Ma grande sœur

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Automne 2021
Pour les autres, elle était Madeleine, pour moi c'était ma grande sœur.
J'étais le petit dernier, né cinq années après la fratrie – un retour de manivelle –, disait la mère, désolée. Sept bouches à nourrir en comptant les adultes, on allait se serrer une ceinture déjà piquée au dernier cran. À la maison ce n'était pas bouilli-rôti à tous les repas mais on n'était pas malheureux. Il fallait juste faire sa part et marcher droit, surtout quand le père rentrait de l'usine, transpirant et fatigué, alors il allait se laver au robinet du palier pour ne pas encrasser l'évier tout neuf, on venait d'installer l'eau courante, la mère était maniaque et c'est elle qui portait la culotte.
J'étais encore affublé de couches quand Madeleine arrêta l'école, c'est ce qu'on me raconta ou bien le devinais-je. J'apprendrai bien vite à décrypter ce qui se disait à bas mot, à donner un sens aux silences éloquents. La mère avait besoin de bras pour faire tourner la maisonnée, ma grande sœur s'occupait du linge et des commissions, elle surveillait aussi les devoirs des petits. Les parents voulaient qu'on s'en sorte mieux que les générations précédentes, une caste inférieure courbée sous le labeur, en Inde on les aurait traités d'intouchables. Les grands-parents étaient montés à la ville pour évoluer, ils s'étaient retrouvés à gratter chez les autres, bonne à tout faire et bougnat, et les parents avaient pris la relève. Mais avec ses grossesses successives, la mère avait dû cesser de curer la crasse des riches et le père, tout cabossé du dos, avait trouvé un poste sur une chaîne d'automobiles qu'il ne conduirait jamais.
On était de la classe ouvrière, le père redressait les épaules quand il prononçait ces mots, les reins en feu mais le regard digne. Le dimanche matin, il se rasait avant d'aller vendre les journaux du parti et rentrait l'œil brillant d'avoir harangué le passant et partagé un ou deux verres de blanc avec les camarades, chez Dédé qui tenait le bistro du coin.
Madeleine avait des attentions pour la marmaille. Le jeudi, elle cuisait des galettes sur le poêle en fonte, un peu de farine qu'elle mouillait d'eau et le goût du grillé sur nos papilles peu exigeantes nous adoubait comme rois du monde. Pour moi seul, elle ajoutait une pincée de sucre en poudre, en cachette des autres. À peine si je la gratifiais d'un sourire furtif, tout à mon impatience de jouer avec mes frères. Madeleine était la seule fille, l'aînée malchanceuse, le bras droit de la mère, celle qui avait dû abandonner l'école.
Elle avait quinze ans quand je suis arrivé au monde, elle venait de décrocher son certificat. Ils avaient arrosé l'événement avec une bouteille de mousseux chez les voisins qui n'avaient qu'un fils, Jacquot, leur héros, leur fierté. La voisine avait enchaîné les fausses couches contre sa volonté, c'est pourquoi ils étaient souvent les uns chez les autres, elle aimait les cris et le brouhaha de notre tribu, ne se plaignait jamais quand mes frères dévalaient l'escalier en jouant aux indiens. Les familles passaient Noël ensemble et quand il faisait beau en fin de semaine, ils allaient pique-niquer au bois. Prendre le métro était une fête, étaler les nappes sur l'herbe, manger du saucisson et de la tarte aux prunes qui dégouline sur le menton, un repas de gala. Les enfants couraient à perdre haleine et jouaient à cache-cache tandis que les adultes faisaient la sieste à l'ombre des peupliers, un repos bien mérité au goût de miel. Madeleine avait trois ans de moins que Jacquot mais ils s'entendaient bien. Le jeune homme poursuivait des études, il voulait devenir géomètre et voyager, ma sœur admirait ce puits de sciences au large front. Puis ils rentraient tous en fin de journée, les petits tombaient de sommeil avant de poser la tête sur le traversin.
Et je suis né, grain de sable dans le rouage bien huilé d'un bonheur simple mais paisible, et tout changea. Je devinais un mystère planant sur cette période bénie, en grandissant je comparais cette joie de vivre enfuie – j'avais aperçu quelques photos de ce temps heureux – aux traits tirés de la mère, les années ne pouvaient à elles seules expliquer ses cernes ombrées et la profondeur de ses rides. Le père s'était mis à rentrer tard, l'œil de plus en plus brillant à trop fréquenter le zinc de Dédé, et de retour à la maison il se débarbouillait dans le bel évier sans que la mère ne pipe mot.
