L'unité des fauteuils volants

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J'écris pour oublier la tristesse, car les larmes sont plus jolies quand elles ont la couleur de l'encre...

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Je m'appelle Dani. J'ai douze ans. Il y a un an, j'ai été victime d'un grave accident à la piscine. Je ne me souviens plus de ma chute, mais seulement de mes copains qui hurlaient autour de moi. Je me rappelle aussi avoir eu vraiment très mal. Quand je me suis réveillé à l'hôpital, je ne sentais absolument plus rien. Sur le coup, j'ai cru que c'était grâce aux médicaments, mais le docteur J.D. m'a dit la vérité : en retombant, ma moelle épinière avait pris un mauvais coup et désormais, mes jambes étaient paralysées.
Je ne peux pas dire que la nouvelle m'ait fait sauter de joie. Heureusement, j'ai pu compter sur Nassim. Il était hospitalisé dans la chambre à côté de la mienne et comme moi, il avait un problème qui l'empêchait de marcher. On est vite devenus copains. C'est d'ailleurs lui qui m'a appris à conduire mon fauteuil roulant. Franchement, il assurait grave ! J'étais alors loin de me douter qu'il était membre d'une organisation secrète, qui voulait aussi me recruter...
Leur message m'est parvenu un soir où je n'arrivais pas à dormir. Pour passer le temps, je regardais l'écran qui affichait mes pulsations. C'est là que les courbes se sont mises à former des mots :

Viens_demain_midi_chambre_onze_pour_intégrer_ton_unité.

