L'organique

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Jeune écrivain du dimanche frôlant dangereusement la trentaine, je suis né à Bruxelles, et j'ai choisi d’y rester, car il y règne un certain flou artistique dont je me suis irrémédiablement ... [+]

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Le buisson s'agita mollement, éveillant une étrange impression en moi, teintée de peur. Étais-je vraiment seule dans le jardin ?

Un peu plus tôt dans la matinée, Josef m'avait abandonnée à mes jeux, décrétant d'un air suffisant qu'il était devenu trop « mature » – quel drôle de mot – pour jouer à la créature de Frankenstein avec moi. Papa venait juste de mettre de côté son jardinage en laissant ses outils au beau milieu de notre pelouse. Quelques instants auparavant, je l'avais surpris en pleine conversation avec un petit homme au visage dur, dont une moitié de tête disparaissait sous une épaisse tignasse grise et l'autre sous une barbe qui donnait l'impression d'être constituée de limailles de fer.

« Monsieur Shelley ! » s'était exclamé mon père, avant de pointer d'un doigt accusateur le vieux frêne des voisins. « Cette saleté d'arbre en bois n'a pas sa place dans un quartier aussi respectable que le nôtre, il faut faire quelque chose ! » L'homme à la barbe aux reflets de métal s'était contenté de hocher la tête d'un air grave. De mon côté, je m'étais dépêchée de gagner les profondeurs rassurantes de notre jardin. Je savais que monsieur Shelley était le réparateur de notre ville, mais, du haut de mes huit ans, j'ignorais ce que ce terme signifiait vraiment. Je me faufilais à travers la végétation, et, ayant dépassé mon père sans me faire voir, je jetais un regard inquisiteur vers le réparateur. Telles deux fléchettes lancées vers le cœur d'une cible, ses deux yeux courroucés se fixaient sur moi, j'étais sa cible, et il avait tapé dans le mille. Terrorisée, je détournais la tête et retournais à l'ombre de mes buissons. Je préférais ne pas y penser, mais j'avais l'impression floue d'avoir déjà vécu pareille situation... Une peur tenace me prenait aux tripes. Où avais-je déjà affronté ce regard fou ? Et surtout, pourquoi ne parvenais-je pas à m'en souvenir ?

Assise en tailleur juste en dessous de notre chêne flambant neuf, j'essayais d'oublier l'horrible monsieur Shelley et sa barbe argentée en m'exerçant avec mon nouveau lance-pierre, un assemblage de deux tiges en métal et d'un épais élastique rouge. Le résultat n'était pas très probant, et le soleil grignotant son retard sur la lune commençait à doucement à m'engourdir.

Une touffe de verdure synthétique bruissait et remuait dans tous les sens, un diable monté sur ressorts semblait chercher à s'en extirper. J'armais mon lance-pierre d'un gros galet blanc et m'approchais à pas de loup. J'étais à moins de deux mètres quand un démon aux yeux luisants bondit dans ma direction. C'était un chat, et, en me voyant, il poussa un long miaulement aigu. Sans doute sa façon à lui de me saluer.

« Bonjour monsieur le chat », répondis-je. « Tu es perdu ? »
J'avais toujours rêvé d'avoir un animal de compagnie, et, face à cette petite bouille d'ange, j'étais certaine que maman et papa ne pourraient que rejoindre mon enthousiasme.
« Viens mon minou », chuchotais-je, en synthétisant ma plus belle voix. « N'aie pas peur. » La couleur de son pelage, un roux tendant vers la rouille, m'évoquait l'automne, me donnant l'envie irrésistible de le caresser. Je mis ma main droite devant moi en prenant soin de légèrement la replier, espérant ainsi lui faire croire que je tenais quelque chose à manger. La supercherie fonctionna, et, curieux, le chat s'approcha pour renifler ma paume vide. Je fis un pas dans sa direction. Le félin sembla hésiter, tressaillit, prêt à s'enfuir et à disparaître à tout jamais de ma vie. À pas de loup, je réussis enfin à me rapprocher de lui. Il sentait bon la terre et l'aventure, je ne résistais pas et le caressais tout doucement, comme s'il était en porcelaine. La bête ne s'en offusqua pas, bien au contraire. Il commença par produire un drôle de son, on aurait dit qu'un système d'engrenage caché au cœur de ses entrailles s'activait après un long sommeil. Au toucher, ses poils étaient à la fois doux et un peu rêches. Dans mes vidéo-livres, les chats passaient leur temps à se laver, visiblement, celui-ci avait négligé sa besogne.