C'est autour de ma naissance que Madeleine avait stoppé net ses études, elle avait pourtant des facilités pour apprendre, les chiffres surtout, elle aurait aimé travailler auprès d'un comptable et je ne comprenais pas ce qui motivait l'abandon de ce beau projet, ma naissance, peut-être, qui avait ajouté du travail à la maison. Juste après avoir passé son bac avec succès, Jacquot était parti chez un oncle en province et ses parents déménagèrent dans une banlieue éloignée. On ne fêtait plus Noël ensemble et les pique-niques cessèrent du jour au lendemain – je l'avais compris en lisant la date des dernières photos.
J'avançais en âge. Mes frères s'établissaient, l'un entrait à l'usine, l'autre réussissait mieux et devenait employé des postes, on fêtait la nouvelle sans liesse. Et lorsque le plus grand se fiançait avec la fille d'un copain syndiqué, c'est à peine si le père montrait son contentement de voir la relève assurée. Décidément la belle humeur s'était évanouie avec mon arrivée. Pourtant j'avais toujours droit à un traitement de faveur, ma grande sœur m'enveloppait de son doux regard et d'écharpes qu'elle me tricotait avec amour, mes gâteaux étaient toujours plus sucrés que ceux des autres et j'attribuais ses attentions à mon statut de benjamin.
Bientôt le père tomba malade, le médecin le soigna pour une mauvaise grippe mais les poumons étaient pris d'un mal incurable, il nous quitta à l'entrée de l'hiver. La mère mourut six mois plus tard, jamais je n'avais remarqué le moindre signe de tendresse entre ces deux-là mais ils devaient s'aimer assez pour se suivre dans la tombe.
Ma grande sœur et moi restions seuls au foyer, nous avions enfin de la place mais le silence se faisait parfois pesant. J'entrais au collège quand on me demanda la profession de mes parents, en un éclair je compris qui j'étais, le fruit des amours de Madeleine et Jacquot, un péché de jeunesse jamais assumé au grand jour. Jacquot enfui comme un lâche à l'autre bout du pays, ses parents pas plus glorieux, et au sein de ma propre famille, je n'étais pas le petit dernier mais un bâtard perdu dans la masse qui faisait honte aux siens.
Je courus jusqu'à la maison, peinant à reprendre mon souffle je lançai un « Bonjour Maman ! » tonitruant et un rien bravache en jetant mon cartable sur la table. Madeleine repassait une pile de linge qui s'écroula.
Ma mère reposa lentement son fer, elle m'enlaça et couvrit de baisers mon visage inondé de larmes.
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NuLan Phan · il y a
Tres beau texte- Merci- nulan phan
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Mica Deau · il y a
Coup de coeur, bravo, bravo !
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Chantal Sourire · il y a
Merci merci Mica !
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Blandine Rigollot · il y a
Très beau récit.
Ambiance palpable grâce à des petits faits juste énoncés, des petites choses décrites avec simplicité et d'autant plus éloquentes.
Je ne perçois pas le déclencheur de la découverte que fait le narrateur sur sa filiation. Une étincelle spontanée, autre chose ? Quoi qu'il en soit, j'ai apprécié à 100%.

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Chantal Sourire · il y a
Le fait déclencheur n'est peut-être pas explicite en effet. C'est à l'école, quand on demande au garçon la profession des parents qu'il se pose la question de ses origines...Merci d'être passée, Blandine !
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Admirable, j'adore!
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Constance Delange · il y a
Un beau texte, touchant ,à l'écriture fluide
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Fleur A. · il y a
Superbe histoire
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Patricia Besson · il y a
Magnifique...et chute comme je les aime. Très joliment écrit Chantal et un texte émouvant. Mon soutien
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Une belle histoire , bien construite, bien écrite, avec une chute touchante. Bravo Chantal!
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JAC B · il y a
Un secret de famille raconté simplement qu'on devine un peu avant la fin et un mot de chute résonnant tendrement qui attire l'empathie pour les deux personnages. Je like Chantal.
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BertoX · il y a
Magnifique! Comme toujours.... Merci Chantal Sourire

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