Lucile la chapelière

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Je suis un jeune écrivain qui vit actuellement sur Bordeaux. Vous pouvez retrouver sur mon Instagram les nouvelles de mes textes, de mes projets et d’écriture en général ! DaenorSauvage

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Château de Bigre-Port, 1255. Le bon roi Georges-La-Crevette, troisième du nom, reçoit en ce beau vendredi de mai les confédérations de son peuple. Pour l'occasion, il enverra ses trois jeunes fils s'initier au métier qu'il estime en avoir le plus besoin. Cela fait des années que les Bigrois et Bigroises attendent ce moment ! Pouvoir convaincre son roi à obtenir l'aide de ses propres enfants est un privilège rarement accordé. Le dernier en date remonte à Henri IV - dit La Pince. À plusieurs générations de tritons de cela, c'est peu dire que c'était il y a une éternité !
 
Lucile Labergère est la digne représente de sa corporation : les chapelières ! Élue à la l'écrasante majorité de trois contre deux, elle doit sa nomination à son talent inné pour son art de la répartie. Fort utile pour écarter gardes et malotrus de son chemin tout tracé, elle devra en user avec sagesse face à son roi. Mais Lucile a omis un minuscule détail lors de sa candidature : elle a un sens de l'orientation catastrophique. Véritablement ! Si elle devait naviguer, même le triangle des Bermudes ne voudrait pas d'elle.
 
Ce matin-là, Lucile a revêtue une simple robe écrue et s'est chapeauter du plus beaux de tous les chapeaux de la région de Bigre-port. Élancés, les bords larges et la paille tressée donnent une élégance robuste à l'ouvrage. Un ruban pourpre intense ceint le tour, et est piqueté par deux roses séchées : l'une vermeille et l'autre blanche comme une perle. Lucile rayonne aussi sûrement que le soleil au lever.
 
Arrivée en avance devant l'imposant château-port, le passage des premiers gardes fut d'une facilité déconcertante. Le sergent a l'appétit clairement problématique lui indique même le chemin jusqu'aux somptueux jardins de la reine. Heureuse d'avancer si aisément, Lucile en profite pour prendre son temps, flâner parmi les bourdons et flirter avec les rossignols. Et quel parfum ! Une forêt entière de jasmin étoilés grimpe sur les vieilles arches du château en pierre.
 
Lucile, insouciante et pleine de joie, continue son chemin. Qu'est-ce que la vie doit être douce à la cour ! La jeune chapelière finie par se figer à un croisement de granit et de velours : dois-je prendre l'escalier face à moi ? A ma droite le long du jardin ? Ou bien à ma gauche et passer par les cuisines ? S'interroge Lucile.
 
Les bras croisés et le regard bougon, Lucile hésite. La mémoire encore troublée par le bel Armand, un écuyer à la musculature saillante et au visage moucheté de petites taches de rousseurs, elle se remémore ce que lui ont indiqué ses consœurs : droite, gauche, puis au fond du couloir, deux escaliers, quatorze marches, prendre le Nord, face à la coursive, après le couloir Ouest, entre les deux tableaux hideux... Aucune de ces indications ne l'aide. C'est définitif : Lucile est complément perdue. Tant pis, elle tente le tout pour le tout : va pour l'escalier !
 
Elle escalade les immenses marches du château, traverse une salle d'armes acérées, esquive les trophées de chasses aux regards effrayés, aperçois un jeune couple affairé a des choses peu recommandables et tourne au moins quatre fois en rond. Quel labyrinthe de malheur ! S'indigne la jeune Labergère. Dans une petite pièce attenante à sa position, elle aperçoit deux femmes autour d'une table d'échec. Pleine d'espoir, elle vérifie que son chapeau est bien en place et part à leurs rencontres.
 
Le jeu est déjà bien entamé : trois cavaliers, huit pions et une tour ont été dévorés. Si elle ne connaît pas précisément les règles et les stratégies, Lucile a en tête le principe général : vaincre son adversaire. Elle s'approche de la table de jeu timidement et élève une voix chevrotante :

« Bon... bonjour mes... dames... désolé de vous...
_ Tu devrais jouer ton fou et traverser tout l'échiquier, Percie. Déclare la plus âgée des joueuses à sa compagne, en ignorant totalement la nouvelle venue.
_ Aucune chance de tomber entre tes sales pattes ma très chère Artie. Je vais plutôt avancer mon pion. S'esquive la quinquagénaire au front haut et aux mèches grises.
_ Ton pion ?! Arrête de jouer l'enfant et vient donc te battre. Renchérit la première, à la peau devenue cramoisie.
_ Tu me traites de poule mouillée ?! Espèce de sale vipère ! La joueuse se lève à moitié et attrape son adversaire.
_ Lâche moi les cheveux Percie ! Hurle la vieille Artie, prêt à abattre son poing sur le visage de sa... camarade ? »

Lucile recule et s'enfuit du violent combat de coq. C'était moins une avant de finir assommée par ces folles ! Encore frissonnante, elle erre dans différentes pièces du château comme un vieux loup solitaire.
Désespérée, elle finit par s'asseoir sur un solide banc au centre d'une petite bibliothèque qui sent l'encens. Je vais me reposer un peu, peut-être que le roi lui-même viendra me chercher. S'imagine la jeune femme innocente. Son esprit quant à lui fini par divaguer, rêvant de s'évader sur une île déserte aux larges cocotiers et à l'eau turquoise.