Tandis que je caressais le petit chat, je sentais des fleurs inconnues s'épanouir en moi, d'habitude survoltée du petit-déjeuner au souper, je ressentais un étrange apaisement. Je me rappelais la fois où papa nous avait embarquées, maman et moi, jusqu'au musée de la ville. Je me souvenais surtout de la vieille ferme en briques rouges à moitié effritée qui abritait d'antiques collections dans de grandes armoires austères. Pendant la visite, les vitrines s'étaient succédé avec morne jusqu'à la moitié de notre parcours. Là, une partie de la petite ferme servait d'abri à une ménagerie d'animaux, surtout de gros moutons bien fournis en laine. Je me voyais encore dans les bras de papa, me penchant au-dessus d'un mouton et caressant sa toison mêlée d'un peu de foin. Le chat me rappelait cette laine douce et chaude, la beauté de ce moment était l'un de mes plus précieux souvenirs.

« Voilà, dis-je, en m'adressant au chat. À partir de maintenant, tu t'appelleras Mouton ! C'est un beau nom n'est-ce pas ? »
En guise de réponse, l'animal m'observa en poussant un miaulement conquérant. Sans grand ménagement, je saisis Mouton sous ses pattes avant et me précipitais vers la maison.

— Maman, papa, regardez ce que j'ai débusqué ! m'exclamai-je, en déboulant dans la cuisine.
Papa leva les yeux au ciel, peut-être s'attendait-il à l'une de mes trouvailles habituelles. La veille je lui avais rapporté une vieille capsule de bière délavée et une belle pierre aux reflets bleutés. Maman, quant à elle, après un éclair de surprise, me regarda droit dans les yeux d'un de ses airs sévère et implacable. Je me préparais au pire.
— Carol, que t'ai-je déjà dit sur les animaux et leur présence dans la maison ?
J'essayais de trouver l'air le plus innocent possible, à ce niveau-là, j'avais un bel entrainement.
— Je m'en souviens plus, dis-je, en écarquillant au maximum mes yeux. Allez, maman regarde comme il est mignon ! On peut le garder ? Sil-te-plait, dis oui !
— Ma chérie, tu sais que ton père ne les supporte pas...
— Mais maman, on peut dire que c'est pour mon anniversaire, c'est toi la plus forte pour convaincre papa !

Comme pour surenchérir à la situation, mon père s'éloignait déjà en râlant et en faisant la grimace. En commençant à monter l'escalier, il me jeta un regard à la dérobée.
— Carol, ma puce... je suis désolé, mais je ne supporte pas ces bestioles, elles me tapent sur le système central. Et puis, la fourrure, tous ces poils... C'est d'un mauvais goût ! Sans parler de l'électricité statique. Débarrasse-t'en au plus vite !

Je regardais Mouton droit dans les yeux, avec ses deux pupilles dilatées au maximum, on aurait dit un emoji tout triste.
— Je le garderai dans ma chambre s'il le faut, papa n'aura qu'à s'en tenir à bonne distance, déclarai-je, fière de cette trouvaille qui en plus de permettre à Mouton de rester à la maison, éloignerait durablement mon père de ma propriété privée.

Ma mère ne l'entendait visiblement pas de cette oreille.
— Bon, ça suffit jeune fille. Tu n'es pas en âge de décider quoi que ce soit dans cette maison. En plus, avec un peu de chance, il appartient simplement à un de nos voisins... Tu as pensé à scanner son code-barre ?
— Son code barre ? Ah, non.
À bien y réfléchir, je n'en avais pas vu, mais il faut dire que ce genre de chose peut se trouver n'importe où de nos jours. Pensive, je regardais mon propre code-barre, gravé au laser sur la petite plaque en platine incorporée à mon poignet. Comme beaucoup de petites filles de mon âge, j'en avais toujours été très fière, cette suite de chiffres arbitraire et ces lignes fines faisaient partie de mon identité. Maman avait raison, Mouton avait certainement un code-barre dissimulé quelque part sous ses poils tout doux.

