L'hôtel du sémaphore

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Au port de Roonagh Quay, j’ai pris un ferry de la « O’Malley Ferries » pour me rendre à l’île Clare située dans la baie de Clew en Irlande. Mes vieux réflexes de chercheur de trésors surnaturels reprenaient le dessus. Je ne lâchais rien de ce que mes yeux accumulaient en images et ma rétine se dilatait, je ne ressentis pas le roulis du bateau ni le vacarme du vent soufflant sur les ponts ; à mesure que le ferry s’éloignait, la baie de Clew montrait ses paysages à couper le souffle, ses côtes déchiquetées impassibles sur une mer sifflant sa complainte tandis que mugissait la corne de brume. Fermement arrimé au bastingage, je contemplais la mer et sa houle frangée d’une traînée de mousse blanche que laissait le sillage du bateau. Le vent propulsait sa force colossale, l’écume plein la bouche, la rage dans sa balafre mordante. Quelles scènes violentes avaient existé sur ces mers qu’un ciel d’un bleu pâle presque gris basculait sur des collines rousses au loin déployées comme chevelures ébouriffées. Ce lieu avait comporté tant de séquences de rançonnages et de combats navals que je ne pouvais m’empêcher de penser à ces temps agités où de fiers guerriers s’activaient pour régner sur une population. Une seule figure cristallisant toutes les facultés de puissance pouvait rameuter un peuple entier et dominer une région. J’étais au cœur d’un lieu qui avait connu une fastueuse épopée riche en rebondissements. Je me laissai aller à la violence des conflits, au courage et à la détermination des valeureux chefs de clans, je devinais leur vie, je voyais dessiner l’ombre de leurs exploits sauvages. Le trajet durait une vingtaine de minutes, le temps était soumis aux aléas du vent qui serinait ses refrains dans l’armature des falaises. Je ne quittai ni écharpe ni casquette. Les démones de la mer couvrent mon souffle, ravinent ma peur et fustigent mon corps gonflé de rumeurs.
Quand l’île de Clare se profila avec ses collines et ses côtes rudes et austères, je fus saisi par la grisaille des lieux ; le ciel las et la mer irascible accentuaient une singulière sarabande ; le bateau tanguait en approchant d’un petit port où l’on voyait une bâtisse carrée surplombant la mer révélant le granit de la légende. Les pierres vaillantes encore du souvenir de leur occupante légendaire renvoyaient l’ombre rocailleuse de leurs murs. Une vieille guimbarde attendait sur la route gravillonnée avec la liste des visiteurs à embarquer. Je m’étais réservé une chambre au même hôtel qu’un couple de retraités. Un autre couple descendait à une auberge et voulait profiter de la voiture en demandant à ce qu'on les leste sur la route. Gwenaëlle et Morvan, deux robustes personnes s’installèrent auprès de moi ; ils étaient bien dans leurs bottes affichant une belle allure déterminée. La route sinueuse grimpait jusqu’en haut de la falaise. Les étendues de terre aride et sèche n’étaient peuplées que de moutons placides, on croisait des chevaux, ânes et poneys, ces autochtones d’une terre rugueuse et venteuse. Le froid vif pénétrait la peau, s’insinuait dans les veines et les canaux de la gorge ; jamais je ne ressentis autant la présence de mon corps qui s’ouvrait au vent fouillant les entrailles, dévoilant une âme déjà bien assez malmenée par les morsures des récits fabuleux qui avaient transmis leur mémoire : ruines rocheuses, pierres de granit, des stèles imposantes, une épée oubliée par la guerrière qui fulminait de toute sa tranchante hargne. De cahots en bondissements, je ne savais plus qui grondait, des bruyants chefs de clans buvant, éructant et jasant sur leurs cousins ou bien était-ce moi qui entendais leurs piétinements sur une terre qui laissait passer des échos plus lointains confondus avec terre et mer ? Et toujours sans fin gémissaient les vagues qui se fracassaient sur les rochers immobiles et nus.
La conduite pétaradante dans l’île sans routes fut silencieuse. Mer et ciel se donnaient le mot pour ravager l’esprit ne lui laissant que de faibles armes, juste le temps de mirer les hautes falaises. Le conducteur ne tarissait pas d’éloges sur son île en terminant ses phrases par des formules toutes faites de recommandations. Les consignes de sécurité étaient débitées sur un ton convenu. Rien à voir avec le ton empli de joie contenue quand il parlait des oiseaux, des chevaux et des moutons.
