L'exode

il y a
16 min
230
lectures
12
En compétition

Peintre naïf, mes peintures sont colorées, respirent la joie, la vie et J'écris des polars, des histoires noires, du suspens, des histoires de vilains et vilaines, des méchants mes romans:  [+]

Image de Automne 2021
Depuis plusieurs mois, dans les montagnes, les hommes s'armaient, se cachaient. L'Europe s'embrasait. Les Autrichiens et les Hongrois avaient déclaré la guerre à la Serbie. L'Italie, alliée de l'empire austro-hongrois s'était enfermée dans une sorte de neutralité tumultueuse. Les incursions autrichiennes dans les montagnes du Vénéto n'étaient pas rares. Les filles entendaient fréquemment résonner au loin des tirs, le père les avait toujours rassurées en prétextant qu'il s'agissait de chasseurs. Elles n'étaient pas sottes ! elles avaient pu observer des hommes en chemises noires, traversant le village au pas militaire, scandant des chants et des hymnes qui résonnaient loin dans les montagnes. La France était entrée en guerre depuis plusieurs mois, la rumeur circulait que l'Italie se liguerait avec elle contre les Autrichiens et les Allemands. Bien qu'étant éloignées de tout, les informations circulaient de bouche à oreille. Un jour en revenant du marché, le père était fébrile, tracassé. Il appela ses filles les entourant de ses bras, il dit gravement :
— Nous sommes en guerre !
Nous étions le 24 mai 1915. Le rythme de la vie montagnarde continuait malgré tout. Depuis quelque temps, le soir, il envoyait les filles dans leur chambre, car il recevait du monde. Les filles entendaient des voix masculines lorsque la lourde porte claquait, le père revenait les chercher. La soirée au coin du feu se poursuivait paisiblement. Elles n'osaient rien demander. Or un soir, alors que le même scénario se déroulait, le père appela de sa voix forte.
— Tonina !
La jeune femme poussée par sa sœur pénétra, inquiète, dans la grande salle. Elle remarqua de suite la bouteille de vin posée sur la table et les deux verres pleins.
— Voilà la fille que je te donne. Pas toute jeune, elle a 27 ans, elle est estropiée, mais bien vaillante. L'autre...
Il s'interrompit pour crier à nouveau :
— Angéla !
Angéla surgit. Elle avait tout entendu, cachée derrière la porte.
— Angéla est encore plus vieille. C'est mon héritière, elle reste à la ferme, toi tu as un métier puisque tu es boulanger !
L'homme se tourna alors vers Tonina, la regarda de la tête au pied, il tendit la main au père.
— Topez là, le vieux ! Votre fille sera boulangère.
Pendant tout le temps de cette brève rencontre, Tonina avait gardé les yeux baissés, les mains tordues dans son tablier.
Elle était devenue rouge de honte quand son père lui avait demandé de faire quelques pas pour montrer à l'homme son handicap. Tonina s'enfuit dans sa chambre en pleurant, suivie d'Angéla qui tentait de la consoler. Afin de l'apaiser, elle lui décrit l'homme que Tonina n'avait pas osé regarder.
— C'est un bel homme de grande taille aux yeux bleus, il porte la moustache. Tu n'as pas vu lorsqu'il a enlevé son chapeau ? Il a de merveilleux cheveux bouclés, châtains comme toi...
Elles entendirent la porte se fermer. L'homme était sorti.
Le père rappela ses filles.
— Tu seras heureuse dans ta nouvelle vie, tu vas vivre dans un village, ton mari fera le pain et toi tu iras le livrer...
Les larmes de Tonina redoublaient, le père essayait de la rassurer à sa manière, maladroitement.
— Tu vas voir du paysage, des gens, tu es forte tu n'auras pas de mal à porter des paniers.
La date de la cérémonie du mariage fut fixée rapidement. La future mariée dut finir de coudre son trousseau, afin d'être prête. En pleine période de guerre, ils devaient composer avec la pénurie de tout. Alors tout le monde s'aidait. Ceux qui pouvaient donnaient ce qu'ils avaient. Commença alors sa difficile vie de jeune épouse. Dès lors, ses larmes ne tariraient plus.
