Ma madeleine

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J'écris pour les autres, pour être lu, pour le plaisir d'étonner ou d'amuser. Si vous me faites cet honneur, je vous en remercie par avance.

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Longtemps, je me suis couché de bonheur.

Pas par fatigue, en travailleur de force, harassé par le port incessant des outils, des gravats, fourbus d’avoir convoyé des palettes de cartons, transvasé des conteneurs entiers, ou arpenté des kilomètres de rayonnages blafards dans l’ambiance éreintante des temples consuméristes.

Pas par discipline, le mot m’est inconnu. Sous couvert innocent de ma passivité, jamais je n’ai daigné accorder de crédit à quelque autorité, ni aux hordes kaki, ni aux porte-paroles des cieux. Et encore moins à moi.

Pas par ennui, ou par désespérance. Comme font les exclus, les lassés de la vie, qui vont chercher en rêve les splendeurs d’un passé, l’espoir d’un avenir, l’ultime gomme enfin pour leurs noirs desseins.

Non, rien de tout cela.
Longtemps, je me suis couché de bonheur.

Il me tardait de voir les deux lunes jumelles. D’assister, chaque soir, à leur lever conjoint.
Elles franchissaient ensemble l’horizon de dentelle, rosissant alentours le ciel de mes pensées.
Éclosion captivante de ces astres de chair, toujours renouvelée.
Je n’aurais laissé ma place pour rien au monde. Comme le soleil couchant, éternellement semblable, et toujours fascinant, c’est la féminité dans sa simple expression qui drainait mon regard.
C’est la courbe d’un dos, c’est la pointe d’un sein, la gracieuse arabesque d’une main qui dégrafe, avec dextérité, un écrin de coton.
Je n’avais pas besoin d’aller marivauder. Mon œil se lavait de ce bonheur fréquent.
J’allais dans la journée croiser d’autres soleils. Mais je n’y bronzais pas.
Conscients de leur beauté, ils ne faisaient pourtant qu’aiguiser l’appétit.
Sans savoir pourquoi, j’ai toujours su d’instinct où placer les limites.

On peut des femmes prendre à l’envie leur beauté. Un jour, en croiser mille, les déshabiller toutes. Repaître l’âme et l’œil de ce festin sans fin. Les caresser ainsi sans jamais s’approcher.
Les posséder chacune, sans jamais les contraindre.
On peut faire d’une bise l’ersatz d’un baiser. Capter sous le parfum des effluves interdits.
On peut, à l’infini, recharger le désir.
Pourvu qu’au soir tombant, celle qu’on s’est choisi vienne cristalliser les beautés entrevues, et par la seule force de son être tangible, récolter les moissons que d’autres ont fait germer.

Alors, on peut longtemps se coucher de bonheur.

Mais il advient aussi de longues nuits, sans lunes.
Des nuits où la passante, tant de fois encensée qu’elle s’en est lassée, refuse de passer. Ou bien à autre chose.

Et l’on se couche aussi, après de longs errements.
De peur d’avoir parfois à chercher le sommeil, on attend qu’il nous trouve.
Et le sommeil vient.

Mais rarement de bonne heure.

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