Alors ça énerve papa. Mais Antoine aime beaucoup Chanel. Et il souligne ce « beaucoup » comme seuls savent le faire les enfants, qui ne sont jamais sérieux qu'en amour et au jeu.

Mes oiseaux préférés ne sont pas solitaires. Lorsque la sève descend et que les amours s'achèvent, ils se rassemblent et ensemble, tels des étourneaux, ils forment de joyeuses et vrombissantes nuées aux formes changeantes qui viennent égayer le ciel d'automne.

La nuit ne disperse pas mes oiseaux préférés, tout du contraire. Lorsque tombe le soir, ils se regroupent en dortoirs dans les grands arbres qui trônent au bord des pâturages. Là, ils discutent ensemble du jour passé, de la beauté du crépuscule et des plus beaux papillons, puis s'endorment en veillant à se protéger les uns les autres des invisibles créatures qui rôdent la nuit pour tenter de les dévorer.

Antoine, lui, n'a que Chanel. Il y avait maman avant, mais papa a dit que maman s'occupait trop de lui. Ce n'est pas son vrai papa, mais il doit l'appeler comme ça. Bientôt ils vont changer de maison. Papa a dit qu'il y aura une belle cuisine pour maman. Et dans la cuisine, il n'y aura plus la vieille table. Ils vont la casser et la couper en morceaux.

Mes oiseaux préférés n'aiment rien plus que jouer. Comme les corneilles, ils adorent se rouler dans la neige en hiver. Comme les freux, ils adorent briser des noix sur les routes. Comme les sansonnets, ils adorent enfin imiter les autres. Ils font des bruits de moteur pour effrayer les piétons, et des cris de piétons pour effrayer les chauffeurs, et cela les fait beaucoup rire. Ils aiment aussi rouler les accents amoureux des infidèles accenteurs pour faire rougir les tourterelles, jacasser paillard avec les pies bavardes, crier comme des autours pour effrayer les choucas et crier comme des choucas pour effrayer les moineaux.

 Mes oiseaux préférés aiment bien des choses et bien des gens, mais ils n'aiment pas le goût du sang.

Antoine dit que cette nuit Chanel avait peur parce qu'il y avait plein de sang. Antoine avait du sang dans les yeux. Chanel a sauté sur la vieille table pour aboyer. Papa disputait maman. Maman avait pris son rouge à lèvres pour écrire des choses sur tous les miroirs et tous les murs de la maison. Maman criait beaucoup sur papa, et elle avait un couteau dans les mains. Puis maman a coupé papa. Papa avait plein de sang sur son tee-shirt. Il a vomi sur son cœur.

Comme les rouges-gorges, rouge était la gorge d'Antoine ce matin-là.

Comme les rouges-gorges, mes oiseaux préférés sont confiants, au point qu'ils leur arrivent, dans les bois, de venir se poser sur la cognée du bûcheron qui vient d'abattre leur arbre.   

Maman a demandé à Antoine de s'asseoir. Elle a dit qu'ils iraient au ciel bientôt. À la TV, il y avait les Pyjamasques. Antoine voyait le couteau, mais maman a dit de fermer les yeux. Chanel aboyait beaucoup. Elle ne voulait pas venir sur le canapé. Maman a dit que c'était pas grave.

Mes oiseaux préférés ne sont pas les geais qui sortent de la bouche des suicidés. S'il leur arrive de pleurer, ce ne sont pas non plus les oiseaux du désespoir. S'il leur arrive de crier, ce ne sont pas non plus les oiseaux de la colère. Mes oiseaux préférés ont le cœur léger des hirondelles et bien sûr ils aiment chanter. Pas les ronds « rourous » des ramiers, ni les tiraillant « ti ti ti » des mésanges. Non, ils chantent des airs flûtés aux longues phrases mélodieuses ainsi que le font les merles. Ils chantent d'une voix claire et sonore, douce à l'oreille, aussi longtemps que les alouettes. Ils chantent sans empressement de calmes adagios qui apaisent même les cœurs les plus agités.

Antoine demande au policier, avec une angoisse qui lui tord la voix, ce qui est arrivé à Chanel. Mais le policier n'a pas le temps de répondre que déjà Chanel, qui vient d'arriver dans le couloir avec un autre officier, aboie pour s'annoncer. Et le petit garçon, tout à sa joie, jaillit hors du bureau tel un pépillant troglodyte. Bientôt Chanel glisse sa truffe dans son cou, et le visage d'Antoine disparaît dans son pelage.

Qu'on ne s'y trompe pas. Mes oiseaux préférés ne chantent pas parce qu'ils sont heureux. C'est parce qu'ils chantent qu'ils sont heureux. Car mes oiseaux préférés sont ceux du grand Victor Hugo. Pour un instant posés au-dessus de l'horreur sur des rameaux trop frêles, mes oiseaux préférés sont ceux qui chantent en chœur sachant qu'ils ont des ailes.

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