Lila

il y a
5 min
270
lectures
23
Qualifié
Image de 10 ans - 10 ans
Image de Très très courts
Lila
Je me souviens...Enfant seul dans le jardin de grand-mère Aglaé en quête d'un brin d'amitié, imitant un lézard, flanc palpitant comme s'il pompait toute la chaleur d'été. Une voix claire chante dans le jardin voisin. Ventre à terre, je crapahute dans la haie séparant les jardins. Là, tapi, je fais le gué. Soleil blond, une fillette apparaît, elle butine parmi les fleurs, goûte les pétales. De quels plaisirs n'ai-je pas joui, ravi par son chant d'oiselle! Œil noisette piqueté d'or sous un front téméraire. Nez malicieux, bouche charnue, menton délicat mais volontaire. D'un geste gracieux, elle effleure ses cheveux toboggans. Je me croyais invisible, et voilà que la sauvageonne fonce sur moi, ahuri d'être débusqué.
– Sors de là fouine !
Tout penaud, je sors de mon trou.
–Salut ! Moi c'est Lila, 9 ans, et toi ?
Fronçant les sourcils, je la toise avec une colère rentrée.
–Lilas, peuh ! Un nom de fleur ? Moi c'est Augustin, 11 ans dis-je en me rajoutant 2 ans et bombant le torse. Elle hausse les épaules avec une indulgence bienveillante.
–Voilà un jeune homme qui a l'air vexé dit-elle en m'offrant un franc sourire désarmant. Tu vois ces figues Augustin, elles tournent violet, cueillons-les avant qu'elles ne soient granulées. Tiens, goûte celle-ci. J'hume le miellat, m'enhardis à mordre une bouchée, délice gorgé de sucs. Avec mon aide, son panier est plein, elle se sauve dans la maison où sa mère la hèle.
–À demain Augustin.
Notre matinée avec grand-mère est une symphonie de robinets où je me shampouine vigoureusement sous la douche et tente de coiffer ma tignasse brune. Je balaie, époussette, creuse les tomates avant de les farcir. Aglaé aime seriner des pensées de son cru : Enfant qui se tourne les pouces, c'est l'arbre du démon qui pousse. J'aime dresser la table, art raffiné que maman m'a appris. Je mets les assiettes au motif champêtre qu'elle aimait. Quatre assiettes, ne pas oublier maman et grand père en allés. J'ai vu Aglaé pleurer, souffrir de nos deuils mais vaillante et toujours debout. Celui qui jamais ne pleure creuse son trou de malheur.
Chaque après-midi, nous voici libres, Lila et moi, aigrettes de pissenlits traversées par la brise. Lila m'apprend à nommer les fleurs comestibles. Pour les goûter, je me rebiffe, je ne suis pas une chèvre. Mais l'on ne peut se rebeller devant la patiente ténacité de Lila. Je prends l'air le moins dégoûté possible en mâchouillant la tige sucrée de la douce-amère, la bourrache au goût d'huître. Quant à l'ortie pliée en quatre du côté non urticant qu'elle avale tout de go, je triche, troquant ortie contre mélisse. Le père de Lila travaille, sa mère peintre loue une maison de vacances. L'an dernier, elles étaient en bord de mer.
–Tu as déjà vu la mer ?
J'avais triché sur mon âge, mais sacrifiant à mon orgueil la promesse d'une amitié estivale, j'avoue n'avoir jamais vu la mer.
–Et toi, Lila, connais- tu le lac aux bruyères ? Non ? Allons-y.
