Loubianka

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Image de Très très courts
Finalement, je ne suis pas descendu à Loubianka. J’ai cédé à ma curiosité je dois bien le reconnaître.
Ils m’ont déposé en voiture sur les flancs d’une large avenue, aux abords de l’université. De là, je rejoignis la Sokolnitcheskaïa, sorte de long musée troglodyte qui déroulait son corps d’acier, de marbres, ses rangées de colonnes jusqu’au centre névralgique de la capitale russe.
La ligne rouge comme ils la surnommaient ici. Rouge comme la révolte...

A peine avais-je passé le rempart de la Reka Moskva que mes pensées se sont mises à cavaler, la pression sans doute, la lente solennité de ce trajet vers les viscères de la grande moscovite, la proximité de tous ces quartiers, ces monuments, ces églises, les façades du Bolchoï, du Kremlin, les éclatantes couleurs de Basile le Bienheureux. Elles s’approchaient, inexorablement...
Les stations défilaient. Sportivnaïa... Frounzenskaïa, Ces lustres imposants qui inondaient la voûte de la salle centrale. Jamais je n’avais songé qu’un sous-sol puisse être un palais si majestueux.

La tentation grimpait, douçâtre, au gré des ponctuations chaotiques de la vieille machine. Park Koultoury... Krupotkinskaïa...
J’étais engoncé dans une épaisse parka, ce foutu harnais me gênait aux entournures et compressait horriblement ma poitrine.
Biblioteka Lenina... Fièvre, sueurs... Mes voisins de voitures semblaient tous absorbés par leurs pensées, rongés par le quotidien.
Station d’Okhotny Riad ! Je m’éjectai de la rame me laissant porter par la foule jusqu’au carrelage à damier de la salle centrale.

« Finalement je ne suis pas descendu à Loubianka » pensais-je.
J’avais besoin de la voir, de savoir, de remonter à la surface pour contempler cette dame que je n’avais vu qu’en photos, en plans, sur quelques images satellites dans plusieurs dossiers d’instructions. Ces clichés qui revenaient sans cesse devant mes yeux, ce panorama fantasmé qui investissait mes nuits, mes rêves, mes peurs...
Finalement la place rouge faisait partie intégrante de ma vie, elle était mon but, mon épitaphe, l’embouchure symbolique de mon obsession malsaine.

J’ai gravi les marches et je suis entré dans l’arène. Elle était là, magnifique, studieuse, au garde à vous. Malgré le temps maussade et la lumière timorée du jour naissant les cornets à l’Italienne de la cathédrale Basile le Bienheureux brillaient d’une somptueuse palette arc-en-ciel ; soutenu par un rouge intense ils semblaient à chaque instant vouloir ouvrir leurs corolles aux touristes intrigués.
A gauche, l’immense façade du Goum : un vrai look de palais royal ! Tout semblait immense, démesuré...
Avançant lentement, mes yeux glissèrent sur les parois lisses et anguleuses du mausolée Lénine. Sur cette vaste place historique le tombeau crachait une surprenante modernité et la chaleur rougeoyante qui enveloppait la bâtisse ne suffisait pas à lui retirer son parfum lugubre.

Je restai un bon quart d’heure sur la place contemplant les frontons écarlates, observant la population moscovite qui ne me semblait finalement pas si diabolique que ça. Ils étaient juste aspirés par leurs soucis, transportés par le bouillonnement régulier de leurs existences, ne prêtant plus attention à la majesté de leur décor urbain.
Etranges sensations...
Au fond de ma poche, je touchai les arrêtes de ma télécommande, le harnais me serrait plus que jamais.
Pourquoi n’étais-je pas cette femme qui traversait la place dans un élégant tailleur, vaquant à son travail de bureau, goûtant chaque jour la fraîcheur des matinées moscovites sur le vaste rectangle pavé de la place rouge ? Drôle de question ! Il me fallait rejoindre Loubianka.

Passant à gauche du centre commercial, j’empruntais la Nikol’Skaya jusqu’à la place Loubianka. Le ventre noué je descendis sur le quai : beaucoup de monde aujourd’hui sur la ligne rouge, comme chaque matin. La rame entra en station. Je m’engouffrai dans la seconde voiture. Le corps tremblant, le doigt frissonnant sur l’interrupteur rouge de la télécommande...
Avant que les portes ne se referment je déclenchai mon détonateur.

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