Sur le coup, j'étais sûr d'avoir rêvé, mais, au bout de plusieurs nuits à voir la même invitation se répéter, je m'étais décidé à aller voir. Le lendemain midi, je frappais donc à la porte de la chambre onze, puis j'entrais. La pièce était immense. Elle avait l'air d'un gymnase, avec des buts et des tapis de gym. Il y avait aussi des paniers de basket fixés vraiment très haut, à plus de quinze mètres a priori.
C'est là que Nassim est entré.
— Salut. Trop content de te voir ! J'étais sûr que tu viendrais !
— Attends, tu sais pourquoi je suis ici ?
— Tu vas intégrer l'unité ! C'est cool, non ?
— Ça doit l'être, quand on sait ce que c'est...
— Il a raison ! Si l'on veut que Dani nous rejoigne, il faut commencer par le début ! avait objecté le docteur J.D. en entrant à son tour.
Nassim m'avait alors raconté l'histoire la plus géniale et la plus étrange que je n'avais jamais entendue. Il m'avait déjà demandé si je savais qui était Diablo Professar, l'homme d'affaires super riche qui offrait des tas de tablettes dans les collèges du monde entier, afin de permettre à tous les élèves de la planète d'étudier facilement. Quand je lui avais confirmé que je connaissais, mais qu'en plus j'étais fan, il m'avait expliqué que tout cela n'était en fait qu'une diversion pour atteindre son véritable but : diriger le monde ! Pour cela, Diablo avait mis au point un plan machiavélique : se servir des tablettes qu'il distribuait pour programmer les humains afin de les faire obéir dès leur plus jeune âge !
— Les profs sont les premiers touchés, quand ils réceptionnent les tablettes. Ils se mettent alors à obéir et aident ensuite à programmer les élèves, avait détaillé Nassim.
— Ça à l'air complètement dingue ! avais-je fait remarquer.
— Effectivement, mais, c'est malheureusement la vérité ! avait répondu J.D. Pour être honnête, je dois t'avouer qu'à ton âge, Diablo et moi étions inséparables. En grandissant, nous sommes longtemps restés amis, si bien qu'à la fin de nos études, nous avons décidé d'apprendre à l'autre ce qui venait de nous être enseigné. Il m'a ainsi expliqué l'électronique et moi, je l'ai formé à la médecine. Je croyais bêtement qu'on avait le même rêve : se servir des nouvelles technologies pour soigner. J'étais loin de me douter de ce à quoi il aspirait...
— Même si tout cela n'est pas une mauvaise blague, je ne vois pas très bien en quoi je pourrais être utile pour l'arrêter ! avais-je alors observé.
— Figure-toi qu'on est au contraire les mieux placés pour intervenir ! avait jubilé Nassim. C'est dû au fonctionnement des tablettes, qui émettent des nano-impulsions imperceptibles lorsqu'on pianote dessus. En passant par la moelle épinière, celles-ci vont se propager jusqu'au cerveau de l'utilisateur et peu à peu, il va se retrouver programmer pour obéir. Vu que notre moelle épinière est trop en vrac pour transmettre quelque chose, on est donc immunisés !
— Vous êtes effectivement les seuls à pouvoir infiltrer les classes où Diablo a commencé à formater des élèves, sans risquer de succomber à sa technologie, avait complété J.D.
— Okay, on ne peut pas se transformer en zombie ! Par contre, je ne vois toujours pas comment je pourrais être utile en étant cloué sur cette chaise...
— Doc, il lui faut une petite démonstration de son futur équipement pour enfin arrêter de râler ! avait répondu Nassim.
Sans attendre, il avait immédiatement actionné le bouton rouge, situé sous son accoudoir. Un bruit de mécanisme s'était enclenché et ses roues arrière s'étaient soulevées pour se mettre à l'horizontale : elles s'étaient transformées en ailes d'avion ! Des mini-propulseurs étaient ensuite apparus sous ses cale-pieds, juste avant qu'un bruit de propulsion retentisse. Nassim avait alors littéralement décollé du sol pour ne stopper sa course qu'à la hauteur d'un des paniers.
— Le basket c'est bien, mais tu verras qu'en mode aérien, c'est carrément fun ! Bienvenue dans l'unité des fauteuils volants !
— Où est-ce que je signe ? avais-je alors demandé, avec empressement.
Dès le lendemain, je recevais un tout nouveau fauteuil, capable de voler. Pour apprendre à l'utiliser, j'avais alors suivi un entraînement à base d'air-fauteuil-basket et de cours de pilotage.
Deux mois plus tard, J.D. me déclarait apte au service et m'assignais à ma première mission : je devais infiltrer la classe de cinquième D, du collège de la Croix-Rouge, pour enquêter sur madame Tassino, la prof de maths, suite aux centaines de messages qui avaient circulé sur les réseaux sociaux et qui affirmaient qu'elle avait dû être évacuée par les pompiers, après avoir craché des étincelles.
En arrivant là-bas, j'étais vraiment motivé. Pourtant, mon enquête s'était vite retrouvée au point mort puisque madame Tassino me virait systématiquement de son cours, sans aucun motif. Ne sachant plus quoi faire, j'avais fini par en parler à J.D. et à Nassim, qui s'étaient réjouis de la nouvelle. Pour eux, c'était la preuve qu'il se passait bien quelque chose qu'on voulait me cacher et je devais me débrouiller pour découvrir ce que c'était.
J'avais alors décidé d'innover en séchant le cours de maths pour l'espionner de l'extérieur. Un matin, je m'étais donc planqué dans les toilettes au lieu d'aller me ranger et après m'être assuré qu'il n'y avait plus personne dans la cour, j'étais sorti de ma cachette et j'avais actionné le bouton rouge de mon fauteuil. Deux minutes plus tard, j'étais discrètement positionné en vol stationnaire près des fenêtres de la salle de maths.
À première vue, tout semblait normal : les élèves pianotaient sur leur tablette et madame Tassino les surveillait depuis son bureau. C'est en commençant à prendre des photos qu'un détail m'avait choqué : les câbles USB ! Il y en avait partout et ils partaient dans tous les sens. En y regardant de plus près, j'avais fini par comprendre ce qui clochait : ces câbles ne reliaient pas les écrans, mais les humains ! Chaque élève en avait un qui sortait de son oreille et qui était relié à l'autre bout au bras de la prof, où se trouvaient des dizaines de prises USB.