Rapidement, elle fut enceinte. Malgré sa grossesse difficile, le mari n'avait pas de pitié, les livraisons devaient se faire, le client ne devait pas attendre son pain. Après la venue de ce premier enfant, elle n'avait aucun répit, c'est avec le bébé sur le dos qu'elle portait les panières de pains à bout de bras. Tonina courait, Tonina allaitait son petit, assise sur le bord d'un champ, Tonina repartait à la boulangerie. Les clients ne payaient pas toujours en monnaie. Une bouteille de vin, une motte de beurre, un morceau de fromage, l'argent manquait. Quand vint le deuxième enfant, le boulanger croulait sous les dettes, il ne pouvait plus payer sa farine. C'est par une triste journée automnale que le meunier, le plus important créancier du boulanger, débarqua à la boulangerie accompagné du notaire de la ville. Il venait de perdre sa boulangerie. Le meunier effaçait la dette, en contrepartie il reprenait la boutique. Qu'allaient-ils devenir ? Il restait l'habitation, mais de quoi allaient-ils vivre ? Italo ne pouvait se résoudre à devenir ouvrier. Il était trop fier.
Tonina était instruite. Elle avait appris à lire, à écrire avec le curé de la paroisse. Quand elle était jeune, malgré la fatigue des dures journées, le père et les filles s'installaient, l'hiver au coin du feu, aux beaux jours dans le pré. Le père allumait sa pipe, les filles, à tour de rôle, lisaient un livre à voix haute.
Pour une maison, somme toute modeste, une bibliothèque volumineuse surprenait par son importance. Elle occupait tout un mur, et offrait une grande diversité de lecture.
C'était la fierté d'Antonio, avec sa femme Rosa, ils avaient souvent troqué des céréales, du lait contre des ouvrages. Le livre préféré entre tous des filles était le roman de Carlo Collodi : les aventures de Pinocchio.
Le sort en était jeté : Tonina irait travailler comme gouvernante au village. Les familles bourgeoises ne manquaient pas. Italo partirait travailler en France. Une réunion avait eu lieu au village, on recherchait de la main-d'œuvre en France. La 1re guerre mondiale avait affaibli la France. La France recrutait. Ainsi, la nouvelle vie de Tonina s'organisait avec ses deux fils, son travail chez l'apothicaire. L'argent qu'Italo devait envoyer de France, pour entretenir la maison, n'arrivait toujours pas. Le maigre salaire que Tonina gagnait ne suffisait pas à faire vivre sa petite famille. Afin de gagner davantage, elle s'était résolue à travailler à la Cartiera. Sachant lire et écrire, ce ne fut pas compliqué d'être acceptée. Angéla, seule à la ferme, lui proposa de vendre la petite maison et de la loger dans la maison de famille.
La région était secouée par les incursions des Autrichiens voisins qui voulaient envahir cette région du nord de l'Italie. La période devenait dangereuse. Un mortier fit exploser l'ancienne boulangerie d'Italo, le meunier en perdit la vie. Ce fut la première victime de guerre, dans la région. Lors de ses obsèques, Tonina y assista plus par devoir que par sympathie, comme la majorité des villageois. Nul n'avait oublié qu'il avait ruiné la famille du boulanger. La famille de Tonina était grandement appréciée dans le village. Le curé citait fréquemment lors de ces prêches, le modèle d'éducation, que le patriarche leur avait inculqué.
Les enfants de Tonina, grandissaient heureux, choyés par leur mère et leur tante, inconscients des difficultés des adultes.
La situation économique de la région se dégradait rapidement. Les Autrichiens bombardaient les vallées, puis les sites industriels. La population fuyait.
Tonina décida de se joindre à un groupe de villageois, partant pour la France. La séparation avec Angéla fut un véritable déchirement. Tonina n'en démordit pas, prépara son maigre paquetage. Avec ses garçons, elle rejoignit le groupe sur la place du village dévastée. Un photographe immortalisa la scène du départ, quelques hommes, des femmes, des enfants, une vache... la tristesse envahissait leurs regards, mais aussi l'espoir d'une vie meilleure.