Exaspérée, ma mère m'arracha Mouton des bras. Il émit un faible gémissement d'indignation, mais la protestation n'alla pas plus loin. Pour un chat sauvage, il coopérait de façon surprenante. Maman le retournait dans tous les sens comme un vulgaire sac de patates. Après trois tours complets, elle n'avait toujours rien trouvé. Au plus l'examen s'éternisait, au plus je les sentais, elle et Mouton, se crisper. Bientôt, le chat commença à gronder de mécontentement avant de finir par sortir ses griffes et tenter – assez maladroitement, il faut bien le dire – de labourer les avant-bras de ma mère.

Ma mère poussa un cri aigu.
— Saleté de virus ! s'exclama-t-elle, visiblement en colère. Je ne l'avais jamais entendue jurer de la sorte, mes joues se teintèrent en rouge vif.
Je pris ma plus petite voix :
— Il ne t'a pas fait mal ? 
Ma mère parut surprise par ma question.
— Bien sûr que non, j'ai la peau dure ma puce.

Il est vrai que je ne le l'avais jamais vu se blesser, ni elle, ni papa. En fait, à bien y réfléchir, je ne m'étais jamais blessée moi-même. Était-ce normal pour une petite fille ? Quelque chose au fond de moi me murmurait que non...

Maman attrapa Mouton sous son ventre et, d'un geste du pied acrobatique, mais parfaitement maîtrisé, elle ouvrit le placard de la cuisine. Assez brusquement, elle déposa le malheureux greffier à l'intérieur. Le chat s'assit par terre en prenant soin de nous ignorer et il commença à faire sa toilette d'un air totalement indifférent. Ma mère, exaspérée, referma la porte et appela papa en adoptant un ton strident que je ne lui connaissais pas.
Papa dévala en vitesse l'escalier de son bureau, lui non plus n'avait pas l'habitude d'entendre ma mère paniquer.
— Que se passe-t-il ? s'enquit-il, soupçonneux. Le chat est parti ? 
Sans doute était-ce mon imagination qui me jouait des tours, mais mon père avait aussi l'air un peu inquiet.
— Non, il n'est pas parti, mais nous avons un problème bien plus grave que l'électricité statique : il n'a pas de code-barre !
— Comment ça ?! Tu as perdu un boulon ma chérie ? S'il n'a pas de code barre cela veut dire que... Non, tu auras mal regardé, voilà tout, je...
— IL N'EN A PAS, je te dis, IL N'EN A PAS ! Je l'ai retourné dans tous les sens... Et puis, dès que je l'ai aperçu dans les bras de Carol, j'ai senti que quelque chose clochait... Daniel, il faut voir la vérité en face : c'est un organique.

La sentence paraissait sans espoir, je n'avais jamais observé maman et papa dans un tel état, mais c'était quoi « un organique » ? Vu la réaction de mes parents, cela devait être une chose terrible... Or, malgré tout l'émoi qu'il causait, je ne parvenais pas à considérer ce mignon petit chat comme une menace. L'air grave, ils continuaient à discuter entre eux. Cette histoire sentait la punition à plein nez... Mouton était organique, et alors ? Pourquoi était-ce un drame ? Je me mis à pleurer à grandes larmes d'une façon incontrôlée.
— Pardon, maman, pardon, papa ! Je ne souhaitais pas vous faire de mal ! Je suis une méchante petite fille !
— Allons, allons, dit papa, en s'agenouillant pour être à ma hauteur. Carol, tu n'as pas voulu nous faire de mal. Tu as été maladroite, pas méchante.

