Lorsque lierre vous est offert

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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Ce jour-là, lierre se présenta à Margaux sous la forme d'un innocent bouquet. Elle songea que c'était là un bien étrange cadeau, d'autant que celui-ci n'était accompagné que d'une carte qui n'était pas signée dans une enveloppe qui ne portait que son prénom. La prudence aurait voulu qu'elle refuse mais Margaux était une femme dangereusement romantique.

D'autant qu'elle n'avait jamais rien vu de pareil. Elle ignorait même qu'il était seulement possible de mettre lierre en bouquet. Elle était tout bonnement fascinée par cette plante grimpante qui, humblement enrobée de papier kraft, tenait sur elle-même sans s'affaisser, comme auréolée de magie. Elle nota aussi que le bouquet était étrangement lourd là où lierre qui semblait si léger. Mais il lui était impossible de voir à l'intérieur sans déchirer le précieux montage, la liane étant inextricablement enroulée sur elle-même au point de former sphère végétale à la fois compacte et odorante.

Comme pour se dissuader de détruire ce mystérieux présent à défaut de l'avoir refusé, elle supposa qu'au cœur de ce bouquet se trouvait simplement la boule de terre fertile qui le nourrissait.

Envoûté par le mélancolique parfum de lierre, elle ne poussa pas plus loin la réflexion. Car lierre était en fleurs. Elle l'ignorait mais c'était là tout sauf une surprise car c'était précisément ce jour que l'automne frappait à sa porte. Or lierre, ainsi que chacun le sait, fleurit lorsque les chaleurs de l'été et l'or des beaux jours ne sont plus que fleurs fânées et souvenirs lourds.

En humant les fleurs sans pétales de lierre, groupées en ombelles au jaune doux-amer teinté de douceur olivâtre, Margaux commit une troisième erreur. Ce faisant, elle inhala en effet, dans les profondeurs intimes de son arbre bronchique, une pleine goulée de pollens fertiles. Or, ainsi que chacun le sait, lierre grimpe et s'enroule autour des arbres au pied desquels on le dépose.

Inconscient du présent qu'elle venait d'accepter, Margaux prit enfin la carte et lut.

Lierre colore le fort mais ruine mauvaise mine.
Quoi qu'il en soit, lierre peut vivre mille ans mais sera toujours lierre.

Margaux souffrait malheureusement du mal du siècle, en cette époque où il est si facile d'écrire que l'on écrit trop : elle lisait sans attention. Et puisqu'elle souffrait d'un autre mal, tout aussi commun et tout aussi grave, elle songea romantiquement que si lierre s'attache si fort, ce ne peut être que par amour et que dès lors ce ne pouvait être que le présent de cet homme qui l'avait jadis aimée et qu'à son grand désespoir elle aimait toujours.

Ce faisant, en croyant qu'on pouvait faire de lierre ses lendemains, elle commit son erreur la plus funeste.
Car dès cet instant où elle s'était fait de lierre son présent, elle ne se lassa plus de la douceur cirée de ses feuilles étoilées disposées en élégante rosace, ni de leur vert profond dans lequel elle versait ses larmes de joie à l'idée d'être à nouveau aimée. Chaque jour elle glissait ses mains entre les limbes luisant, presque sensuellement, jusqu'à caresser de ses doigts les petits poils des branches qui le lui rendaient bien. Et jamais elle ne se demanda pourquoi lierre reste si vert en hiver, ni pourquoi c'est de froid transi qu'il donne ses plus beaux fruits.

Elle savait ces détails pourtant, pour avoir interrogé l'encyclopédie à son sujet. Mais rappelons-le, Margaux souffrait de ne pas lire avec suffisamment d'attention. C'est ainsi qu'elle lut de ses yeux que lierre donnait aux abeilles leurs dernières fleurs et que lierre donnait aux oiseaux leurs derniers fruits, mais sans jamais comprendre que lierre n'était en cela jamais que le dernier soupir d'une saison finie.
Arrogant comme ne peuvent l'être que ceux qui récoltent trop facilement un savoir qu'ils n'ont pas gagné, elle poussa le vice de l'ignorance jusqu'à rire des anciens qui s'étaient fait une superstition de voir lierre ouvrir les tombes, négligeant là une funeste vérité.