Certains avaient tout perdu. Les bombardements avaient totalement détruit la fabrique, ils avaient perdu leur travail et souvent aussi leurs maisons. Que pouvaient-ils faire sinon fuir, fuir la région, fuir le pays. Comme Tonina, ils n'avaient plus rien, ils allaient rejoindre leurs proches, en France, en Belgique. D'autres allaient plus loin encore, les Amériques, l'Australie. Luigia, une de ses sœurs, avec son mari Antonio, n'avait plus rien non plus. Ils avaient réuni leurs pauvres économies pour le grand départ. Tonina ne se sentait plus seule, sa famille était là. Le cortège s'ébranla sous les encouragements des amis, des voisins qui étaient venus les encourager, leur apporter des provisions, le voyage allait être long. Rejoindre Vicenza à pied, c'était une journée de marche, dormir à la gare, prendre le Simplon express jusqu'à Paris pour certains, d'autres s'arrêteront à Domodossola pour s'installer en Suisse. À chaque gare, une foule allait se bousculer, s'agglutiner. Le train serait bondé. C'était l'exode !
La France les attendait. Turcs, Grecs, Italiens tous étaient bienvenus.
L'arrivée du train fut saluée par des cris de joie, les fenêtres étaient encombrées de voyageurs curieux de voir les nouveaux passagers. C'était aussi des petits drames, telle cette famille qui voulait à tout prix faire monter sa vache dans le train.
Les carabiniers hurlaient, les employés du chemin de fer s'évertuaient de contrôler les papiers et les billets de cette foule désespérée.
On pouvait aussi voir des bonnes sœurs et des curés s'activant sur les quais. Tous s'évertuant d'aider au mieux cette horde angoissée.
Enfin, le convoi s'ébranla après de nombreux coups de sifflet. Le départ pour une autre vie ! Tonina serra fort ses enfants contre son cœur, elle savait que leur avenir se jouait dès ce moment-là. Ce ne fut pas un voyage d'agrément. Des bambins pleuraient alors les parents criaient, ce qui ne faisait qu'attiser la colère des autres passagers. Une grande confusion s'en suivait, Tonina restait silencieuse, on pouvait entrapercevoir ses lèvres remuer... elle chantonnait des prières.
Beppi et le petit Antonio dormaient. Ils ne semblaient pas être perturbés par le marasme environnant, la douce voix de leur maman les calmait.
Le train s'arrêtait souvent. À chaque arrêt, le même affolement se produisait sur le quai, mais aussi dans le train. Les voitures étaient pleines à craquer, lorsque les portes s'ouvraient ces pauvres êtres désespérés tentaient par tous les moyens de monter. Les gens frappaient aux fenêtres ce qui ne faisait qu'aggraver la peur panique des passagers. Les mères serraient fort leurs progénitures contre elles, les hommes se campaient devant afin de faire barrière avec leurs corps. Quand le sifflet retentissait dans ce brouhaha, c'était un véritable soulagement. D'autres continuaient à hurler leur détresse. Des incidents se succédaient au fur et à mesure des arrêts. Des bagages se disloquaient sur les quais éparpillant les vêtements, les chaussures, les livres, provoquant des mêlées, s'en suivait des bagarres pour voler ces quelques pauvres hardes qui devenaient pour certains de véritables trésors. Ils pouvaient vivre aussi de véritables tragédies. Des familles se brisaient. Le train partait, laissant sur le quai une partie des membres de la famille. Dans l'agitation, des enfants se retrouvaient seuls. Des pères, croyant bien faire, hissaient leurs petits afin de les faire entrer par les fenêtres, une solidarité s'organisait, des hommes récupéraient l'enfant, le bébé, tandis que les parents essayaient désespérément de les rejoindre. Malheureusement, le train s'ébranlait laissant quelques fois des parents déchirés de souffrance, assistants impuissants au départ du train. Des petits miracles aussi transformaient des catastrophes en moments heureux. Des retrouvailles, des concerts improvisés, des chants redonnaient de l'espoir.
Le beau-frère de Tonina entonna un chant :
« Quel mazzolin di fiori che vien dalla montagna
Quel mazzolin di fiori che vien dalla montagna
e guarda ben che no se bagna che lo voglio regalar.
e guarda ben che no se bagna che lo voglio regalar. »
Et tout le wagon s'enflammait, comme les Italiens savent si bien le faire. Des chœurs à trois voix les enchantaient. Les cris de joie, les applaudissements se déclenchaient du côté des Italiens d'autres régions, installés dans les autres wagons. Leurs chants en dialectes : les lombards, les Piémontais s'élevaient au loin. Ils pouvaient aussi entendre les Italiens du sud et leurs tarentelles.