A peine consciente du temps qui s'écoule, Lucile dépose son regard sur les tranches de livres face à elle. « La chasse aux Homards Géants », « l'épopée de Serge le Conquérant du Pays Bigrois », « Le plan du château de Bigre-Port pour les jeunes demoiselles perdues. » Lucile écarquille les yeux de quoi avaler la lune ! Ni une ni deux, elle s'empare du plan et parcours les pages à la vitesse de la lumière. La salle du trône !

Lucile arrive élégamment devant son roi, s'incline bas avec son beau chapeau et salue ensuite le héraut du roi.

« Votre grâce La-Crevette, je suis Lucile Labergère, et je représente aujourd'hui la corporation des chapelières. Merci de me recevoir.
_ Eh bien, dame Labergère, De quoi a besoin votre corporation ? Questionne le roi, affalé dans son fauteuil nacré en forme de conque.
_ Mes consœurs et moi-même aimerions fabriquer le chapeau le plus resplendissant et le plus iodé de tous les chapeaux, votre grâce. Répond simplement la jeune femme, le sourire léger et le regard ferme.
_ Quel bel objectif que voilà ! Ricane le bon Georges. Ne savez-vous pas que mes fils ont les mains pataudes et une concentration de sardines ? Je doute de leur utilité ! Rétorque le roi, plus retors qu'il n'y paraît.
_ Nous ne comptons pas sur leur habileté pour nous aider dans notre métier, mais sur leur créativité et leur regard frais comme la brise, votre grâce. Répond du tac au tac la jeune chapelière.
_ Vos chapeaux sont déjà les plus beaux, pourquoi vouloir changer une formule qui fonctionne, très chère ? Questionne le roi, attaquant de nouveau sans vergogne.
_ Tout comme une bonne journée de pêche, nous sommes éphémères, nous, nos idées, et le rayonnement de Bigre-Port, votre grâce. Je ne doute pas que votre sang nous aidera à allonger votre rayonnement par-delà les mers. Débite naturellement Lucile, entrainée à ce type de joute avec sa petite sœur.
_ Paracerque c'est avec mon sang frais que vous comptez peindre le tissu de vos chapeaux ?! S'alarme le roi, suivi de son héraut qui dégaine instantanément son épée.
_ Non, bien sûr que non ! S'indigne Lucile, coupée de court.
_ Je préfère cela... Ecoutez très chère, j'aime les chapeaux, je vous le concède. Mais j'aime encore plus les maquereaux, et pour cela j'ai besoin de marins. De jeunes marins, forts et intrépides. Alors, donnez moi une seule bonne raison d'envoyer mes fils chez vous plutôt que chez les pêcheurs, et j'y réfléchirai. Assène le roi, redressé sur son trône.
 
Lucile se mordille la lèvre devant l'adversité de son roi, et réfléchit. Qu'est-ce qui rendrait son roi plus heureux que de se gaver de poissons gras ? Le héraut la regarde, toujours l'épée au clair – au cas où. Elle en sourit, amusée par la situation incongrue : elle, une jeune chapelière d'à peine trente printemps, comment pourrait-elle menacer son propre roi, garant de son foyer ? Doucement, Lucile s'approche d'une fenêtre qui donne sur la cour centrale du château. Le roi ne la quitte pas des yeux. Dehors, ses jeunes fils jouent sur les pavés humides.
 
_ Votre grâce, aimez vous vos fils ? Questionne Lucile.
_ Quelle question ! Evidemment, pour qui me prenez-vous, chapelière ? S'agace Georges, désormais au bord de son trône. 
_ Alors faites les devenir chapelier, votre grâce. Comme cela, vous les sauverez cet ogre cruel et affamé qu'est l'Océan. Et vous porterez même le plus beaux de tous les chapeaux. »

D'un dernier regard, Lucile ne laisse pas son roi répondre. Elle n'en a pas besoin. Elle perçoit même le héraut ranger sa lame dans son fourreau. Elle quitte ensuite le château – presque sans détours – et rentre chez elle.
Trois jours plus tard, Louarn le Loup, Rieg le Renard et Brieg la Belette – les trois fils du roi – toquent à la porte de Lucile la chapelière.
 
FIN
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Joelle Rio · il y a
J ai adoré, bravo!
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Joelle,
Merci ! :)
Mes salutations,

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