« Les randonnées dans les collines qui nous fixent sont ardues à faire surtout quand il souffle un vent à vous faire basculer dans un ravin ou à vous emporter et vous faire choir dans les flots ! Ces collines emmurent les sols desséchés pour bien les garder présents près d’elles leur évitant une trop longue solitude, les marches sont solitaires parce que déjà accompagnées par le vent qui s’époumone avec cela d’indocile que la mer criarde, le ciel troublant et le silence volubile des hauteurs ». Le danger était partout. En laissant le couple à l’auberge, le chauffeur prit soin de répéter les mêmes recommandations : «  Ne vous aventurez pas seul ; ici pas de services, il n’y a rien et seuls vos hébergeurs ont le minimum vital pour vivre. Prenez les outils de marche, munissez-vous de pinces de bricolage, précisez votre parcours, quadrillez bien votre balade. Les seules balades d’où l’on revient à peu près sain et sauf sont les balades bien formulées, on doit savoir à chaque moment où vous êtes, les moutons ne diront rien quand on sera à votre recherche ! »
Puis la voiture repartit en cahotant soulevant poussières de rimes et de préludes ; les hymnes repris par des voix passionnées nous suivirent sur ce chemin au bord de ravins qui remontent à flanc de colline et que des falaises découpent au hachoir de la tristesse. Plaintes lugubres dans les portées d’herbe sèche que mangent les moutons au souvenir des âges qui passent sans jamais les surprendre. Ils broutent l’épiderme de la plante qui ne sera jamais haute, rasée, épilée par les dents qui mâchent et arrachent. La lenteur des mouvements des chevaux et des ânes est désespérante comme des appels venant du lointain. Je voudrais bien voir ce qui surgit de cette aridité où galopent les clans rebelles et surexcités. Ce sont leurs voix qui éteignent la voix des landes basses à bruyère.
Le phare se profilait au sommet de falaises vertigineuses. Le chauffeur répéta ses instructions et quand nous arrivâmes à l’hôtel, les gérants Owen et Morgane nous accueillirent : « La montée est raide et vous êtes essoufflés ». Le vent violent, le sol glissant, tout me portait à m’insinuer dans la peau des personnages épiques, je pilonnai, je haranguai, j’évitai que mes bottes ne ramassent les éclaboussures boueuses. C’était dans cet état d’esprit que je me retrouvai dans ma chambre bien meublée et j’y fis une place pour mon écritoire. Des hordes de guerriers montaient à cru des montures galvanisées par leurs crinières abondantes. Je vivais leur passion sur leurs terres imprégnées de leur fougue. Notre hôte ne fut pas long à nous faire visiter le clou de sa résidence. Le phare tout blanc.
Après une volée de marches en colimaçon, nous fûmes introduits dans une petite salle commune : une porte s’ouvrait sur un balcon circulaire traversé par les vents jouant sur notre imagination. Qui pinçait sur des cordes fragiles la lourde harpe du ciel ? Le vent chuintait comme poussé par une corne. La falaise abrupte, rude, furieuse répondait aux assauts de l’océan. La roche résistait. Le vertige ne vint ni de la montée ni de la vue surplombant le phare. Il vint de l’histoire que nous contait le guide Owen qui s’attardait sur le système d’automatisation du phare. Le groupe de touristes intrigués que nous étions s’intéressait davantage au mobilier et à l’agencement des lieux. De lourds rayonnages en bois massif décorés de trophées marins, gouvernails, cordages, nœuds de marins attirèrent davantage notre attention. Des livres disposés de façon que les tranches de cuir sombre rappellent les manipulations des marins rendirent à la salle ses marques de noblesse. Owen continuait de parler et de chercher à captiver son auditoire. On l’entendit soudain s’échauffer :
« Vous avez pu voir en montant vers l’hôtel la tour carrée de Grace O’ Malley, la femme pirate qui écumait cette région au dix-huitième siècle. C’était la reine des mers, elle accaparait les flots le long des côtes. On a gardé le journal de bord du dernier gardien du phare : Le sémaphore et moi. » C’était le titre du recueil qu’il nous montra.
