Lettre indiscrète

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Age : Moyen Habitat : en plaine, au calme. Occupations :des lectures très diversifiées, toujours à la recherche d'une de ces histoires qu'on est triste de quitter. Court ou long ? C'est la ... [+]

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En ouvrant sa boîte aux lettres, ce froid matin de février, elle était loin de se douter que sa vie allait basculer, irrémédiablement.
Christine menait une vie tranquille. S'occupait des archives d'une grande bibliothèque universitaire, tenait à jour des listes, fouillait dans des cartons poussiéreux, cherchant pour les étudiants des documents rares, non encore disponibles sur le Net.
Depuis la mort tragique de ses parents, elle habitait leur maison coquette, à la périphérie d'une ville de taille moyenne, que nous ne nommerons pas. Elle n'était pas particulièrement belle, pas complètement laide non plus. Juste banale, d'une banalité choisie, qu'un rien de maquillage et une coupe de cheveux étudiée auraient suffit à transformer en charme. Elle n'avait que trente ans mais il n'était pas rare qu'on lui en donne dix de plus. Pas d'homme dans sa vie. Elle ne les trouvait pas intéressant et son indifférence la rendait transparente pour eux. Elle avait des collègues, mais aucun avec lequel elle n'avait jamais parlé d'autre chose que de son travail, qu'au demeurant elle effectuait à la perfection. Une vie qui lui convenait. Parfaitement.
Ce samedi avait commencé comme tous les autres : elle avait ouvert les yeux tard, profitant du confort douillet de son lit, avait déjeuné tranquillement, des céréales au chocolat et un café, puis, après une douche rapide, avait enfilé un vieux survêtement bien trop large appartenant à son père et était sortie chercher son courrier.
Dans la boîte, d'inévitables publicités, une facture et une enveloppe rouge, avec au dos son nom écrit d'une écriture soignée. Intriguée elle faillit l'ouvrir sur le trottoir. La fraîcheur ambiante l'en dissuada et c'est dans l'entrée qu'elle coupa d'un coup d'ongle acéré l'étrange missive. Dedans, un papier blanc, la même écriture soignée, une simple phrase : « JE SAIS QUI TU ES ».
Elle s'était arrêtée, pensive, se demandant qui, au fond, pouvait bien s'intéresser à elle au point d'arriver à cette certitude. Savait-elle, elle-même, qui elle était ? Il lui semblait que oui, dans la plupart des cas. Elle avait beaucoup travaillé pour rentrer dans des cases définies : la fille de..., la dame de la bibliothèque, la petite dame qui aime sa baguette bien cuite... Ses habitudes la définissaient, mais avait-elle déjà eu, avec un autre être humain, une conversation sur ses désirs, ses rêves, ses projets, ou même ses sentiments ? Il lui semblait que non. Ses parents n'avaient pas pour habitude de parler de ces choses là, allant à l'essentiel en peu de mots. D'un haussement d'épaule, elle écarta le sérieux de cette affirmation, conclut aux pérégrinations d'un cerveau dérangé, jeta le courrier dans le bac de recyclage correspondant et partit prendre une douche. Tous ses samedis se passaient selon la même routine immuable : lever, petit déjeuner, courrier, douche, courses de la semaine et ménage. Elle s'accordait toutefois un moment de plaisir vers 15h : dehors, dans une chaise longue aux beaux jours, ou bien sous une couverture dans son canapé, elle prenait les quelques livres qu'elle avait pu emprunter à la bibliothèque et lisait jusque tard dans la nuit, oubliant parfois même de dîner, avide d'expériences littéraires, les seules qu'elle ait jamais vécues.
