L'Orchidée rouge

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J'ai toujours aimé lire. Il y a peu de temps, j'ai commencé à écrire et c'est devenu une nécessité pour moi. J'aime ce temps passé devant mon clavier, je ne vois pas filer les heures. Crée ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Pablo sort de sa voiture climatisée et prend en plein visage une bouffée de chaleur qui le fait suffoquer. Son patron, Don Raimondo l'a envoyé ici sur le chantier du viaduc qui dans quelques mois permettra de relier la ville de Villaviencio à Bogotá, capitale de la Colombie. Encore trois jours de travail et les ouvriers couleront la dernière pile. Pablo a pour mission de surveiller l'arrivée des bétonnières et des camions chargés de ferraille. Il doit encaisser l'argent que les chauffeurs lui remettront pour le prix de la sécurité des chargements. Don Raimondo est un bon patron, dur en affaires, exigeant et efficace. En cas de problème, il tranche dans le vif, brutalement. Pablo le vénère comme un père. Ce soir après le travail, il doit se rendre à Medellin pour lui remettre la collecte de la journée. Il en profitera pour lui demander un poste à responsabilité et mieux payé.
Les heures passent lentement. Dès que le soleil commence à décliner sur l'horizon, Pablo décide de rentrer. Il a intercepté la plupart des camions et pour les autres, il les contrôlera demain ! Il saute prestement dans son Aston-Martin rouge flambant neuve et démarre en trombe sous le regard envieux des ouvriers du chantier. Au volant de son petit bolide, il est le roi du monde ! Il branche alors la musique à fond et dans le battement sourd des basses, il s'engage sur la route à vive allure pour se rendre à son rendez-vous.

Deux heures plus tard, il sort de chez Don Raimondo, déçu, humilié et en proie à une rage froide. Ce dernier a refusé de lui accorder le poste qu'il convoitait. Puis il lui a fait la morale :
— Je tiens à te féliciter, Pablo, pour ton travail. Tu es courageux, tu obéis aux ordres sans rechigner, aucune tâche ne te décourage, mais il est encore trop tôt pour que tu assumes des responsabilités aussi importantes. Tu n'as que 22 ans et l'avenir devant toi. J'ai nommé mon fils, qui est aussi mon héritier pour ce poste !
Devant Don Raimondo, Pablo a fait bonne figure, mais sitôt sorti du bureau, il s'est réfugié dans les toilettes où il a donné libre cours à sa fureur contre le patron qui l'a trahi et méprisé et contre le fils vaniteux et incapable, juste bon à courir les filles et à jeter par les fenêtres l'argent que son père lui donne à profusion !

Cependant, il se reprend rapidement. Il aura bien le temps d'y penser demain matin. Ce soir, il doit rejoindre ses amis dans un bar de Medellin, et ils passeront la soirée à boire, manger et rire, en compagnie de jolies filles peu farouches.
Il les retrouve dans un « café cantante », une sorte de bar-concert, réputé pour la qualité des spectacles de flamenco qu'il organise .
Deux filles blondes et fardées se précipitent vers lui et l'entourent de leurs bras. Il les prend chacune par la taille et les embrasse l'une après l'autre dans le cou. Les deux blondes tout émoustillées en couinent de plaisir ! Ils pénètrent tous ensemble dans le cabaret où l'hôtesse les guide vers une table proche de la scène.
Intrigué, Pablo se penche vers ses amis et demande :
— Qui doit se produire ce soir ?
Ses amis se récrient en riant :
— Mais d'où sors-tu ? Tu n'es donc pas au courant ? On l'appelle l'Orchidée rouge. C'est une des plus célèbres danseuses de flamenco de toute l'Amérique latine ! Certains font des centaines de kilomètres pour la voir ! D'autres la suivent dans ses tournées à travers le monde. En aucun cas, ils ne manqueraient l'un de ses spectacles !
— Qu'a-t-elle de particulier ? demande Pablo
Un de ses amis s'exclame avec enthousiasme :
— Elle a el duende, la grâce !
Un autre ajoute avec ferveur :
— Elle est mystérieuse, imprévisible ! En un mot, elle est divine !
Pablo fait mine d'être impressionné , mais il ne connaît pas grand-chose à la danse en général et au flamenco en particulier.