Voyant que ses paroles n'interrompaient pas les sillons alcalins coulants au coin de mes yeux, papa me sourit et m'entoura de ses deux énormes bras. J'aimais plus que tout nicher ma tête au creux de son épaule, de là, j'entendais tous les bruits bizarres et étrangement apaisants de son corps. Au lieu de ça, les miaulements étouffés de Mouton me parvinrent de derrière la porte du placard. Je me dégageais avec douceur et regardais mon père :
—  Pourquoi on ne peut pas le garder, papa ? Promis, il ne sortira pas de ma chambre !
— Carol, dit-il calmement, as-tu une idée de ce que veut dire le mot « organique » ?
— Non, papa, dis-je, perplexe.
Mon père hocha lourdement sa tête. 
— À ton âge, c'est normal. Fort bien, je vais essayer de faire simple ma chérie. Tu sais déjà que la nature est mécanique. Les éolieries soufflent la pluie et le beau temps, les pistons fournissent du fuel aux arbres et le sol est recouvert de plastique aux multiples formes et couleurs. Nous-mêmes, en tant qu'êtres vivants, nous sommes faits de boulons, d'engrenages complexes, de polymères et de circuits imprimés.
— Mais, Mouton est aussi un être vivant !
— Si on veut Carol, mais c'est une forme de vie anormale. Il arrive – assez rarement heureusement, le grand Ordi soit loué – qu'une anomalie surgisse dans la nature. Des fluides génétiques se mélangent et débouchent sur la création d'une boue organique et informe, composée de tissus mous et visqueux. Par on ne sait quelle malédiction, ce type de vie abjecte survit parfois un court laps de temps. Nous sommes une petite communauté Carol, il est de notre responsabilité d'agir, tu comprends ma puce ?
Maman se pencha vers moi et me prit délicatement dans ses bras.
— Voilà ce que nous allons faire, ma chérie : demain, nous irons déposer ce chat organique chez le réparateur, monsieur Shelley. C'est un homme formidable tu sais, il soignera Mouton et lui apposera un numéro de série. Ensuite, si ton père est d'accord, tu pourras le mettre dans ta chambre.

Je hochais gentiment la tête et maman parut rassurée. Mais entendre ma mère chanter les louanges de barbe de métal achevait de me terroriser. J'allais pouvoir garder Mouton, j'aurais dû exulter, or, tout au fond de mon corps, je ressentais comme un sursaut de courant, comme si l'un de mes engrenages venait de rater une rotation. En fait, j'avais la certitude que Mouton me plairait nettement moins après être passé entre les mains du réparateur. Sans parler de cet horrible monsieur Shelley, avais-je le droit de priver Mouton de sa liberté ?

Dans l'après-midi, j'attendais que mes parents montent dans leur chambre afin de recharger leurs batteries, pour me faufiler dans la cuisine et ouvrir discrètement le placard. Mouton m'attendait bien sagement derrière la porte. Il cligna des yeux plusieurs fois en regardant vers moi, visiblement offusqué par le flot de lumière venant troubler son obscurité. En l'amenant au fond du jardin, je le serrais très fort contre ma poitrine. À nouveau, il émit ce drôle de son réconfortant, sorte de rencontre onirique entre un moteur grippé et une pelote de laine. « Adieu Mouton », lui lançai-je, alors qu'il s'évanouissait entre les grosses branches en plastique du buisson, exactement là où il m'était apparu plus tôt dans la journée.

D'un coup, Mouton avait disparu pour toujours. Petite tache de rouille emportée par le vent vers des contrées où je lui souhaitais de rester libre.
Machinalement, je caressais l'intérieur de mon bras droit, celui où était incrustée la petite plaque en platine indiquant mon numéro de série. Soudain, le métronome au cœur de mon être loupa son basculement. J'avais déjà vu barbe de métal ! Sans prévenir, le barrage céda en moi, les souvenirs déferlèrent dans ma tête en une avalanche d'images et de sensations. Le flot s'arrêta enfin me laissant toute sonnée. Les oubliettes de ma pensée s'étaient ouvertes, je me rappelais. Un code-barre n'avait pas toujours creusé le creux de mon bras de métal. Pire, mon bras n'avait pas toujours été en métal. Ma mémoire demeurait floue, me souvenir me faisait un peu mal. Tout mon corps lançait des alarmes et j'espérais être la seule à les entendre. Une unique image surnageait dans le brouillard électrique de mon esprit : mes parents m'emmenant chez le réparateur, monsieur Shelley, souriant à pleines dents. Un sourire aux mêmes éclats que ceux de sa barbe, un sourire froid, calculateur... Un sourire... Métallique.
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Felix Culpa · il y a
En grand amateur de SF, je salue cette œuvre remarquable, et je m'abonne à votre page. Merci pour ce bon moment de lecture.

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