Il fallait vivre à tout prix. Combien de jours s'étaient écoulés ? Deux, trois ? Les vivres commençaient à manquer. Un trafic s'était instauré l'argent, les bijoux, les biens les plus précieux contre un morceau de polenta, de pain, même l'eau se négociait. Le voyage semblait interminable et pourtant il s'acheva pour Tonina et sa famille, gare de Lyon, terminus pour un bon nombre de migrants. Pour d'autres, ce n'était qu'une étape, dans leurs longues transhumances. Exténués, affamés, souillés, le voyage ne s'arrêtait pourtant pas là. La police française les attendait. Un ministère de l'émigration avait été créé, des représentants étaient présents à tous les « arrivages ». Ils répertoriaient les identités, mais surtout les professions. S'ils étaient attendus par des familles déjà installées ou s'il fallait les diriger dans des centres d'accueil. C'était à cet instant que se déclenchaient les premiers incidents avec l'administration française. Ceux qui savaient lire et écrire vérifiaient scrupuleusement ce qui avait été inscrit. On les avait prévenus que les Français, s'ils trouvaient le nom trop compliqué, ils le francisaient sans aucune autre forme de manière. C'est ainsi que des Degegionavellini Umberto, se transformaient en Degegio Umbert, et ainsi de suite. C'était inconscient, sans imaginer un seul instant que ce changement d'identité allait être lourd de conséquences par la suite. Les documents italiens à un nom, les documents français à un autre, voilà en présage un bel imbroglio administratif pour cette famille. Tonina elle, n'eut pas ce genre de problème. Elle avait un document prouvant que son époux travaillait et résidait en France. La fantaisie du fonctionnaire ce jour-là s'était épanouie dans les professions des émigrés. N'étaient-ils pas tous ouvriers ? Maçons ? Manœuvres ? Donc, à la question :
— Quelle est la profession de votre mari ?
Tonina n'était pas certaine d'avoir bien compris, elle hésita un peu trop, ce qui était justement trop long pour l'employé zélé, qui lui fit signe de la main de passer avec ses enfants et il inscrivit : manœuvre. Le pauvre Italo perdit son statut de boulanger-pâtissier.
Des bus les attendaient en fonction des arrondissements ou des banlieues que ces pauvres hères devaient rejoindre. Là encore, c'est dans un silence lourd de fatigue, de faim, d'épuisement, brutalement interrompu par des hurlements d'enfants, que les queues s'alignaient bien sagement devant les indications. De longues heures d'attente continuaient à les épuiser. À la nuit tombée, ils étaient toujours là. Des cohortes de bonnes sœurs, cornettes au vent, s'agitaient de-ci de-là pour distribuer des bols de soupe et un quignon de pain. Tous trouvaient cela bon. Le café aussi avait bon goût, pourtant certains ne pouvaient refréner une grimace. Ce n'était pas l'expresso con reto qu'ils affectionnaient tant. La couleur marron clair ne laissait rien présager de bon, mais c'était chaud. Les plus jeunes avaient eu un grand bol de lait. Enfin, ils souriaient avec des moustaches d'écume blanche au coin des lèvres. Quand ils se regardaient, ils riaient de plus belle. Encore un long moment, les corps chahutés par les vibrations de l'engin sur la route. Il faisait nuit noire quand le bus s'arrêta enfin. Le chauffeur annonça l'arrivée Gare Saint Lazare... En descendant, chacun devait montrer son bout de papier, le préposé avait griffonné la destination finale. Le chauffeur alors, indiquait de la main la direction à suivre. L'angoisse pouvait se lire sur leurs visages émaciés. Pour les enfants qui s'étaient endormis, le réveil fut brutal. Pourtant, sans pleurs, ils descendirent de l'autobus. Le train avait été un émerveillement pour les gamins, mais aussi pour les adultes qui n'avaient pour la plupart d'entre eux jamais voyagé, si ce n'est qu'à pied ou à cheval. L'autobus ! Une modernité insoupçonnée pour tous ces gens issus des campagnes ou comme Tonina, des montagnes.
Il fallait trouver maintenant le quai correspondant à la ville de leur destination finale et c'était compliqué pour eux. Alors il fallait demander, il fallait trouver les bonnes personnes, car maintenant ils n'avaient plus leurs anges gardiens : les fonctionnaires du ministère, les employés de la gare de Lyon, le chauffeur de l'autobus.