« C’est une relique désormais pour nous ; il est aussi précieux que les ouvrages anciens. C’est pour cela que j’en ai fait imprimer quelques beaux passages qui sont placés sur votre chevet. Il me sert de soutenir mes dépliants publicitaires ; le gardien du sémaphore parle mieux que je ne pourrai le faire de l’histoire de ce phare, de la région, de ses figures légendaires, de son potentiel touristique ». Owen et Morgane étaient très enthousiastes ; manifestement le sujet leur tenait à cœur. Mais le soir, je ne pus m’endormir ; était-ce le succulent dîner arrosé du vin de Rondo que nous servit notre hôte qui dérangea le cours raisonnable de ma pensée ? Les crabes étaient juste succulents dans leur assaisonnement de poivre et de sel frits dans des herbes aromatiques ; le soufflé de fromage de chèvre également, le filet de saumon bio avec des haricots savoureux, le dessert un flan au caramel nous trouva repus et somnolents, l’hôte n’avait pas lésiné sur les détails de la présentation ; on se serait cru sous les lustres d’une salle de châtelain. Il était disert et racontait tout au long du repas les exploits de notre vaillante guerrière, pirate endurci ne craignant rien et se sachant puissant sur terre et sur mer. Avais-je trop forcé sur la bouteille d’alcool ? Mon sommeil fut entrecoupé de cris et de réveils stupéfaits, de somnolences et de torpeurs ; des hordes de cavaliers galopaient furieusement sur la lande sèche fonçant dans les rafales de vent et de pluie ; la poussière fauve gonflait les fougères, les crinières des chevaux claquaient comme voiles libérant une colère indomptable. Une voix dominait tous les cris, une voix exhortait à pleins poumons : « En avant, foncez, repoussez-les, pas un de ces morveux ne doit entrer dans l’île ». La voix portait loin à tel point que je crus qu’on m’appelait quand je sortis du brouillard subitement réveillé et transi de froid. Je me dépêchai de me changer et quand je vis que le jour se levait déjà à grand renfort de tulles dépliés de bleu et de blanc sur la houle sombre de la mer clamant sa rage perpétuelle, je soupirai. Le phare exhibait sa blanche muraille. Au moment de prendre mon sac, je vis le livre. Intrigué, je m’approchai du chevet. Un livre écorné, suintant de suie, gisait près de la lampe. « Terra marique potens » je traduisais machinalement « Aussi puissante sur terre que sur mer ». Le titre pompeux, orgueilleux aux accents conquérants me surprit. C’était la devise de la femme pirate du coin, la «  Dark Lady de l’île Clare » qui avait vécu de commerce et de rançonnages depuis son île fétiche ; je renonçai à tout et je pris l’ouvrage qui s’ouvrait sur quelques parchemins fripés de couleur ocre :
« Aujourd’hui j’ai tordu le cou à ce fâcheux ! Brian est peut-être un cousin, mais il est avant tout un casse-pied ; c’est moi qui le casserai et sa morgue et sa jactance mal placée ! Ce n’est pas foin de me voler mon bateau, mais encore il prend mes chevaux et les terres de mes ancêtres. Aujourd’hui je lui ai donné une raclée ; il s’en souviendra. Demain je dois en premier lieu récupérer ce qu’il m’a pris. »
Le deuxième parchemin disait : « Je l’ai vu, je sais que je l’aurai et ensuite je lui prendrai tout ce qu’il possède. Il est beau, il est fier, je sais quoi faire. Je ferai usage de ce contrat particulier qui ne me lie à lui que pour une seule année. »
Ébranlé et subjugué par le contenu et le franc-parler de l’épistolière, je posai le livre délicatement sur le rebord du chevet. Owen avait parlé de laisser quelques copies de la biographie du gardien du phare et non pas du pirate Grace O’Malley, l’écumeuse des mers d’Irlande. Je partis à la recherche d’Owen que je trouvai dans la salle commune assis près de la cheminée où un feu crépitait.
— Je vous assure que des pages écrites par la dame pirate dont vous parliez hier se trouvent sur ma table de chevet. Est-ce vous qui l’avez placé ?
— Non pas du tout. Un tel ouvrage n’existe pas !
Et voilà que nous refîmes un tour dans la chambre pour en avoir le cœur net et moi, c’était surtout pour m’assurer que je n’avais pas perdu ma lucidité au milieu des folies nocturnes. Je ne trouvai rien. Je cherchai au-dessous du lit, derrière la table, je soulevai, poussai les meubles, rien. Il fallait se rendre à l’évidence. J’avais lu un manuscrit qui avait disparu. Owen commençait à douter de mes facultés ; il eut la délicatesse de ne pas m’accabler. Je partis promener ma perplexité dans les terres auprès des collines sans me pencher au-dessus des falaises que je craignais désormais, les abords glissants, le sol boueux, configuration sauvage qu’aucune rampe de sécurité ne balisait rendant le paysage encore plus ténébreux. Je devins nerveux ; je croisai le couple de vacanciers Gwenaëlle et Morvan. Ils me saluèrent, mais leur exubérance finit pas alourdir ma morosité à tel point qu’ils me demandèrent :
— Tout va bien ? On dirait que vous avez croisé un fantôme ?