L’atmosphère se charge rapidement d'électricité. Les aficionados attendent la star depuis bien trop longtemps à leur goût et réclament leur idole : ils manifestent leur enthousiasme et leur admiration par des "olé" qui fusent de tous les côtés .
Les lumières s'éteignent et la salle retient son souffle : l'Orchidée rouge apparaît ! Toutes les lumières sont braquées sur elle tandis que la musique se déchaîne . Une vague d'ovations monte des admirateurs en transe. Pablo intrigué devient très attentif. Cette femme est si belle, mince, les reins cambrés, la tête droite légèrement tournée vers son épaule, elle tape frénétiquement le sol de ses petits talons dorés. D'un rapide mouvement de sa main fine ,elle ouvre un éventail et dissimule le bas de son visage. Ses yeux noirs, brillants, ornés de sourcils finement dessinés balayent la salle, se posent un instant sur Pablo tétanisé par ce regard. Puis elle s'évade au centre de la scène pour se concentrer uniquement sur son art. Pablo peut tout à loisir la contempler : le bas de sa longue robe s'élargit de larges volants pour former une traîne. D'un petit mouvement vif du talon, elle la ramène devant elle ou la ramasse dans l'une de ses mains. De petits bracelets d'or tintent à chaque mouvement de ses fins poignets.
Hypnotisé par les mouvements amples de la robe rouge qui dévoilent des jambes fuselées et nerveuses, Pablo ne quitte pas l'Orchidée rouge des yeux. Absorbée par la danse, elle ne voit pas son regard s'attarder sur sa peau dorée, sur ses cheveux bruns rassemblés sur sa nuque en un lourd chignon piqué de fleurs. Entre ses lèvres charnues et écarlates comme un beau fruit mûr, elle tient une orchidée rouge dont elle se saisit et la lance adroitement dans la salle. Tous les hommes se lèvent pour l'attraper, mais la fleur tombe sur la table de Pablo qui s'en empare prestement. Leurs regards s'accrochent à nouveau l'un à l'autre et dans les yeux de l'Orchidée rouge, Pablo voit poindre un éclair amusé, puis la danseuse s'éloigne.
Lorsque le spectacle touche à sa fin, l'Orchidée rouge salue gracieusement et envoie des baisers à la foule sous des tonnerres d'applaudissements .

Elle sourit, agite la main tandis que son regard une fois plus croise celui de Pablo fasciné, incapable de bouger.

Le petit groupe des amis décide de quitter le cabaret pour aller en boîte de nuit.
Pablo reste sur place, il veut rencontrer l'Orchidée rouge ! Il se poste à la sortie des artistes dans une petite rue sombre derrière le cabaret. Dix minutes plus tard, la porte s'ouvre et elle sort !
Pablo, intimidé, s'approche d'elle et voudrait lui dire combien il la trouve belle , mais il est si ému que aucun son ne sort de sa bouche. L'Orchidée rouge éclate d'un rire joyeux. Elle prend Pablo par le bras et lui souffle à l'oreille:
— Venez, nous allons marcher un peu ensemble et si vous l'acceptez, vous pourrez m'offrir un verre, j'ai très soif.
Tard dans la nuit, ils rentrent à l'hôtel où loge la danseuse. Ils ont échangé leur prénom, elle s'appelle Gabrielle.

Au petit matin, ivre de champagne et d'amour, Pablo quitte le lit de Gabrielle et sort de la chambre et de l'hôtel.
Pendant trois jours, Pablo chaque soir va revenir au cabaret. Il choisit une table et attend l'entrée en scène de Gabrielle. Il peut enfin se détendre, oublier ses soucis et toutes les fatigues de la journée. Et il se laisse envouter par la danse !
Après le spectacle, ils se rendent dans l'un des restaurants les plus chics de Medellin. Pablo adore pénétrer dans la salle avec Gabrielle à son bras. Tous les regards se tournent vers eux. Ensemble, ils forment un très beau couple . Lorsqu’ils rentrent à l'hôtel, heureux et affamés l'un de l'autre, la nuit les enveloppe dans un doux cocon!

Le troisième soir, après l'amour, Gabrielle, la tête posée sur la poitrine de Pablo lui murmure :
— Tu sais que je pars demain, je suis attendue à Bogota à 14h.

Pablo bondit :

— Mais ce n'est pas possible, tu ne peux pas partir ! Je t'aime moi ! Je ne peux plus me passer de toi !
Gabrielle, navrée, le regarde gravement :
— Mais Pablo chéri, je ne peux pas faire autrement, tu le sais bien, j'ai des contrats à honorer. Il y a plein de gens qui comptent sur moi. Et c'est comme cela que je gagne ma vie !
Pablo lève brusquement la tête et plante son regard dans celui de Gabrielle :
— Si ce n'est qu'une question d'argent, mon Amour, ne t'inquiète pas. Je te donnerai tout ce que tu voudras . Les plus belles robes, les voitures de luxe, les bijoux, tu auras tout ! Mais je t'en supplie, ne pars pas !
Gabrielle baisse la tête puis à voix basse murmure :
— Pablo, tu ne comprends donc pas ? Le flamenco, c'est toute ma vie ! J'ai travaillé dur pour y arriver mais maintenant je vis de mon art, je suis indépendante, je suis libre. Je suis faite pour une vie de bohème, sans port d'attache, sans rien qui m'empêche de sillonner les routes, d'aller de villes en villes. Je veux vivre sans liens ni entrave. Mon seul maître c'est le flamenco !
Je ne peux pas tout arrêter ! Ne me demande pas ça ! Je t'en supplie !