Ils étaient livrés à eux même, sans connaitre la langue, juste quelques rudiments pour certains. Ils avaient été des milliers, des centaines. Maintenant, ils n'étaient plus qu'une poignée à se débrouiller comme ils pouvaient.
Les passagers français étaient rares en raison de l'heure tardive. Les débarquements de nuit étaient pénibles à endurer.
Une seule solution : dormir là, à même le sol, et attendre que le jour se lève, espérant trouver son chemin.
Pour Tonina et ses enfants, ça s'était relativement bien passé. On ne sait pas par quel moyen, mais son mari avait été informé de son arrivée. En fait, la communauté italienne, elle savait quand un des leurs arrivait.
Une sorte de téléphone arabe. Italo, depuis une semaine, attendait fébrilement la venue de sa famille. Allaient-ils le reconnaitre ? Ils avaient bien grandi, allaient-ils se plaire à la ville ? Italo habitait une petite maison en bois dans le quartier des immigrants surnommé la Ballastière. Ce joli nom cachait en fait un capharnaüm, des baraquements construits à la va-vite pour les abriter. Le maire de la commune avait cédé aux exigences des employeurs industriels, en bâtissant ce quartier un peu en retrait du centre-ville, suffisamment éloigné afin que cette population étrangère, principalement masculine ne dérange en rien les habitudes des citoyens bien-pensants.
Lorsque les familles avaient eu l'autorisation de rejoindre ces hommes « célibataires », ce fut un grand soulagement pour bon nombre d'entre eux qui voyaient en cette présence, une source de délinquance.
Les Italiens ! Tous des voleurs. La venue des femmes avait métamorphosé la Ballastière. Les femmes ne se contentaient pas de ces constructions de fortune, elles qui habitaient dans leur pays dans de jolies bâtisses en pierre. Avec des maris maçons, les quatre planches ne les satisfaisaient pas et bientôt apparurent de véritables maisonnettes avec des rideaux aux fenêtres. Depuis quelque temps, des Polonais et des Bretons s'installaient. Toutefois, chacun avait son quartier. Chez les Italiens, les femmes aussi travaillaient à l'usine, comme les Polonaises alors que les Bretonnes s'activaient davantage dans les maisons bourgeoises, elles faisaient le ménage, la cuisine, et s'occupaient des enfants.
L'arrivée de Tonina et des garçonnets fut saluée par des chants de bienvenue, elle se sentit soulagée, presque heureuse. Pourquoi presque heureuse ? L'environnement ne lui convenait pas, la ville lui faisait peur. Ne fallait-il pas traverser un pont de fortune pour accéder à « la ville », à son travail ? Justement, le travail abondait. À peine installées, les femmes en colonne s'en allèrent quérir un emploi et il n'en manquait pas. Les patrons savaient que cette main-d'œuvre bon marché était âpre au travail, ne rechignait en rien et surtout développait rapidement des compétences. Souvent éduqués, ces hommes et femmes, contrairement à certains Français, savaient lire et écrire. Les Polonais un peu moins, eux étaient de solides travailleurs. Les femmes polonaises habituées aux rudes besognes dans les champs s'avéraient devenir de robustes ouvrières affectées à de rudes tâches.
La fonderie de Poissy, dite la fonderie du Picquenard, du nom de la ferme, recrutait à tour de bras. Tonina, plus frêle, récupérait les « coulées » dans les moules. Les pièces étaient destinées aux chemin de fer, tramway, poids de pesée, regards de chaussée, etc. Le poids de certains moules remplis dépassait son propre poids, alors elles s'aidaient. La pause casse-croute n'était que de courte durée. Dix heures d'affilées dans le bruit, la chaleur torride et l'odeur âcre. Pour surmonter l'épreuve quotidienne, Tonina pensait à ses petits heureux à l'école, à sa montagne, à l'argent qu'elle allait gagner. Les ouvriers touchaient la paie le samedi. Il fallait recompter. Elle, elle savait compter et ne se faisait pas berner.
Le contremaitre avait la fâcheuse manie de déduire des pénalités, comme il disait. Il ne fallait pas se laisser impressionner même lorsqu'il criait fort.