Je capture sa main menue dans ma robuste main. J'accorde mon pas sportif à son pas sauterelle. Nous traversons une futaie de hêtres qui déboule sur une sente envahie de ronces. Lila ne craint pas d'être égratignée, nous nous gavons de mûres pulpeuses. Encore 2 km et le lac apparaît, enclos de résineux sur un écrin de bruyère. Au milieu du lac, un îlot où poussent aulnes et roseaux. Pour y aller, il faut traverser avec la barque aménagée pour la pêche par grand père. Lila s'assoit sur le banc, cheveux brindillés, lèvres barbouillées de mûres. Je rame en poupe, pesant de toutes mes forces sur la rame. Un remous nous propulse loin de la rive. Une paix végétale et lacustre nous enveloppe, silence troublé par le plongeon des rainettes. Frimousse pâlotte, Lila s'accroche bravement au banc. La barque accoste l'île sur un banc de sable. Pendant que Lila sauve de la noyade une coccinelle cramponnée à une brindille tendue, je sors la canne à pêche. À croupetons dans la barque, je lance ma ligne. Ça mord, je tire de l'eau un gardon aux reflets dorés que je brandis sous le nez de Lila horrifiée.
–Délivre-le, tu n'es qu'un meurtrier de 11 ans, tu ne comprends rien à ce qui veut vivre ! Contrarié, je pense au festin qui me passe sous le nez, à la chair du poisson grillée au barbecue. Délicatement, j'ôte l'hameçon, le poisson plonge frétillant sous les nénuphars.
Cet après-midi-là, je traverse la haie, entrelacs enivrant de viorne, chèvrefeuille, aubépine. Je frôle une couleuvre en spirale qui me fixe de ses yeux dorés. Elle n'est pas dangereuse mais quelle frousse ! De ma cachette, je vois ce joli tableau : La mère de Lila grande et déliée, debout derrière un chevalet peint Lila qui pose parmi les cosmos. Jeune femme blonde, taille fine et bras fuselés, elle a un visage de soie, comme maman quand elle me donnait le baiser du soir. Mon cœur est gonflé, prêt à crever. Lila la bougeotte ne peut tenir longtemps la pose.
–Va courir Lila, rien ne presse, nous reprendrons demain dit sa mère en rentrant à la maison. Lila me découvre en larmes, j'en suis mortifié.
–Augustin, tu as du chagrin ?
Mes lèvres tremblent, mes mots trébuchent. J'éclate en sanglots, chiale tout mon saoul dans les bras de Lila.
–Maman est morte, grand père l'a suivie de près.
–Et ton père ?
–Mes parents étaient séparés. Il vit avec une autre. Je le vois une fois par mois. Aglaé veille sur moi, je veille sur elle. Maman a dit avant de mourir : « Je ne veux sur ma tombe ni marbre, ni couronne. Voici mon ultime souhait, nourrir le ventre de la terre, devenir cet humus qui régénère, et confère aux racines des fleurs sauvages ce merveilleux tonus qui était le mien »
–Où repose-t-elle ?
–Au cimetière du village avec grand père.
– Nous irons cette nuit au cimetière semer des graines. Des roses trémières, ça te dit ?
–Maman aimait ces vivaces qui fleurissent tout l'été. Coquelicots et bleuets aussi.
Minuit, nous marchons, main dans la main dans le cimetière baigné de lune bleue. Sur le terreau frais de la tombe, je trace des sillons et sème les graines. Nous pleurons et arrosons de la rosée de nos larmes mêlées.
–Tu sais Augustin, ma maîtresse me déteste parce que je finis toujours mes exercices la première et je la bats en calcul mental. Pour m'humilier, elle me place au dernier rang de la chorale et m'ordonne de chanter moins fort.
–Avec ton timbre unique, tu devrais chanter en solo. J'irai ligoter cette instit autour d'un arbre et la badigeonnerai de miel que les abeilles viendront licher. Ce sera son supplice.
Lila éclate de rire, un grand rire secouant les étoiles.
–Allons au lac Augustin.
Je ne peux résister à l'invite et au charme de Lila. Ses yeux luisent d'une aura magnétique qui attire tout autour d'elle. Au bord du lac, je lui donne à becqueter les mûres une à une. Soudain, elle pique un baiser sur mes lèvres, trajet affolant de ce goût de mûre sauvage. Baiser frissonnant de délice et fièvre. Lila chante une mélopée qui fait sortir les grenouilles du lac. Elles répondent en chœur à la voix magique et ce concert lacustre se prolonge jusqu'au fond de la nuit.