Accablé de chagrin, Pablo baisse la tête et fixe un point sur le tapis puis il regarde l'heure à sa montre, il est 4h du matin. Il pousse un soupir :
— Je crois bien que je n'arriverai plus à dormir, je vais sortir marcher un peu, cela me détendra.Veux-tu m'accompagner ?
Gabrielle lève la tête et le regarde, hésitante .
— Si tu le veux, reprend Pablo, nous pourrions aller jusqu'au viaduc en voiture. C'est très rapide et tu verras comme c'est beau ! Nous pourrons assister au lever du soleil. Veux-tu mettre ta belle robe rouge ? Celle que tu portais ce soir à la fin du spectacle.
Gabrielle trouve l'idée merveilleuse et un quart d'heure plus tard ils sont dans la petite voiture de sport qui s'élance sur l'asphalte luisant des brumes de la nuit.

Dix-huit mois plus tard.
Une cérémonie est organisée pour l'inauguration du viaduc. Tous les notables sont présents ainsi que ceux qui ont travaillé sur l'ouvrage. Pablo se tient entre le ministre des Travaux publics et le préfet. Il remplace Don Raimondo, décédé il y a huit mois, criblé de balles sur les ordres de la mafia, à la sortie d'un restaurant de Medellín.
Pablo a réussi à évincer le fils et héritier du patron qui a été retrouvé lui aussi avec une balle entre les deux yeux dans une rue sombre. Il est maintenant à la tête du plus puissant cartel de Medellin qu'il dirige d'une poigne de fer.

Devenu à son tour un notable influent de la ville il a participé à toutes les réunions préparatoires à l'inauguration du viaduc. C'est lui qui va prononcer le discours. Il a décidé également de s'occuper de la gerbe de fleurs et a imposé le nom du viaduc.

Le moment venu, il s'empare de la gerbe composée de cent orchidées écarlates et la dépose devant la plaque scellée au niveau de la dernière pile. D'un geste vif, il arrache le drap qui la recouvrait. Sur le marbre blanc, gravé en lettres d'or, on peut lire le nom que portera le viaduc : l'Orchidée rouge ! La foule applaudit. Pablo observe un moment de silence . Il penche la tête au-dessus de la dernière pile du viaduc et murmure  :

« Jamais je ne t'abandonnerai mi Amor, je serai toujours là pour toi. Dors, mon Ange, je t'ai offert le plus beau des tombeaux, personne ne viendra troubler ton sommeil, je te le promets. »
Puis il ajoute avec un sanglot dans la voix : «  Pourquoi n'as-tu pas compris qu'on ne dit pas non à Pablo Escobar ? * »


Dix jours plus tard, une partie du pont s'écroulera entraînant la mort de onze personnes. Ceci est un fait véridique.


Cette nouvelle est inspirée de faits réels librement adaptés par l'auteure.

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Line Chatau · il y a
Merci Long John !
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Long John Loodmer · il y a
Atmosphère sud-américaine où la montée au pouvoir est bien amenée, au travers de l'histoire d'amour plus rouge que tendre
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Camille Berry · il y a
Un beau texte Line, texte que je ne connaissais pas. Il y a de la tension et une véritable ambiance... Bravo !
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Line Chatau · il y a
Merci Camille, ce bravo me va droit au coeur!
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Daniel Nallade · il y a
Une histoire dramatique, écrit avec talent !
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Line Chatau · il y a
Merci Daniel !
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Dolotarasse · il y a
Une douloureuse histoire d'amour à l'image de la danse du flamenco. Le titre en lui-même est très symbolique. Bravo pour cette nouvelle bien écrite.
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Line Chatau · il y a
Merci pour ce sympathique commentaire et ce passage sur mon texte! A bientôt sur un de nos textes.
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Marianne Ajac · il y a
Merci pour ce moment de lecture !
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M. Iraje · il y a
Un nouveau vote pour cette nouvelle en "béton" que j'avais particulièrement appréciée en son temps.
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Line Chatau · il y a
Merci M.Irage pour ce sympathique commentaire. A bientôt sur une de tes novelles!
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Sylvanas Windrunner · il y a
Qui des deux est le plus à plaindre, la pauvre Gabrielle ou Pablo ? Malgré tout ce qu'on sait de lui, on ne peut pas s'empêcher d'avoir pitié de lui car il n'a connu que cette façon de vivre sans arriver à être heureux
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Line Chatau · il y a
Merci Sylvannas , tu apportes un premier commentaire à ce texte qui est l'un de mes préférés. je pense qu'il ne faut pas trop avoir pitié de Pablo qui reste un grand criminel de notre époque. Et la pauvre Gabrielle voulait seulement être libre et vivre de son art!

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