Elle était devenue copine avec sa collègue « couleuse », une gaillarde d'un mètre quatre-vingt, ne sachant ni lire ni écrire. Tonina vérifiait sa paie, en échange Bozana la Polonaise lui apportait une protection bien utile. Quand le contremaitre menaçait Tonina qui réclamait son dû ou celui de sa compagne, Bozana s'interposait. Elle posait un poing sur la table près de la caisse où était stockée la paie et l'autre poing sur ses hanches. Son regard bleu menaçant impressionnait le gars, qui tout en bougonnant, recomptait les sous et les filles recevaient leur juste compte. La grande Polonaise entourait Tonina de ses bras, un sourire, un clin d'œil convenu, elles reprenaient le chemin de la Ballastière. Toute la bande accélérait pour récupérer les enfants, l'école était fermée depuis longtemps, ils rentraient seuls, le chemin était long. Les plus grands prenaient soin des petits, mais il y avait la ligne de chemin de fer à traverser et ce satané pont de fortune bricolé.
Les bombardements de la Première Guerre mondiale l'avaient partiellement détruit alors, pour relier les deux parties de la ville, une sorte de passerelle bringuebalante avait été construite à la hâte. Il y avait bien un autre pont, mais le détour à faire les aurait considérablement ralentis. Les femmes se hâtaient aussi, accompagnées de quelques hommes. Malheureusement, la plupart d'entre eux, en sortant du boulot, s'engouffraient dans les bistros près des usines et là ils dépensaient une bonne partie du salaire si durement gagné.
Le dimanche, lavés, bien habillés ils prenaient en famille, le chemin de l'église à la très grande satisfaction du curé. Son église était bondée. Les femmes et les plus jeunes d'un côté, les hommes et les garçonnets de l'autre.
Le père Jean-Benoît avait une grande sympathie pour ces nouvelles ouailles. Toute cette population pratiquait avec une grande ferveur. À cette époque, la messe était dite en latin, eux qui ne comprenaient pas toujours le français, là, à l'église, ils se sentaient chez eux. Ils comprenaient, ils savaient. Le curé leur apportait un peu de réconfort. Il n'était pas rare qu'après la messe, il rejoigne les hommes au bistro tandis que les femmes s'en allaient faire la cuisine.
Le dimanche était une journée magnifique. En ce temps-là, pas de télévision, pas de radio. Après le repas, le café se prenait en commun dans beaucoup de familles du même village ou de la même région. On pouvait entendre les chants. Le travail des femmes continuait : la lessive, le ménage, les travaux d'aiguille tout en chantant. Les garçons jouaient au foot, les adultes s'en mêlaient. Leurs cris joyeux en attiraient d'autres et là, ça devenait sérieux. Des équipes se composaient. On assistait ainsi à des tournois internationaux.
Les Bretons étaient considérés comme des Bretons et non pas des Français, car un bon nombre d'entre eux parlait le patois de leur région ou le breton. Les Italiens, les Espagnols se classaient par « région » : les Vénitiens, les Lombards, les Catalans, les Aragonais.
Les Polonais, eux, ne se mélangeaient pas. Ils avaient leurs quartiers. Ils vivaient entre eux, avaient leurs propres commerces, associations. Cet isolement était volontaire, car pour beaucoup, ils étaient persuadés que leur séjour en France serait temporaire. Ils étaient munis de contrats de travail de courte durée, en général une année, ce qui les confortait dans le choix de ne faire aucun effort d'adaptation. Contrairement aux autres, qui eux voulaient s'intégrer, éduquer leurs lardons et surtout se naturaliser Français.
En ce qui concerne les Italiens, on retrouvait dans une même ville les gens de la même région, voire du même village.
À Poissy, il n'y avait principalement que des ressortissants du nord de l'Italie. Les Vénitiens, les Lombards parlaient quasiment le même dialecte... enfin, ils se comprenaient, alors qu'un Sicilien se serait senti étranger.
Les Espagnols étaient fidèlement attachés à leur pays, notamment les Catalans.
L'objectif étant de travailler, de gagner de l'argent, et un jour, si tout va bien, retourner dans leur chère patrie.
Tous envoyaient les enfants à l'école, c'était un endroit magique. Les gamins portaient tous des blouses noires que les mères avaient confectionnées. Ils prenaient soin de ne pas se salir sur la route, alors elles étaient soigneusement pliées dans le cartable près des cahiers. Ils ne l'enfileront que lorsqu'ils seront arrivés devant le portillon. La journée était longue, pas de cantine, un morceau de pain, du fromage rarement un fruit. Les copains d'Italo avaient construit un four afin qu'il puisse confectionner de délicieux paninis pour toute la communauté. Tonina lui avait dit d'en refaire son métier, mais l'argent manquait et les ouvriers ne pouvaient pas payer, en échange il apportait la farine, le sel, les morceaux de bois ou de charbon. Ils s'entraidaient comme ils pouvaient.