Ainsi retourna-t-elle travailler le lundi suivant sans plus penser à cette lettre. Elle ne remarqua donc pas, au coin de la rue, cet homme qui lui emboîtait le pas, montait derrière elle dans le bus et s'asseyait à une table de la salle de la bibliothèque dont elle avait la charge. Elle commença à lui accorder son attention lorsqu'il lui eut demandé plusieurs ouvrages sur la flore alpine. Son regard insistant lui fit monter le rouge aux joues et c'est troublée qu'elle le regarda partir à l'heure de fermeture. Elle le vit donc en sortant, adossé au mur de l'immeuble jouxtant la bibliothèque et remarqua cette fois qu'il ne la quittait pas des yeux. Elle attendit un moment sur la dernière marche, lui laissant une chance de lui adresser la parole. Mais c'est en silence qu'elle dut se résoudre à rejoindre son arrêt de bus, essayant de faire abstraction de cette présence silencieuse, envisageant tout de même de déposer une plainte pour harcèlement si cette filature non discrète continuait. Lorsqu'elle prit le bus, l'homme ne monta pas et elle en fut à la fois soulagée et déçue, inconsciente qu'elle était du fait qu'il la suivait pas à pas depuis le matin. Elle s'arrêta donc comme d'habitude prendre une baguette bien cuite à la boulangerie. Elle releva son courrier avant d'ouvrir la porte d'entrée, de soigneusement la refermer à clé et de s'asseoir devant la table de la cuisine. Passée inaperçue au premier coup d'œil, coincée entre un catalogue de vente de vêtements pas correspondance et une facture d'électricité, se trouvait le même type d'enveloppe que celle qu'elle avait reçue. Elle hésita, mais finit par l'ouvrir. Après tout, si plainte elle devait déposer encore fallait-il qu'elle eût gardé les preuves du harcèlement. Toujours la même écriture. Et ces quelques mots « INUTILE DE TE CACHER, JE TE VOIS ».
Cette fois, c'en était trop : elle d'habitude si modérée sentit un mélange de colère et de peur la submerger. Elle attrapa son manteau dans l'entrée et, son sac à main sous le bras, elle prit résolument le chemin du commissariat de quartier. On enregistra sa plainte. Un homme patient au regard doux qui semblait en avoir déjà beaucoup vu et beaucoup entendu, tapa sa déposition avec beaucoup d'application, la lui fit signer et lui conseilla de ne pas hésiter à les contacter de jour comme de nuit si cet inconnu s'approchait d'elle et l'importunait. Les lettres ? Elle pouvait les détruire. Ne pas les lire leur ferait perdre tout pouvoir. Devant son inquiétude, il lui donna sa carte professionnelle, qu'elle n'hésite pas à le joindre. Elle lut « Brigadier-Chef Etienne Daks », suivi d'un numéro de portable,. Elle la rangea soigneusement dans son portefeuille.
Elle avait désormais la certitude d'avoir à se débrouiller seule ; il lui incombait de percer à jour ce mystère et d'empêcher cet inconnu de lui nuire.
Elle allait s'y appliquer.
A la perfection.
Les jours suivants elle ne vit plus l'inconnu, mais reçut chaque jour un message différent. Il y eut « LES MOTS NE TE PROTEGENT PLUS », puis « DANS L'HISTOIRE SE TROUVENT LES REPONSES » et enfin l'inquiétant « PATIENCE L'HEURE VIENDRA ». Plus elle essayait d'y voir clair et plus elle avait la conviction que la personne qui lui envoyait ces mots avait vraiment de gros problèmes psychologiques et en vint à craindre pour sa sécurité. Qui sait, on voit tellement de choses de nos jours ?
Elle prit donc des mesures adaptées : elle fit poser un verrou supplémentaire sur sa porte d'entrée et veilla à ce que ses volets soit correctement fermés lorsque la nuit était tombée. Elle prit garde à ne pas se retrouver seule dans les rayonnages de la bibliothèque et demanda à un étudiant de l'accompagner à chaque voyage qu'elle devait faire aux archives de la cave.