Car enfin, au cœur de l'hiver, elle tomba amoureux de lierre.

C'est ainsi que tout au fond de ses poumons, lierre, qui avait prospéré à la faveur de tout un automne de mélancolie, prit son essor et se déploya dans les ramifications alvéolaires de cet arbre respiratoire dont chaque souffle lui était dédié.

Quand Margaux s'aperçut qu'elle n'avait plus d'autre présent maintenant qu'elle avait accepté lierre, le chagrin l'envahit et le mal se manifesta enfin par une pénible toux. Une toux quinteuse et sèche, dont chaque spasme semblait la déchirer de l'intérieur. Elle l'attribua bien sûr au froid, et continua dans son déni jusqu'à la pneumonie, trop attaché à lierre pour enfin oser le déchirer. Chaque jour, ses quintes lui lacéraient pourtant la poitrine. Chaque nuit, ses glaires épaisses encombraient pourtant un peu plus chacune de ses cavités. Un beau soir, elle réalisa que l'arborescence veineuse qui couvrait le dos de ses mains avait pris une étrange teinte verdâtre. Le lendemain matin, elle s'éveilla avec dans la paume de ses mains les petites feuilles ovales à sommet pointu et les petites baies des tiges florifères au bout desquelles lierre offrent ses maigres fruits. Et pourtant – et c'était le plus cruel paradoxe de son mal – elle songea qu'elle était finalement très attachée à sa triste condition. D'abord parce qu'à chaque inspiration nostalgique qu'elle prenait, elle se berçait avec langueur du doux bruissement des feuilles de lierre. Mais surtout parce que dans sa poitrine jadis vide et creuse depuis qu'elle avait été trouée par une terrible blessure amoureuse, elle ne sentait plus le moindre vide, ce dernier ayant été comblé par les inextricables sarments de lierre.

Lorsqu'enfin lierre la prit à la gorge, lorsqu'enfin elle prit peur, il était trop tard pour l'en déloger.

Dans sa panique inspirée, à quelques doigts seulement de l'étouffement, Margaux saisit le bouquet fatal, qui bien sûr brillait toujours de l'aura dorée des premiers jours.

Avec la force du désespoir, de ses mains encombrées de feuilles et de fruits, la poitrine lourde d'épais rameaux chargés d'étoiles cirées, elle osa ce qu'elle n'avait jamais osé : il déchira la voile de lierre, en dénoua l' inextricable enchevêtrement, pour enfin découvrir ce qu'il cachait en son sein.

C'était bien sûr son propre cœur, que la poste n'avait fait que lui retourner après que son véritable destinataire l'eût refusé.

Elle comprit alors pourquoi lierre, à moins qu'on ne le taille, brise jusqu'aux plus épais murs de pierre, à moins qu'ils soient sans faille ; et pourquoi lierre fait sien même les arbres les plus vivants, à moins qu'ils ne soient sains.

Elle comprit enfin que son présent, c'était l'hier.
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Granydu57 Ww · il y a
Très beau récit qui bizarrement me fait penser à "L'écume des jours" et à la maladie de l'héroïne qui elle pourtant à bien acceptée l'amour de Colin.
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Aurélien Partoune · il y a
Quel beau parallèle ! Un livre qui m'a énormément touché d'un auteur que j'adore ! Merci :)
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Gaël RÉAU · il y a
Nouvelle sur ce site. Enchantée. Envoûtée. J’aime beaucoup.
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Aurélien Partoune · il y a
Un tout grand merci pour cet aimable commentaire ! Et bienvenue :)
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France Passy · il y a
Un très beau récit envoûtant .