Après deux années, Tonina se trouva enceinte, ce n'était pas vraiment désiré, en dévotieuse chrétienne elle accepta ce qu'elle appelait un don de Dieu, c'est ainsi qu'une petite fille en parfaite santé naquit par une belle journée du mois de mai 1926. Ses frères Beppi 9 ans et Antoine 6 ans étaient heureux ! Une petite sœur à choyer. C'est une véritable chance que ce bébé naisse en bonne santé.
Les ouvrières continuaient à travailler. Pas de travail, donc pas de salaire. Cependant, une loi avait été promulguée (pendant la période de la Première Guerre) octroyant aux femmes enceintes un repos de 4 semaines avant et après l'accouchement, ainsi que la possibilité d'allaiter sur le lieu de travail. Fallait-il encore que l'usine ait une chambre d'allaitement, or à cette époque il n'existait en France qu'une cinquantaine d'usines offrant ce « service » à leurs salariés. Cette pauvre Tonina, ignorant ses droits, travailla à l'usine jusqu'à la veille de son accouchement. Toujours est-il qu'elle était toujours à son poste. Le contremaitre, bien que pas toujours honnête, était quand même un homme de cœur. Obligé de reconnaitre que ce petit bout de bonne femme, claudicante de surcroit, avait bien du courage, c'est en raison de son état, qu'il l'avait changée de poste. Désormais, elle œuvrait à la plonge. Parti d'un bon sentiment, cet homme ne se rendait pas compte que ce job, en fait, était autrement plus pénible. La plonge consistait à immerger les pièces dans un bain chaud de phosphate de zinc provoquant la formation d'une protection chimique évitant ainsi la corrosion et l'oxydation du fer. Là, elle vivait un enfer. Les vapeurs nauséabondes lui donnaient des nausées. Les projections acides la terrifiaient. Le lourd tablier de cuir l'enserrait, elle se sentait prise dans un carcan. Elle ne pouvait pas respirer, les gants rigides la blessaient. Un jour, n'y tenant plus, elle s'évanouit. Une solidarité extraordinaire anima les femmes de l'équipe. Sa fidèle compagne polonaise la souleva comme un fétu de paille pour la déposer délicatement dans la salle de repos qui en fait n'était qu'une petite pièce sans fenêtre, mais dotée de trois chaises.
Les femmes, lorsqu'elles étaient épuisées, avaient l'autorisation de venir là un très bref instant. Il y avait une paillasse en pierre, une louche, un seau régulièrement rempli d'eau fraiche...
Les collègues arrivèrent à convaincre Tonina qu'il fallait qu'elle rentre chez elle, qu'elle prenne un peu de repos, l'enfantement n'allait pas tarder. Ce fut une très mauvaise journée, sur le chemin du retour. A-t-elle eu un autre étourdissement ? Elle glissa des planches et se retrouva dans l'eau. Elle qui avait si peur de l'eau depuis qu'elle avait eu dans son enfance un accident. Toujours est-il qu'une chance que cette passerelle soit perpétuellement fréquentée ! De solides gaillards la secoururent, effrayée, trempée, mais en bonne santé, elle regagna sa demeure. Lorsqu'Italo rentra de son travail, il fut étonné de voir la maison en effervescence, la naissance s'annonçait. Les voisines étaient là, s'affairant dans la cuisine. La très expérimentée mère de sept mioches donna son avis défavorable à l'accouchement à domicile et suggéra qu'il fallait l'emmener à l'hôpital. Là encore, la solidarité de la communauté italienne montra son efficacité. Rapidement, une charrette fut attelée, les petits placés chez la voisine. La mère expérimentée prit place avec Tonina dans la charrette tandis qu'Italo partit au bistro avec les autres hommes. Ainsi naquit Rosa, une jolie petite fille aux grands yeux bleus, en parfaite santé.
On ne perdait pas son temps à l'hôpital, le bébé se portait bien ? La mère aussi ? Alors on rentrait chez soi.