C'est à ce moment-là qu'un surveillant m'avait repéré. Il m'avait crié tellement fort de redescendre que tout le collège l'avait entendu, y compris madame Tassino. Alors qu'elle n'avait pas bougé jusque là, elle avait aussitôt regardé par la fenêtre et en me voyant, elle s'était mise à arracher tous les fils branchés à ses bras. Une fois libérée de ses attaches, elle s'était mise à courir dans ma direction et n'avait pas hésité une seconde avant de sauter à travers la fenêtre pour essayer de m'attraper !
Heureusement, elle m'avait manqué de quelques centimètres, mais je ne peux pas vous décrire ma surprise, quand je l'ai vue stabiliser sa position dans les airs au lieu de tomber dans le vide : visiblement, ses chaussures étaient équipées de la même technologie que celle de mon fauteuil. Loin de s'émouvoir de notre drôle de situation, elle m'avait alors fixé avec un regard vide pendant quelques secondes, avant de se relancer à mes trousses. Comme on me l'avait appris durant ma formation, j'avais aussitôt accéléré comme un fou pour maintenir la distance qu'il y avait entre nous !
Hélas, elle était vraiment douée et vingt-cinq minutes plus tard, j'étais encore en train d'essayer de la semer en zigzaguant à travers les toits de la ville. Je commençais vraiment à me désespérer de la situation, quand une idée saugrenue m'était venue : je devais retourner là où tout avait commencé ! Immédiatement, j'avais viré à droite en direction de la piscine municipale, qui n'était pas très loin. Deux minutes plus tard, je me positionnais à un mètre au-dessus de la surface du bassin extérieur et j'attendais.
Comme je l'avais espéré, madame Tassino avait immédiatement foncé vers moi, sans réfléchir un instant que l'eau de la piscine et l'électricité qui faisait fonctionner ses chaussures ne feraient pas forcément bon ménage, s'ils rentraient en contact. Je l'avais alors laissée s'approcher encore et encore et n'avais reculé qu'au tout dernier moment, pour être sûr de ne lui laisser aucune chance de pouvoir freiner. Lorsqu'elle était finalement tombée à l'eau, il y avait eu tout un tas de petits bruits bizarres, qui avaient été suivis par de très grosses étincelles. Madame Tassino avait alors commencé à s'agiter dans tous les sens avant de s'immobiliser, puis de couler au fond de l'eau.
Je me rappelle m'être senti vraiment très mal à ce moment-là. J'étais sincèrement persuadé que je venais de tuer ma prof de maths. Paniqué, j'avais appelé J.D. à l'aide. Il était très vite arrivé, accompagné par des policiers. Loin de me rassurer, leur présence m'avait encore plus convaincu que j'allais avoir de très gros ennuis. Finalement, après plusieurs heures passées à m'imaginer les pires des scénarios, J.D. était venu m'expliquer que l'histoire n'était pas telle que je l'avais imaginé.
— Dani, ces policiers font partie d'une unité spéciale, qui travaillent avec nous pour stopper Diablo. Ils viennent de m'expliquer que ce qu'ils ont repêché au fond de la piscine n'était pas le corps de madame Tassino, mais celui d'un robot ultra-perfectionné qui avait son apparence. En allant fouiller chez elle, ils l'ont d'ailleurs retrouvée enfermée dans sa cave. D'après ce qu'elle a expliqué, quelqu'un l'a assommé alors qu'elle rentrait chez elle il y a environ un mois et depuis, elle était retenue prisonnière dans sa propre maison.
— Donc, je n'ai tué personne ?
— Non seulement tu n'as blessé personne, mais tu as contribué à libérer la vraie madame Tassino ! En plus, toujours grâce à toi, les élèves que ce robot-prof était en train de lobotomiser ont également pu être pris en charge : ils sont en ce moment à l'hôpital pour se faire retirer le port USB qui avait été implanté dans leur oreille. Tu peux vraiment être fier de toi !
— Mais, pourquoi vous et Nassim ne m'avez-vous jamais parlé de tout cela, de ces robots-profs et de ces élèves trop connectés ?
— Tout simplement, car on l'ignorait ! Je pense qu'en cherchant à transmettre ses signaux par le conduit auditif, Diablo essaye de contourner le problème que des gens comme toi ou Nassim pouvaient lui poser. Après, je ne saurais absolument pas te dire comment il s'y est pris pour implanter une prise USB dans l'oreille de tous ces élèves, ni même pourquoi il a remplacé leur professeur par un robot. Il va falloir que nous enquêtions là-dessus, si bien sûr tu es toujours d'accord pour rester dans l'unité !
Je n'avais pas eu besoin d'une demi-seconde de réflexion pour confirmer que bien sûr, je voulais en être ! Depuis, les missions s'enchaînent et tout roule pour moi, même si justement, je dois rouler pour avancer ! Comme le dit si bien Nassim, l'important pour avancer dans la vie, ce n'est pas d'avoir des pieds qui marchent bien, mais la volonté d'aller toujours un peu plus loin...
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M. Iraje · il y a
Une unité qui ne m'a pas laissé sourd ! Une nouvelle qui roule ...
Et, avant que le portail ne se referme (J-5), je t'invite à venir découvrir le jardin des ombellifères 🥕🥕🥕 Les combattantes de l'ombre (M. Iraje)

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Les Histoires de RAC · il y a
CQFD ☺ Joli conte philosophique mais pas que... ♫
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Laurence Guillemin · il y a
Très belle idée ! J'aime beaucoup !
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Nadege Del · il y a
Savoir transcender le handicap. Joli point de vue et joli texte.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Aller plus loin, belle fin pour ce texte très sympathique.
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Viviane Fournier · il y a
Belle idée et beau texte pour la soulever !
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Mireille Bosq · il y a
Bravo pour l'energie optimiste dégagée par l'enfant. Et pour la démonstration de la capacité à dépasser le handicap.
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Fleur A. · il y a
Sacrée histoire !!
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Gali Nette · il y a
Un texte qui fait du bien en cette période, avec beaucoup d'imagination. Bravo !

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