— Hum, c’est à peu près cela. Je ne trouve plus un livre que j’ai découvert dans ma chambre.
— Ah ! C’est peut-être la femme de ménage qui passe tous les matins qui l’aura rangé quelque part. Parlez-en à Owen.
Dans la salle commune, un homme venait d’arriver et validait sa réservation. Le soir, il fut présenté comme étant un historien passionné d’arts picturaux. L’église et l’abbaye au bout de l’île abritaient des peintures médiévales d’une pure merveille. Il en parla longuement ; une mauvaise sensation m’empêchait de remonter dans ma chambre ; je traînais devant la cheminée en sirotant le fameux vin d’Irlande, l’Irish Mead.
Ma nuit fut agitée et cette guerrière n’arrêtait pas de m’étourdir, de hurler et de m’invectiver ; parfois elle apparaissait parée de ses atours de châtelaine et je me savais ensorcelé, perdu dans les reflets roux de sa flamboyante chevelure d’autant que mes instincts de chercheur étaient aiguillonnés par ce livre rare qui avait disparu. Le lendemain, au petit-déjeuner, nous étions tous réunis devant un bon café brûlant et le nouveau venu l’historien Kilian dit brusquement :
— Il s’est passé une chose curieuse dans ma chambre ce matin. J’ai vu un manuscrit posé sur mon chevet. Je l’ai lu, ce sont les pensées du pirate de cette région, celle que vous appelez Grace.
Les autres levèrent les yeux, intrigués.
— Je voudrais savoir comment vous avez pu vous procurer une telle pièce, fit-il en regardant Owen.
Owen fit ce qu’il avait fait pour moi ; il pria Kilian de le suivre dans la chambre. Quand ils découvrirent que le livre en question ne s’y trouvait plus, Owen commença sérieusement à s’inquiéter. Il y eut des conciliabules, on avait baissé le ton, on se regardait, déjà méfiant.
Owen interrogea la femme qui venait entretenir l’hôtel. Ensuite il fit part de ses supputations au personnel. Pareil évènement ne s’était pas produit depuis l’ouverture de l’hôtel. L’incident méritait qu’un agent de la police locale vînt se pencher sur les mystères des falaises, mais l’agent qui se pointa fut reçu avec force bagout et boutades agrémentées de verres de bière. Il repartit légèrement éméché. On épongea l’affaire qui souffrait d’humidité. Je tentai bien d’orienter l’enquête sur des sentiers classiques, entretiens, recherche de preuves, témoignages des rares personnes pouvant apporter quelques éléments nouveaux, mais si l’herbe était verte, la lande restait désespérément sèche et rocailleuse ne délivrant les fougères qu’au ras des cailloux renversés. Je randonnai avec Gwenaëlle et Morvan leur disant que bientôt il se passerait quelque chose dans leur chambre. Il se passa en effet quelque chose dans leur chambre dans le cottage voisin du mien. Gwenaëlle trouva un manuscrit sur son oreiller, mais c’était un poème puissant et passionné que Gwenaëlle lut à Morvan avant de sombrer dans les bras de Morphée. Le lendemain, elle ne retrouva plus trace de la page vieillie. Ni même ne se souvint des mots qu’elle avait lus sauf que l’ensemble exprimait un amour épris de liberté, de passion et de force avec toute la sauvagerie dont la poétesse était capable. Le mystère fut mis sur le compte de la tisane citron-gingembre que le couple avait bu avant de s’endormir et l’affaire fut classée.
Ces petits mystères nous secouèrent, mais nous pensions avoir suffisamment goûté aux embruns salés pour ne plus fureter dans le coin. Nous décidâmes de repartir.
Quand le ferry s’éloigna, une silhouette à la chevelure rousse déambulait sur le chemin de ronde protégé par un parapet crénelé. Au passage du ferry, elle leva les bras comme pour saluer les passagers. Étais-je le seul à distinguer au-dessus de la vertigineuse plongée des falaises, une ombre bouger ? Il était temps que je m’éloigne de l’île. Elle m’ensorcelait, me subjuguait, réduisait mon pauvre esprit cartésien à de vulgaires ossements desséchés. Là-haut, la Dark Lady me cinglait de sa chevelure de feu secouée par le vent, dansant une gigue folle entre les créneaux et les carnels de son château fort.

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