La ville regorgeait d'industries. C'est donc sans difficulté que Tonina, conseillée par les voisines, prit un autre emploi, moins pénible, mieux payé, plus près de chez elle et surtout acceptant les mères allaitantes. Le curé l'avait recommandée : une bonne chrétienne, présente à tous les offices du dimanche, les enfants propres parfaitement éduqués, un mari travailleur et surtout des gens qui ne font pas de politique. Voilà, tout était dit. La politique ! Il ne fallait pas perdre de vue que tous avaient quitté leur patrie non seulement pour des motifs économiques, aussi des raisons principalement politiques. L'Italie fasciste, l'Italie des chemises noires, l'Italie de Mussolini. La France n'était pas non plus la terre d'accueil rêvée. Les Français ne voyaient pas d'un bon œil cette main-d'œuvre peu exigeante, laborieuse moins couteuse. Les Italiens évitaient le centre-ville, car souvent des conflits éclataient, des boutiques avaient placardé : Interdit aux chiens et aux Italiens !
12

Un petit mot pour l'auteur ? 16 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Gerard BAU
Gerard BAU · il y a
Bonjour,
J'ai été très sensible à ce texte, car il m'a permis d'approcher la migration de mes grands parents venus de stoccareddo di gallio près du plateau d'asiago, a cette même époque.
Je vais le relire et le faire lite a ma famille. Merci

Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Je suis très heureuse de vous avoir apporté à travers ce récit, un petit peu de votre histoire, Hommage à ces admirables familles fières et courageuses sans aucune lamentation, face à leur destin! Tanti saluti a vostra cara famiglia , Arsiero e Asiago siamo vicini de casa
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Une très belle fresque historique ! Vous êtes une belle découvert littéraire ! Je vote et je m'abonne à votre page.
Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
C'est très aimable à vous et j'espère ne pas vous décevoir !
Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Fred a raison, cela rappelle (de loin) Les Ritals de Cavanna.
Très beau récit!

Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci pour l'appréciation. les ritals de Cavanna et mes ritals ne sont-ils pas les mêmes ? Tous ces italiens ne cherchant que le meilleur, pour ceux là, le sacrifice n'avait pas de prix....pourtant combien ils aimaient leur pays, il restait les chants !
Image de Jean-Pierre CHEVREUIL
Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Exact! D'ailleurs, ne dit-on pas que les Ritals sont des Français qui ne font pas la gueule ?
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
récit bien mené, bien documenté et surtout plein d'émotion
Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci et surtout ravie de voir fait vivre cette aventure de vie, de survie, pleine d'espoirs et de lendemains meilleurs
Image de Beegees
Beegees · il y a
quelle émotion toutes ces personnes en souffrance mais toutefois joyeuses , avec une telle espérance de meilleure vie pour eux et leurs proche, c'est touchant!
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Vous nous offrez un beau récit de l’immigration italienne des années 1920, c’est intéressant, détaillé, bien documenté. Des personnages attachants comme celui de Tonina. Pas le temps de s’ennuyer. Le récit est vivant et se lit agréablement. La mise en perspectives de la fin tient lieu de chute bien trouvée avec ce terrible « dicton » sur les Italiens. Une vie qui rappelle ce qui est raconté dans « Les Ritals » de François Cavanna, sur le même sujet.
J’💖 et je m’abonne à votre page.

Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci et quelle fierté que de vous avoir fait penser à ce merveilleux livre de Cavanna. Les ritals des époques incroyables!
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une immense saga , l'épopée d'une famille , le portrait d'une figure travailleuse et courageuse.
Une humanité embarquée dans la charrette de la grande histoire , pour parvenir à faire un voyage éreintant .
Tant de labeur que votre écriture a su restituer .

Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci, je suis heureuse de vous avoir emporté avec moi, toute une époque qui fait notre histoire à tous Modigliani, Montand, Bugatti et tant d'autres illustres connus et inconnus issus de ces contrées du nord de l'Italie
Image de JAC B
JAC B · il y a
Une longue page d'Histoire, documentée dont je salue l'écriture. Bonne continuation Anita.
Image de Anita Cambreri Peintre Naif
Anita Cambreri Peintre Naif · il y a
Merci . Des souvenirs pour beaucoup d'italiens de grecs, de turcs , de polonais et bien d'autres . Une génération aujourd'hui presque disparue

Vous aimerez aussi !