La semaine se termina, il n'y eut pas d'enveloppe rouge au courrier du vendredi et le samedi commença comme tous les autres, par une grasse matinée. Qui fut interrompue par un bruit sourd émanant du jardin. Elle ouvrit prudemment les volets de sa chambre, située au premier étage de la maison, observa ce matin gris et neigeux, encore très froid, où le jour n'arrivait pas à percer. Vit des traces de pas dans la neige du jardin. Et une enveloppe rouge. Punaisée sur le tronc nu du cerisier, au fond du terrain. Elle estima qu'il serait imprudent de sortir dans cet espace si bien clôt par son père qu'il ne présentait aucun vis-à-vis extérieur. Elle devait toutefois aller faire certaines courses urgentes. Elle s'habilla donc chaudement, enfila une paire de boots confortables dans lesquelles elle savait pouvoir courir sur la glace sans glisser. Ayant vérifié que la voie était libre sur le devant de la maison, elle ouvrit la porte du garage, mit en route la vieille Citroën BX ayant appartenu à son père et pris le chemin du centre commercial le plus proche. Elle acheta les provisions nécessaires à sa survie pour quinze jours et s'arrêta devant un magasin intitulé « Wouwou, tout tout tout pour vos toutous ». Elle aimait contempler dans la vitrine, les chiots proposés à la vente. Elle rêvait du jour où elle mettrait sa peur du désordre de côté pour franchir le pas et en acquérir un. Ce n'était cependant pas encore pour ce jour-ci. En quoi un chiot aussi mignon soit-il aurait-il pu la protéger ? Non, ce qu'elle venait chercher aujourd'hui était beaucoup plus gros, fort et dangereux. Elle avait grandi dans ce quartier, et connaissait depuis toujours la famille Wu qui tenait ce commerce de père en fils depuis plus de cinquante ans. Le propriétaire actuel avait son âge, il s'appelait Charlie et avait usé les même bancs de classes qu'elle, de la maternelle à la troisième. Elle le connaissait bien. Il était ce qui avait le plus ressemblé à un ami dans sa vie. Solitaire comme elle, introverti et un peu étrange, il ne s'était pas non plus lié aux autres enfants qui le traitaient volontiers de « sale Chinois », alors que ses ancêtres étaient arrivés du Tibet il y a si longtemps que personne ne s'en souvenait. Le décès de ses propres parents, à quelques semaines de ceux de Christine les avait également rapprochés.
Charlie pouvait aider Christine. Et surtout elle savait qu'il le ferait sans poser de questions. Elle rentra donc dans le magasin, impeccablement tenu. Au centre de la pièce trois petits Jack Russel dormaient dans une vaste cage fraîchement nettoyée. Entendant le carillon de l'entrée, Charlie arriva de l'arrière boutique, un sourire commerçant aux lèvres. Ce dernier s'élargit quand il reconnut Christine. Après l'échange de banalités qui étaient le propre de leurs conversations depuis toujours, Christine changea de ton, lui fit signe de se pencher et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Il vérifia que personne ne les observaient depuis le trottoir, ferma la porte et retourna un écriteau sur lequel il était inscrit « Je reviens dans quelques minutes ». Ensuite ils disparurent tous les deux dans l'arrière-boutique.

Personne ne sut pourquoi le corps de JC Dawell, délinquant sexuel notoire fut découvert dans un bois, vraisemblablement tué par un animal sauvage, encore que les experts de la police scientifique n'aient pas réussi à déterminer de quelle espèce il s'agissait.

Personne ne vit naître une merveilleuse idylle entre Christine, jeune bibliothécaire solitaire et Charlie, commerçant étrange du quartier. Personne ne fut convié à leurs noces.

Tout le monde vit bientôt la jeune maman épanouie, promener son bébé aux yeux délicatement bridés.

Personne, mais alors personne, ne sut jamais quel rôle Christine et Charlie avaient joué dans la mort de leurs parents.
Mais le Brigadier-Chef Daks commença à se poser des questions quand il reçut une enveloppe rouge contenant un mot sur lequel il était écrit d'une écriture fine et soignée : « JE SAIS QUELQUE CHOSE QUE VOUS REVERIEZ DE SAVOIR ».

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