Les volets de nos voisines sont clos, finies les vacances. Je charrie la brouette lourde de mon cœur, pleine de feuilles mortes. Ce fut un crève-cœur de voir chuter les cheveux de maman. Mais les graines germent au terreau de la vie. Les fleurs vivaces qui poussent sur la terre fertile ont essaimé tout le cimetière.
Dix ans ont passé, nous n'avons pas cessé de nous écrire, Lila et moi. Aglaé vient de s'en aller. Mon drame, c'est de rendre mon âme sans même savoir à qui. Telles furent ses dernières paroles. Reçu une lettre de Lila ce matin : « Augustin, je revois tes yeux câlins et quémandeurs. Je ressens ta main dans la mienne comme si je l'avais façonnée. J'ai très envie de te revoir. J'ai hâte de mordre dans la chair du gardon grillé au brasero que tu auras pêché dans le lac aux bruyères. »
23

Un petit mot pour l'auteur ? 34 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Natalia Vonsovitch
Natalia Vonsovitch · il y a
J'aime cette délicatesse de la langue et des émotions. Bravo.
Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Merci Natalia , j' aime votre délicat commentaire, que vous soyez sensible à mon langage et que mon texte vous ait émue me ravit.
Image de P.E. Cayral
P.E. Cayral · il y a
Symphonie de robinets, de fleurs, d'amour et de mort : bravo !
Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Oui, PE Cayral , de la musique avant toute chose comme disait Verlaine.
Image de Armelle Fakirian
Armelle Fakirian · il y a
Tout simplement magnifique ! Quelle poésie dans ces joies simples de l'enfance plongée dans la Nature !
Image de Flor Ever
Flor Ever · il y a
Quel beau texte Michelle, ces doux souvenirs d'enfance avec ces douleurs. Est ce que votre grand-mere avait ce dicton "Enfant qui se tourne les pouces, c'est l'arbre du démon qui pousse"? Je le trouve très bien vu !
Bravo, votre texte est profond. J'ai adoré.

Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Merci Flor Ever de votre retour de lectrice. Oui, ma grand mère Aglaé, proférait des dictons imagés et pleins de bon sens. Une aïeule vaillante , gaillarde jusqu'au bout.
Image de Flor Ever
Flor Ever · il y a
Ah, j'aurais aimé la connaitre! J'adore ce genre de dicton.
Image de Fab Meiloan
Fab Meiloan · il y a
Très belle histoire, émouvante et saisissante , jusqu'à la fin. Mon vote! Cet amour me rappelle celui de Pagnol dans :le Château de ma mère.
Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Mon texte vous a émue , j' en suis ravie. Le château de ma mère de Pagnol fut une de mes premières lectures de roman que j' ai relue avec le même enchantement : une œuvre intemporelle qui n' a pas pris une ride.
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Magnifique récit, c'est doux, tendre, tout murmure ...les jolies choses sont là, brodées d'émotions .... j'ai adoré !
Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Merci Viviane, oui , bien vu quand j' écris , j' ai l'impression de broder de la dentelle . Un travail minutieux .
Image de Gérard Jacquemin
Gérard Jacquemin · il y a
Charmante et émouvante histoire naturaliste, j’en profite pour me réabonner
Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Merci Gérard , je suis ravie que mon texte Lila vous ait charmé et ému.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Toute la poésie de l'enfance dans son impudique candeur.
Image de Michelle Grenier
Michelle Grenier · il y a
Merci M.Iraje pour votre commentaire subtil , oui, l'impudique candeur de l'enfance, c'est bien dit.
Image de Matthieu Varaut
Matthieu Varaut · il y a
Un très beau texte dont la tristesse est atténuée par l'innocence de l'enfance : en ce sens, il m'a un peu rappelé "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", même si le sujet est différent. Félicitations!
Image de Patricia Besson
Patricia Besson · il y a
Magnifique texte. Très émouvants vos personnages. Bravo mon soutien. De plus Lila est le prénom de ma petite fille de quoi craquer !!🤗🌈 Bonne chance pour la suite car ce texte le mérite 💃